Bonjour à tous,
Suite à une amorce de débat sur Thermidor, je lance un sujet sur un point qui lui est souvent associé, mais qui me paraît bien mal connu, vu le nombre d’erreurs rencontrées sur sa simple formulation

: je veux parler de la fameuse
loi de prairial.
La loi de prairial, et non
les lois de prairial, est un texte unique, qui fut voté par la Convention le 22 prairial an II (10 juin 1794) sur rapport de Couthon. C’est un des textes les plus effrayants de la Terreur : on lui impute souvent la multiplication des condamnations connue sous le nom de Grande Terreur, qui aboutit à un total de 1376 personnes guillotinées à Paris dans les six semaines qui suivirent le vote. En réalité les choses sont plus compliquées et le lien entre la loi de prairial et la Grande Terreur est tout sauf facile à définir.
La loi réorganisait le Tribunal Révolutionnaire et modifiait un certain nombre de points de la procédure. Elle supprimait notamment la nécessité de la preuve matérielle pour porter une condamnation, retirait aux accusés tous moyens de défense et déclarait inutile la citation de témoins (à charge comme à décharge). Elle plaçait le TR sous la dépendance directe des deux Comités de gouvernement, et non plus de la Convention comme ç’avait toujours été le cas jusqu’alors. Enfin, elle énumérait, dans son article 6, les « ennemis du peuple » susceptibles de condamnation... C'est probablement son aspect le plus terrifiant, du moins à nos yeux. Voici l’article.
Sont réputés ennemis du peuple ceux qui auront provoqué le rétablissement de la royauté, on cherche à avilir ou à dissoudre la Convention nationale et le gouvernement révolutionnaire et républicain dont elle est le centre ;
Ceux qui auront trahi la République dans le commandement des places et des armées, ou dans toute autre fonction militaire, entretenu des intelligences avec les ennemis de la République, travaillé à faire manquer les approvisionnements ou le service des armées ;
Ceux qui auront cherché à empêcher les approvisionnements de Paris, ou à causer la disette dans la République ;
Ceux qui auront secondé les projets des ennemis de la France, soit en favorisant la retraite et l'impunité des conspirateurs et de l'aristocratie, soit en persécutant et calomniant le patriotisme, soit en corrompant les mandataires du peuple, soit en abusant des principes de la révolution, ces lois ou des mesures du gouvernement, par des applications fausses et perfides ;
Ceux qui auront trompé le peuple ou les représentants du peuple, pour les induire à des démarches contraires aux intérêts de la liberté ;
Ceux qui auront cherché à inspirer le découragement pour favoriser les entreprises des tyrans ligués contre la République ;»
Ceux qui auront répandu de fausses nouvelles pour diviser ou pour troubler le peuple ;
Ceux qui auront cherché à égarer l'opinion et à empêcher l'instruction du peuple, à dépraver les mœurs et à corrompre la conscience publique, et altérer l'énergie et la pureté des principes révolutionnaires et républicains, ou en arrêter les progrès, soit par des écrits contre-révolutionnaires ou insidieux, soit par toute autre machination ;
Les fournisseurs de mauvaise foi qui compromettent le salut de la République, et les dilapidateurs de la fortune publique, autres que ceux compris dans les dispositions de la loi du 7 frimaire ;
Ceux qui, étant chargés de fonctions publiques, en abusent pour servir les ennemis de la révolution, pour vexer les patriotes, pour opprimer le peuple ;
Enfin, tous ceux qui sont désignés dans les lois précédentes relatives à la punition des conspirateurs et contre-révolutionnaires, et qui, par quelques moyens que ce soit et de quelques dehors qu'ils se couvrent, auront attenté à la liberté, à l'unité, à la sûreté de la République, ou travaillé à en empêcher l'affermissement.
Le texte suscita une vive opposition à la Convention, et il fallut l’appui formel de Robespierre à Couthon pour en obtenir le vote. Ce n’était pas l’article 6 qui faisait peur aux Conventionnels, mais celui qui rendait possible de soumettre un suspect au TR sans passer par l’Assemblée : ils firent voter deux jours plus tard, un amendement qui précisait que seule la Convention pouvait traduire ses membres devant le Tribunal... Pas difficile de comprendre pourquoi.
La loi pose un certain nombre de problèmes complexes aux historiens : je les résume en deux mots, sans les développer sauf si un lecteur est intéressé.
- S’agit-il d’une loi de pure circonstance, liée à des événements précis, ou au contraire d’un texte s’inscrivant dans la logique d’une évolution progressive des institutions de la Terreur ?
- Qui étaient ses auteurs (Couthon n’étant que le rapporteur) ?
- Quel était leur but en faisant voter la loi? S’agissait-il d’un but strictement répressif comme ils l’affirmaient, ou d’un but plus politique ? Faut-il y voir une tentative pour durcir et centraliser la « dictature montagnarde », voire la remodeler au profit d’un parti ?
- Quel rapport exact la loi entretient-elle avec la Grande Terreur ? S’il existe indéniablement un lien entre les deux, il n’est pas facile à cerner ni à définir, contrairement à ce qu’on pense souvent.
- Enfin, faut-il classer la loi parmi les causes de Thermidor, et si oui à quel titre ?
Beaucoup de choses ont été écrites sur la loi de prairial. De nombreuses hypothèses ont été émises à son sujet. Des réponses très diverses ont été apportées par des historiens sérieux à toutes les questions que j’ai mentionnées. Le point à retenir avant tout est que rien n’est simple, et qu’il ne faut pas se laisser aveugler par l’horreur que suscite (évidemment à juste titre) cette loi devenue légendaire pour s’interdire de réfléchir à sa signification et aux enjeux qu’elle soulevait.
Le but de ce petit exposé est évidemment de susciter un débat... Mais si ce n’est pas le cas, il restera comme une mise au point sommaire sur une question compliquée.
Cordialement,
CC