
Texte extrait du livre
Les plus beaux manuscrits du théâtre français (BNF - Robert Laffont, 1996)
Alexis Piron
(1689-1773)
Portrait attribué à Jean Raux (1677-1734)
© Dijon, musée des beaux-arts, © Direction des musées de France, 2006 "
La Métromanie ou le Poète (1738), voici la pièce emblématique du théâtre au XVIII
ème siècle. Si elle sacrifie aux traditions de la haute comédie par une intrigue amoureuse, avec ses va-et-vient fébriles et les rires trillés des Lisettes, elle met surtout en scène cet amour du théâtre, de le
faire, qui anime tout le siècle. Pour les uns, c'est jouer en société, prendre des rôles, extravaguer : la folie d'Abdère. Pour un monsieur de l'Empyrée, qui refuse de n'être qu'un Damis apprenti juriste, c'est être joué, poète tragique, à la Comédie-Française :
C'en est fait : pour barreau, je choisis le théâtre;
Pour client, la vertu; pour lois, la vérité;
Et pour juges, mon siècle et la postérité (Acte III, sc 7)
Âpre et gai luron de Bourgogne, à trente ans Alexis Piron est venu à Paris mener la vie de bohême. Sa
Métromanie est "sinon une pièce autobiographique, du moins un autoportrait", dit Jacques Truchet. Il a été poète lyrique et poète bachique, passant du dithyrambe aux chansons à boire, poète érotique et poète satirique : "Ci-gît Piron, qui ne fut rien, / pas même académicien."
Refusé par l'Académie en effet, à cause de certaine
Ode à Priape; mais les sociétés où il s'illustre sont plus joyeuses : le régiment de la Calotte (des fous) et le Caveau des biberons.
Au théâtre, il fait un chemin inverse de Lesage, qui s'était rejeté du grand répertoire vers les forains : Piron commence par le monologue d'
Arlequin-Deucalion en 1722, et donne à la Foire une vingtaine d'oeuvres d'une fantaisie et d'une drôlerie toujours imprévisibles. Puis il aborde à la Comédie-Française, y réussit comme poète tragique avec
Gustave Wasa en 1733, et triomphe avec
La Métromanie en 1738.
Moliéresque, Piron juxtapose des bourgeois anoblis qui tiennent du monde réel, M. de Francaleu le barbon poète et M. Baliveau le capitoul, et des Dorante et Damis aux noms de théâtre. La pièce n'est certes pas sans malice : l'un des fils de l'intrigue est la vraie mystification d'une fausse poétesse dont nombre d'écrivains sérieux, Voltaire le premier, se déclarèrent les galants admirateurs, mais Damis qui veut l'épouser reconnaît le jovial Francaleu. Surtout, ces cascades de quiproquos offrent chacun des personnages au rire - et chacun d'eux de rire, de soi comme des autres : en chacun se déploie une merveilleuse énergie, doublée d'une capacité de se juger avec humour ou bonhomie. Aux antipodes du rire bergsonien, qui exclut, le franc rire de Piron embrasse et rassemble.
Martine de Rougemont."
Alexis Piron, par Jean-Jacques Caffieri (Musée des Beaux-Arts de Dijon)
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