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MessagePosté: 07 Sep 2007, 12:10 
Merci de vos instructions lumineuses :P cher Pingui-Marigny ! :P
Internet-Explorer a daigné afficher lesdits caractères ! :lol:


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MessagePosté: 07 Sep 2007, 12:10 
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Pingui-Marigny a écrit:
Les caractères chinois passent bien chez moi, mais j'utilise Firefox qui doit contenir par défaut tous les jeux de caractères.

Sur Internet Explorer, vu que je ne m'en sers qu'en cas de nécessité absolue, je ne peux être catégorique. :P


Même browser, même visualisation que Pingui-Marigny.

Bien sûr je suis bien incapable de les comprendre mais c'est joli tout plein et donne une certain cachet à ce message.


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MessagePosté: 07 Sep 2007, 12:15 
Je ne les comprends pas davantage, mais leur "charme" me plaît beaucoup :P


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MessagePosté: 07 Sep 2007, 14:06 
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Inscription: 20 Fév 2005, 18:49
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Bon, un brin d’explications. :lol: L’écriture chinoise, c’est facile!

:jump:


古 gu "ancien"
今 jin "moderne"
圖 tu "illustration"
書 shu "livre"
集 ji "collection"
成 cheng "complet, achevé"

D’où, littéralement « collection complète de livres illustrés (sur les sujets) anciens et modernes ».

Le titre français que je donne est celui communément utilisé, mais il est inexact. :oops:

Blague à part, j'ai donné les caractères chinois à titre indicatif. :oops: :lol: Toutefois, ils peuvent être utiles, même sans les comprendre, :mrgreen: pour une recherche d’images. Employés dans Google, ou mieux encore dans Baidu, le Google chinois, ils fourniront aux curieux de nombreux clichés du « monument » de Chen Menglei, plus que je ne pourrai jamais en mettre dans le forum.

Ce sera valable aussi, éventuellement, pour les noms des personnages chinois. :wink:

Le site de Baidu, fonction image. :wink: http://image.baidu.com/


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MessagePosté: 07 Sep 2007, 15:16 
Génial ce lien ! - Merci, Claudine ! :P


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MessagePosté: 09 Sep 2007, 18:58 
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Inscription: 20 Fév 2005, 18:49
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Au début des Lumières : de la querelle des Rites à la Chine philosophique

A l’origine de la pensée des Lumières sur la Chine se trouve donc l’image qu’en renvoyèrent à l’Occident les seuls Européens qui avaient pu y pénétrer, les missionnaires jésuites. Cette pensée, construite à partir du XVIIème siècle, appartient en partie à l’âge classique ; toutefois l’essentiel de sa formulation, qui se fit à des fins polémiques dans le cadre de la fameuse "querelle des rites", se constitua dans la première moitié du XVIIIème siècle. Aussi la Chine des Jésuites peut-elle prendre place ici sans problème, du moins me semble-t-il :wink: : elle est de toute façon incontournable pour comprendre celle des philosophes.

I La Chine des Jésuites : les premières controverses.

Arrivés en Chine en 1582, les Jésuites mirent en place un système destiné à convertir le pays « par le haut », fondé sur l’intégration des missionnaires aux élites chinoises et le respect des lois locales. Ils repérèrent rapidement (après quelques tentatives inutiles du côté bouddhiste), l’existence de cercles lettrés proches du pouvoir, les "mandarins", qui constituaient un réseau d’intellectuels fonctionnaires reliés par une doctrine politique et philosophique commune, le confucianisme impérial. Pour s’y intégrer, les Jésuites apprirent le chinois, étudièrent le confucianisme, et se rapprochèrent de la cour grâce à l’introduction de connaissances scientifiques européennes dont l’empereur comprit vite l’intérêt. Leur stratégie réussit d’un côté : ils obtinrent de Kangxi, en 1692, deux édits dits « de tolérance » qui autorisaient la pratique du christianisme en Chine, comme « religion non séditieuse ». Elle échoua d’un autre, car ils ne parvinrent jamais à toucher les Chinois en profondeur, malgré les espoirs qu’ils nourrirent un temps de convertir l’empereur en personne, ce qui aurait entraîné, (du moins le croyaient-ils :lol: ), la conversion « automatique » du peuple chinois dans son ensemble.
Mais la façon de faire des Jésuites fut très vite mal vue dans les milieux chrétiens : ils avaient pris l’habit de mandarins, parlaient chinois, fréquentaient des Chinois et surtout, respectaient les « rites chinois », en prétendant que ceux-ci étaient compatibles avec le christianisme. Dès 1631, d’autres missionnaires, Dominicains et Franciscains, entrèrent en rivalité avec eux en Chine : leur pratique exactement inverse, fondée sur le mépris intégral des mœurs locales, leur valut d’être repoussés à Macao par l’empereur, qui commença du coup à se méfier des chrétiens : il n‘avait pas saisi tout de suite que les Jésuites voulaient convertir son peuple et que le christianisme était une religion conquérante - notion inconnue en Chine : les Dominicains le lui firent rapidement comprendre. :lol:

Peu après, il attaquèrent les Jésuites, plus heureux qu’eux, devant les institutions chrétiennes d’Europe : ils les taxaient d’idolâtrie et de complaisance envers des mœurs païennes « abominables ». Ce fut alors la fameuse querelle dite « des rites chinois » qui divisa l’Europe.
Je vais passer sur les détails de cette querelle, dont nous avons du mal à saisir, aujourd’hui, l’importance. Je la résume toutefois en quelques mots car elle est à l’origine à la fois de l’échec des relations entre la Chine et l’Europe et de la création, à des fins apologétiques, du « mythe chinois » jésuite qui allait inspirer les philosophes.

La question essentielle posée par les attaques des missionnaires dominicains et franciscains contre les Jésuites était de savoir si la pratique de la religion chrétienne par les Chinois pouvait passer par l’intégration de coutumes religieuses locales, les « rites », et si la religion chinoise (ou du moins ce que les Jésuites en présentaient) était ou non fondée sur un théisme compatible avec la révélation chrétienne. :?: Les points débattus étaient au nombre de cinq :

- la question de la désignation de Dieu en chinois. Les Jésuites l’appelaient Chang Ti, le "Seigneur d’en haut", terme qui faisait écho à la façon chinoise de désigner une divinité supérieure, ou bien Tsien, le "Ciel" ; les Dominicains voulaient l’appeler Tien Chu, le "Seigneur du ciel" pour bien le distinguer de la réalité matérielle du ciel sur lequel il régnait. Cette appellation ne correspondait à rien dans la pensée chinoise (où le Ciel, principe de l’univers, ne peut avoir de Seigneur).
- l’usage à l’entrée des églises des caractères King Tsien, généralement traduits par "adorez le Ciel" . Tracés par Kangxi en personne pour protéger les édifices des Jésuites, ils étaient interprétés par ceux-ci comme une formule monothéiste, donc acceptable, et par leurs adversaires comme une formule païenne à rejeter absolument.
- Sur le statut religieux de Confucius : était-il pour les Chinois un saint, un philosophe, ou un dieu? On lui offrait des sacrifices en Chine (on le fait encore). Les Jésuites disaient que ce n’était que des cérémonies "civiles" destinées à honorer un maître : il fallait donc les tolérer et les chrétiens pouvaient y participer. Les Dominicains disaient au contraire que c’était des cérémonie religieuses et que Confucius était une idole. :o
- Sur le culte des ancêtres : les Chinois pronoçaient des prières aux ancêtres. Les jésuites disaient qu’il s’agissait d’une simple marque de respect, et que les "âmes" qu‘on priait ne représentaient que des souvenirs. Les Dominicains y percevaient des "génies païens".
- Sur les tablettes des ancêtres conservées dans les maisons. Les Chinois gardaient chez eux des tablettes portant les noms de leurs ancêtres, devant lesquelles ils brûlaient de l’encens et disposaient des offrandes (pratique encore courante aujourd’hui). Les Jésuites n’y voyaient qu’un symbole sans conséquence religieuse ; les autres missionnaires, un culte des Morts abominable. :lol:

II La réponse des Jésuites : une Chine utopique

L’essentiel du problème consistait donc dans l’interprétation de la religion pratiquée en Chine : était-elle compatible avec le christianisme? Les Jésuites, qui en autorisaient la pratique aux convertis chinois et y participaient eux-mêmes dans le but de se concilier les faveurs des mandarins et de l’empereur, disaient que oui. Pour justifier leurs choix religieux et leur politique de conversion, ils forgèrent, en réponses aux attaques de leurs adversaires, une représentation de la Chine destinée à un riche avenir philosophique. Cette représentation, qui eût effaré les Chinois s’ils y avaient eu accès (l’un des rares savants chinois à l’avoir connue, indigné, essaya sans succès de la réfuter auprès des Européens, j’y reviendrai) proposait une conception assez curieuse de l’Empire du Milieu. :mrgreen:


1. Un théisme originel

Selon les Jésuites, la civilisation chinoise, fondée par Fo Hi au troisième millénaire avant J.C., était antérieure au Déluge et procédait d’un « noachisme » primitif. :shock: La religion originelle de la Chine, créée par les Patriarches, Noé lui-même ou son fils Sem, honorait donc le "vrai Dieu", le seul : celui des chrétiens :mrgreen:. Bien entendu, il manquait aux Chinois la révélation chrétienne, mais ce n'était pas grave, puisque les Jésuites étaient justement là pour la leur apporter!

Les preuves de cette belle construction? :?: Eh bien, il y en avait beaucoup. Tout d’abord la morale des Chinois était si pure et parfaite qu’elle ne pouvait provenir que d’une révélation divine, donc forcément passer par Noé (l’idée d’une morale extérieure à la religion dépassait les Jésuites :roll: ) ; ensuite, les caractères chinois procédaient manifestement des caractères hébreux. Si si! :mrgreen: Du reste, les Chinois eux-mêmes étaient des descendants de Sem (auquel plusieurs jésuites assimilaient Fo Hi), à qui ils devaient notamment leur maîtrise de la fonte du fer. Là encore, une preuve essentielle résidait dans l’existence de communautés juives en Chine, totalement intégrées à la population : cette bizarrerie ne pouvait s’expliquer que si les Chinois avaient eux-mêmes une parenté spéciale avec les Sémites! :roll: Le lien historique entre les deux peuples, si éloignés géographiquement, était généralement établi au niveau de l’Égypte, dont on rapprochait également l’écriture hiéroglyphique de l’écriture chinoise.

Image

La religion des Chinois était donc un théisme originel, fondé sur l’adoration du Ciel, Tien, qui correspondait au Dieu de la Bible. Ses ouvrages fondateurs, les « Classiques » rédigés par Confucius, contenaient des signes certains de cette origine. Malheureusement, des « idoles » avaient ensuite été introduites, à partir de l’époque de Qin (où le premier empereur avait fait brûler les Classiques et ouvert la voie au paganisme populaire :pleur: ) : les dieux taoïstes, issus de pratiques païennes de sorcellerie, s’étaient alors répandus dans le peuple. Quant au boudhisme, il n’était que le résultat d’une erreur : des lettrés chinois, partis en Occident pour y rencontrer Saint Thomas (oui oui! :mrgreen: ) avaient été victimes d’une malheureuse confusion et avaient ramené les sutras au lieu des Évangiles (fallait-il qu’ils soient bêtes quand même! :lol: Le pauvre Bodhidharma n‘était pas bien malin, si l‘on en croit les critères jésuites). Heureusement, la classe des lettrés, confucéenne, avait conservé dans ses livres et dans ses rites la religion d’origine, qu’on pouvait facilement reconnaître à travers la plupart des écrits classiques chinois. Le Ciel, dieu unique et universel, l’existence de l’âme reconnue à travers le culte des ancêtres, la morale : tout cela provenait donc de la vraie source de vérité, à savoir le Dieu de la Bible, et ne relevait pas du paganisme. "La Chine a conservé durant plus de 2000 ans la connaissance du vrai Dieu", écrivait ainsi le Père Lecomte… :shock:

Il n’y avait donc pas de raison de rejeter en bloc cette religion : il suffisait de la "compléter" par la révélation du christianisme. Le taoïsme et le bouddhisme, que les jésuites réduisaient à un fatras de superstitions populaires, n’étaient que des excroissances accidentelles qui seraient faciles à retrancher une fois la vraie foi adoptée.

2. Un système politique parfait

Or cette conversion au christianisme, le système politique et social de la Chine y était particulièrement favorable... du moins si l’on s’y prenait selon la méthode jésuite :lol: : en effet, la Chine, le pays "le mieux gouverné du monde", obéissait tout entière à un Empereur tout-puissant et éclairé, qui communiquait avec elle et la dirigeait par le biais d’une élite de lettrés philosophes, vecteurs d’un univers de symboles. Ces lettrés, recrutés sur concours, sans privilège de naissance, et dont la docilité était assurée par la remise en cause permanente de leur statut par le système des examens, diffusaient dans le peuple une idéologie totalement cohérente au moyen d’un appareil "médiatique" parfaitement agencé et entièrement contrôlé par l’Empereur. Le résultat en était une société "totale", imprégnée d’une morale parfaite qui réglait les moindres mouvements de l’homme grâce aux rites et l‘absorbait tout entier. Un peuple obéissant, passif et ordonné (mais aussi ignorant et puéril) se laissait de la sorte gouverner sans violence par un petit groupe supérieur en morale et en intelligence, soumis lui-même à un maître unique.
En s’insérant dans le cercle des lettrés, en adoptant les rites garants de la parfaite efficacité du pouvoir impérial, les Jésuites avaient donc toutes les chances de pouvoir agir sur la population entière : s’ils convertissaient l’empereur et ses mandarins, le pays entier serait converti "naturellement".

Malgré ces beaux arguments, :lol: les Jésuites perdirent la querelle des rites : la bulle papale Ex Illa die, dès 1715, condamna les rites chinois comme idolâtres ; la controverse dura malgré tout jusqu’au milieu du XVIIIème siècle et il fallut une deuxième interdiction du pape en 1742 pour l’éteindre définitivement.

La conversion de la Chine était de toute façon mal partie, car les Jésuites se faisaient des illusions : outre que leur représentation du système politique chinois était globalement assez fausse, et encore plus fausses leurs idées sur une religion qu‘ils connaissaient en réalité très mal, les empereurs, Kangxi puis son fils Yongzheng, n’avaient jamais envisagé une seconde de se convertir au christianisme. :wink: La condamnation des rites chinois par le pape ne fit que confirmer l’empereur dans sa méfiance à l’égard d’une religion qu’il comprenait mieux, semble-t-il, que ne le croyaient les Pères, et dont il percevait bien le caractère dominateur et potentiellement dangereux pour son pouvoir. Si l’on ajoute que les adversaires des Jésuites, après avoir triomphé d‘eux, essayèrent ensuite d‘imposer leur méthode à Pékin, on se doute du résultat. Leur arrogance, qui stupéfia Kangxi, finit de ruiner la réputation des chrétiens en Chine. :cry:

Du côté européen, la vision jésuite fut déclarée (ici par un jugement de la Sorbonne particulièrement pittoresque) « fausse, téméraire, scandaleuse, impie, contraire à la parole de Dieu, hérétique, renversant la foi et la religion chrétienne, rendant inutile la vertu de la Passion et de la Croix de Jésus-Christ ». :mrgreen: les Missions ne devaient pas s'en relever.

Malgré cet échec en Chine et en Europe, la vision jésuite de la Chine allait connaître un avenir brillant et complexe. Les philosophes des Lumières allaient très vite s’en emparer pour en faire, selon les cas, un modèle politique (Voltaire et les physiocrates) ou un repoussoir (Montesquieu et dans une moindre mesure Diderot).


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MessagePosté: 09 Sep 2007, 21:55 
Délirantes, sont les thèses émises par les Jésuites, au sujet de l'origine des "croyances" et "morales" chnoises... Que de confusions... Quel amalgame... et détestable image véhiculée par les Dominicains et autres Franciscains :wink: (les Jésuites se montrant un rien plus subtils :lol: :wink: )

Merci, chère Claudine ! - Vos passionnants développements me rendent cette affaire moins obscure ; je pourrai, de ce fait, appréhender plus sereinement la pensée des philosophes des Lumières :wink: Je suis très intéressée.


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MessagePosté: 12 Sep 2007, 15:09 
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Oui, Aude : les interprétations jésuites de la religion des Chinois sont souvent amusantes, n’est-ce pas? :lol:

En même temps, peut-être ne doit-on pas être trop sévère envers eux :oops: ; il ne faut pas oublier que c’étaient des hommes du XVIIIème siècle, qu’ils « défrichaient » un « continent » de la pensée humaine jusqu’alors inexploré par l’Occident, qu’ils le faisaient avec les outils qui leur étaient accessibles à l’époque et en plus, dans le cadre d’une controverse politico-religieuse terriblement importante et dangereuse pour eux.
Confrontés à des systèmes philosophiques d’une complexité, d’une subtilité et d’une profondeur extrêmes, qu’ils abordaient par le biais d’une langue très difficile, ils ont fait ce qu’ils ont pu, après tout… et ce n’est déjà pas mal. :wink: Ils ont essayé de comprendre, puis d’exposer la pensée chinoise à l’Occident à partir des concepts qui étaient les leurs, et qui leur paraissaient recevables par leur public : ils n’ont pas réfléchi à la validité de ces concepts et à leur adaptation à une matière intellectuelle si différente de la matière européenne… mais ça a toujours été un trait de la pensée occidentale, de toute façon, de tout rapporter à elle-même et de se poser comme universelle en supposant que sa structure peut informer la totalité de la pensée humaine. :oops: Par ailleurs, évidemment, la clarté et l’objectivité des analyses jésuites ont souffert des contraintes polémiques auxquelles elles étaient soumises, et ça, c’était inévitable.

Avant de revenir sur un exemple concret et amusant, intéressant aussi, un dernier point qui plaide en faveur des Jésuites, en tout cas à mes yeux. :wink: Même s’ils l’ont mal pensée, s’ils l’ont déformée et tordue pour la faire rentrer dans des cadres inappropriés, ils ont au moins reconnu la philosophie chinoise comme « pensable » en termes universels, et assimilable par l’Occident. Ils n’ont pas condamné la production intellectuelle de la Chine au nom de normes morales, comme le faisaient les autres ordres religieux, ils ne l’ont pas non plus rejetée dans une altérité radicale qui la rendrait inaccessible en dehors d’elle-même, comme allaient le faire par la suite (et le font encore, hélas) tant de « spécialistes » plus ou moins autoproclamés de la Chine. Et à ce titre, ils sont bien les vrai « pères » (sans jeu de mot) de la sinologie moderne. :bravo3:

Un exemple supplémentaire, donc, d‘une lecture jésuite assez particulière d‘un grand classique de la pensée chinoise. :lol:

Comme je l’ai dit plus haut, les Jésuites ont, en général, occulté le taoïsme dans leur présentation de la « religion » chinoise. Ils l’ont soit carrément éliminé, soit réduit à ses pratiques magiques (pratiques de longue vie, pratiques sexuelles, formules alchimiques, etc.) ce qui leur permettait d’offrir un tableau religieux de la Chine artificiellement unifié autour du confucianisme politique.
Il a toutefois existé quelques exceptions à cette façon de faire, et l’une d’elle est vraiment remarquable : c’est la tentative de christianisation par le Père Le Comte, dans ses Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, de la triade taoïste dans laquelle il a tenté de voir une préfiguration de la Trinité chrétienne. :shock:

Le texte chinois d’origine est un des plus connus du corpus taoïste, et un des plus difficiles, évidemment (sans compter le fait qu'il est sans doute interpolé, mais bon... :lol: ) : c’est le début du chapitre 42 du fameux Tao to King, le Livre de la voie et de la vertu, qui dit :

« La Voie fait naître l’un ; l’un fait naître le deux ; le deux fait naître le trois ; le trois fait naître les dix mille êtres. »

En chinois : Tao sheng yi ; yi sheng er ; er sheng san ; san sheng wan wu.

道生一。

一生二。

二生三。

三生萬物。

Voici ce que disait le Père Le Comte de l’auteur supposé du livre, et particulièrement de ce passage :

« Li-Laokun (Lao Tseu) rédigea plusieurs livres utiles, de la vertu, de la fuite des honneurs, du mépris des richesses, et de cette admirable solitude de l’âme, qui nous éloigne du monde pour nous faire uniquement rentrer en nous-même. Il répétait assez souvent cette sentence qui était, disait-il, le fondement de la véritable sagesse. La raison-éternelle a produit un, un a produit deux, deux ont produit trois, et trois ont produit toutes choses ; ce qui semblait en lui quelque connaissance de la trinité ». :bravo2:

Lao Tseu, philosophe chrétien sans le savoir, traitant de la « raison éternelle » et le Tao, la « Voie » chinoise, assimilé au logos chrétien : étonnant, non? :mrgreen:

Tout le problème face à ce genre d’interprétation, d’ « appropriation » de la philosophie chinoise par un chrétien, c’est de savoir si le contresens était intentionnel on non. Il l’était probablement, dans la mesure où Le Comte ne pouvait pas ignorer les commentaires classiques du Tao To King, inséparables de l’ouvrage, et qui disaient clairement que le « deux », c’est le couple Yang Yin (masculin-féminin, chaud-froid, plein-vide, etc.) et le « trois », c’est la triade Ciel-Terre-Homme, structure de base de la cosmologie chinoise.
Alors? :?: Il faut faire la part du calcul, sans doute, dans sa lecture : le but de la présentation jésuite de la Chine était, encore une fois, de légitimer l’entreprise de christianisation du pays par la voie des élites, qu’il fallait donc représenter aussi « préchrétiennes » que possible. :lol: Mais d’un autre côté, il est possible que Le Comte ait été sincère, croyant détenir une interprétation du passage réellement supérieure à celle des lettrés chinois, car éclairée par la révélation chrétienne, qui permettait supposément de déceler dans le texte un sens resté jusqu’alors obscur...

Les choses sont compliquées de toute façon : il en va de même de l’ensemble de la théorie qui faisait des Chinois les descendants de Noé, et qui intégrait donc leur religion à l’ordre de la révélation divine… Aujourd’hui cela nous paraît une aberration (et c’en est une, aussi bien historique, naturellement, que philosophique, car la pensée chinoise n‘est pas du tout théiste) mais à l’époque, c’était aussi une façon de comprendre et d’accepter un nouveau pan de la civilisation humaine.
Sans doute faut-il donc avoir un peu d'indulgence pour les Jésuites... :lol:


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MessagePosté: 12 Sep 2007, 17:16 
Citation:
il ne faut pas oublier que c’étaient des hommes du XVIIIème siècle

Il est vrai, Claudine. Tenter d'analyser les théories des Jésuites, au regard des valeurs éthiques actuelles, apparaîtrait partial, et dénué d'objectivité historique :wink:
Citation:
Lao Tseu, philosophe chrétien sans le savoir, traitant de la « raison éternelle » et le Tao, la « Voie » chinoise, assimilé au logos chrétien : étonnant, non?

Quelle assimilation opportuniste :P - Impayable :P :lol:
Dans le cadre d'une interprétation sincère, la notion d'"ingérance" peut tout de même paraître évidente :lol: :wink: ; mais la probité exige d'accorder de l'indulgence à la "Compagnie de Jésus", pour le travail intense, et l'implication souvent subtile dont elle a su faire preuve...

Citation:
« La Voie fait naître l’un ; l’un fait naître le deux ; le deux fait naître le trois ; le trois fait naître les dix mille êtres. »

Sublime "sentence". :P

Citation:
qui disaient clairement que le « deux », c’est le couple Yang Yin (masculin-féminin, chaud-froid, plein-vide, etc.) et le « trois », c’est la triade Ciel-Terre-Homme, structure de base de la cosmologie chinoise.

Je préfère, sans conteste, l'interprétation chinoise... :oops: :love: :lol:


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MessagePosté: 12 Sep 2007, 18:41 
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Inscription: 20 Fév 2005, 18:49
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Euh, oui, c’est une formule qui a toujours beaucoup de succès. :D Le problème est évidemment de comprendre ce qu’elle veut réellement dire, mais ça… :mrgreen: Surtout si l’on tient compte du fait que la première sentence, sur le Tao qui fait naître l’un, a été sans doute ajoutée tardivement (les commentaires anciens ne la mentionnent pas). Hum!... :lol:

Pour ma part, je vais être honnête : malgré beaucoup de bonne volonté et pas mal de temps passé à lire et à réfléchir, je ne suis pas certaine d’avoir compris ce que c’est que le Tao, la Voie, dans la pensée taoïste… :oops: :oops: :oops: J'y arriverai un jour, c'est sûr, mais pour le moment... Je cherche encore. :mrgreen:


Pour revenir au sujet du post, :lol: ce qui serait intéressant, ce serait de savoir pourquoi le Père Le Comte assimilait ce concept chinois très difficile à la raison éternelle, donc au logos chrétien. :?: Pour ce qu’il en savait, il devait dépendre de ses informateurs lettrés (ce qui explique aussi, soit dit en passant, le mépris général des Jésuites envers le taoïsme, qui n’était pas précisément apprécié dans les milieux confucéens qu’ils fréquentaient… :mrgreen: ) : le rapprochement se fondait sans doute sur le caractère "créateur" du Tao (ou plus exactement "engendrant", car il n’est pas question de création dans le caractère sheng, "faire naître, produire", mais de formation et de croissance naturelles). Mais dans le christianisme, le logos est normalement la seconde personne de la trinité, et il ne "crée" que le monde, pas la première personne divine, ni la troisième, comme on en a l’impression dans la formule mal traduite donnée par Le Comte. :?:

J’ai l’impression qu’en fait, Le Comte mélange ce Tao taoïste avec le Tao néo-confucéen, qui n’a rien à voir et peut signifier, lui, "règle du monde", ainsi que "parole", et qu’on peut donc très éventuellement (et au prix d’un contresens :lol: ) rapprocher de la "raison" chrétienne. C'est plausible, me semble-t-il, puisqu'il passait nécessairement, pour lire les textes chinois, par des lettrés qui devaient lire le caractère de cette façon-là.

Ce serait une question à approfondir... :oops:


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