Eh bien, Pierre-Augustin, la théophilanthropie, c'est simple et beau.
Elle est née à l'automne 1796, quand un libraire franc-maçon, Jean-Baptiste Chemin Depontes, publia un
Manuel des Théoanthropophiles.
Chemin avait été, en l'an II, à la grande époque, l'auteur de "cathéchismes révolutionnaires" et son entreprise se situe dans la continuité de ses premières tentatives.
Le but était de "régénérer" le peuple menacé par le remontée du catholicisme qui s'amorçait à cette période : pour cela, il s'agissait tout simplement d'unifier "les religions de toutes les nations du monde" en une vaste synthèse fondée sur "l'adoration de Dieu et l'amour des hommes". Les bases d'une si noble pratique devaient être la philosophie, la vertu, l'utilité sociale et la solidarité.
C'était un peu du robespierrisme réchauffé...

mais on a fait semblant de ne pas s'en apercevoir, et ça a eu un succès fou chez les intellectuels de l'époque.
Le culte proprement dit a commencé le 15 janvier 1797, par une cérémonie dans l'école d'aveugles de Valentin Haüy (ardent promoteur de la nouvelle religion), anciennement chapelle Sainte-Catherine. C'est un mélange de culte protestant et de rituel maçonnique, avec un petit brin de catholicisme derrière malgré la haine profonde que tout bon théophilanthrope devait professer pour la superstition papiste

. On chante des hymnes, composés par Chénier qui n'a pas perdu la main depuis la fête de l'Être Suprême, des pères de familles en robe blanche lisent du Rousseau...

Bref c'est très beau et très XVIIIème siècle.
Malgré l'approbation de beaucoup de gens influents, y compris celle d'un Directeur en personne (La Revellière), la théophilanthropie n'a jamais eu réellement beaucoup d'audience : elle n'est jamais devenue populaire. A son apogée, elle était célébrée dans une quinzaine d'églises à Paris, et sa diffusion en province, malgré quelques exemples de réussites, n'a jamais été très importante.
Mais elle constituait un rassemblement de "néo-jacobins" qui a fini par inquiéter le gouvernement (qui un temps avait subventionné sa gazette,
L'Ami des Théophilanthropes). La Revellière l'a assez rapidement lâchée, et dès l'été 1798, ce n'était plus grand chose : Bonaparte, en l'interdisant officiellement en octobre 1801, n'a tué qu'un fantôme.
Il y aurait beaucoup à dire sur les causes et du bref succès, et de l'échec final de cette curieuse tentative (qui est évidemment à rapprocher du culte avorté de l'Être Suprême). Si la question vous intéresse vraiment, l'ouvrage de base, ancien mais très documenté, reste celui d'Albert Mathiez :
La Théophilanthropie et le culte décadaire (1904).