J'ai relu cette préface moi aussi, et je serais un peu moins sévère que vous deux, Aurore et Claudine.
Je l'aime assez, je trouve qu'elle pose quelques questions intéressantes, faute peut-être, de donner des réponses bien appropriées.
Je pense, par contre, qu'elle ne prétend pas à faire de l'histoire à propos de Robespierre réellement. C'est une interprétation à la lumière de notre temps, avec ses outils (la psychanalyse, les théories politiques contemporaines) de certains des textes qu'il a écrit. C'est pour cela qu'elle ne tient pas compte des circonstances de l'écriture, par exemple, et qu'elle fait de la "Terreur" une pensée globale, alors qu'évidemment, ce n'était pas ça du tout, dans la réalité du cheminement politique et psychologique de Robespierre.
Le défaut de cela, c'est que l'analyse ne "marche" pas pour tous les moments réels de l'évolution de l'idée de Terreur chez Robespierre (pour certains oui, peut-être), et qu'on lit des contradictions un peu gênantes entre la préface et les textes eux-mêmes. Par exemple, et ça m'a fait rire en lisant

, Zizek écrit "(...) la Terreur révolutionnaire, pour Robespierre, était exactement le contraire de la guerre" et "La Terreur révolutionnaire qui sévit de 1792 à 1794 ne fut pas un exemple de ce que Walter Benjamin et d'autres ont appelé une violence fondatrice d'Etat (...)". Mais Robespierre écrivait lui, du moins à un moment, à propos de la Terreur, quelque chose qui sonne exactement comme le contraire

: "Le but du gouvernement Révolutionnaire est de fonder la République. (...) La Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis". Donc, même s'il y a un problème de vocabulaire (parce que, ce n'est pas simple toujours de saisir ce qu'on entend par "guerre" ou "fondation"

) on voit bien que l'analyse de Zizek est globalisante, et faite sans trop de souci du contexte.
Mais après, elle est assez riche tout de même

.
La définition de la Terreur pour Zizek, si j'ai bien compris

, c'est la violence révolutionnaire, en tant qu'elle signe l'irruption du "peuple" dans deux champs soigneusement balisés pour le tenir à l'extérieur : le champ du politique, "normalement" réservé à une élite précise et bien définie, et le champ de la société, normalement hiérachisée selon une règle qui exclut - ou relègue dans sa couche inférieure, la masse de la population.
La Terreur, c'est la violence qui permet une telle effraction, qui lui est nécessaire, comme pour enfoncer une porte verrouillée, il faut des coups assez forts pour vaincre la résistance du bois, ou faire sauter la serrure.
Dans cette optique, Zizek essaie de montrer que la pensée de Robespierre, en tant qu'il légitimait cette Terreur, cette violence effractrice nécessaire, est encore actuelle : cela, parce qu'elle exprime exactement la seule possibilité pour aujourd'hui (à ses yeux

) réintroduire du collectif, et de l'égalitarisme, dans les champs du politique et du social, devenus entièrement habités par le particulier et le hiérarchique.
Si on veut que renaisse un pouvoir de réflexion et décision fondé sur le collectif et l'égalité, sans pour autant sacrifier la liberté individuelle, dit Zizek, une possibilité est d'essayer de repenser comme Robespierre sur et dans la Terreur.
Pour lui, Robespierre a toujours su articuler dans sa pensée deux éléments à priori incompatibles, et pourtant obligatoires tous les deux, si on veut une société juste : la pleine confiance dans le peuple, en tant que collectif, y compris dans son recours à la violence pour assurer sa place et ses droits, et une aussi pleine confiance dans sa propre conscience individuelle jamais abdiquée. Il est à la fois ultra-égalitariste, et ultra individualiste, si on veut dire les choses autrement. Et en cela, il est un révolutionnaire parfaitement accompli, qui ne sacrifie ni le collectif, ni l'individuel, ni l'égalité, ni la liberté. Donc il est, pas un modèle, mais une source de réflexion pour notre époque qui a besoin de refonder une base pour une révolution moderne.
Après, ce qui est intéressant aussi, c'est la façon dont Zizek analyse comment Robespierre réussissait ce tour de force, à garder les deux confiances, et à sauvegarder son équilibre moral d'individualiste en légitimant la Terreur populaire et collective : et c'est là, qu'il introduit la psychanalyse lacanienne, et la critique de l'humanisme. J'aime bien ce qu'il dit, je trouve cela intéressant, si je le comprends bien : mais je ne sais pas tellement si c'est vraiment adapté au Robespierre réel.
Avant peut-être de continuer, donc, pour ne pas donner un message trop long et imposer mes idées, je voudrais savoir si vous avez lu le texte comme moi, ou autrement, et si cette analyse de Zizek, est à vos yeux une complète abstraction, ou si elle a des bases dans l'histoire réelle de Robespierre, au moins à un moment.
Merci d'avance des réponses.
