Dans ce thème de discussion, je vais aborder le sujet de la nourriture des empereurs Qing : c'est peut-être un moment opportun pour le faire, car ce point complètera bien le sujet de la succession de Kangxi, qui s'est déroulée mal en partie parce que l'empereur était tiraillé entre des critères de légitimité mandchous et chinois, pour se choisir un héritier. Or la nourriture des empereurs au XVIIIème siècle est elle aussi prise entre régime mandchou et chinois.
Je pensais d'abord que j'intègrerais les repas impériaux au thème des rites de cour, mais c'est un peu différent tout de même, donc je diviserai.

Dans les rites de la cour, je mettrai ce qui concerne le service proprement dit des repas, et la succession et l'organisation des plats et de leurs contenants (toujours soigneusement symboliques dans la forme et les motifs).
Ici, je parlerai donc seulement de la nourriture en elle-même, car elle est aussi un sujet important qui reflète bien la question du caractère mixte, ou "métis" du régime des Qing.
Donc je commence aujourd'hui, sur le thème du passage chez les empereurs de plats appartenant à leur tradition culinaire propre, qui était la tradition mandchoue, à des plats appartenant à la tradition chinoise, qui était celle du peuple sur lequel ils régnaient.
Dans ce message, je parlerai juste des plats mandchous, pour suivre un ordre chronologique.
Les premiers Qing, en effet, ont refusé de changer leur alimentation pour l'accorder à la Chine, et ils sont restés entièrement mandchous dans les goûts et les façons de manger. Ils sont allés jusqu'à interdire à leurs princes et ministres de toucher à des plats chinois, comme aussi de s'habiller à la chinoise ou de pratiquer la langue chinoise.
Ils ont changé ensuite, en partie au moins sur la question de la nourriture, mais assez lentement. C'est le troisième grand empereur du XVIIIème siècle seulement, Qianlong, qui a introduit la cuisine chinoise dans sa nourriture, mais pas pour des raisons politiques. En effet, alors que les rites de table chinois ont été pris et mêlés aux rites mandchous très vite, à cause de leur signification politique, les plats eux-même étaient considérés par les empereurs comme plus "privés" (le mot n'est pas bon mais je ne sais pas dire autrement

) et dans ce domaine ils ont simplement suivi leurs goûts.
Qianlong aimait la nourriture chinoise, donc il en a fait servir, mais ses père et grand-père au contraire, Kangxi et Yongzheng, ne l'aimaient pas : elle les dégoûtait et donc, ils n'en prenaient jamais. Ils adoraient beaucoup d'autres aspects de la culture chinoise et les pratiquaient assidûment, mais la nourriture, impossible, elle ne passait pas pour eux.
Qu'est-ce qu'ils mangeaient donc, alors?
Eh bien, ils mangeaient la nourriture traditionnelle des princes mandchous. C'est-à-dire avant tout quatre choses : du gibier, de la viande de mouton, des laitages et des patisseries à la farine de blé (ou de maïs ou légumineuses), au sucre et à la graisse de mouton. Les Mandchous étaient, comme aujourd'hui encore, un peuple nomade de chasseurs, qui pratiquait aussi un élevage semi-sédentaire de moutons et de vaches, et un peu de porcs : leur alimentation correspondait à leur culture.
Le gibier
La viande "noble", donc celle des empereurs par excellence était la viande de cerf. Les souverains et les chefs des grands clans chassaient rituellement le cerf tous les automnes, et alors l'empereur découpait lui-même le premier cerf abattu. Il offrait la viande de l'animal aux dieux, mais il en buvait le sang et en mangeait (cru) le foie, ce qui était un vieux rituel chamanique. Je parlerai une fois en détail de ce rituel de chasse.

Mais le cerf se retrouvait toujours sur la table impériale : il était consommé rôti ou grillé, auquel cas l'empereur découpait lui-même les pièces de viande à table, reproduisant la pratique du terrain de chasse (une horreur pour un esprit chinois, pour qui rien de tranchant ne doit paraître à table

). La viande était aussi parfois bouillie, ou présentée séchée : Kangxi adorait la viande de cerf séchée, c'était sa nourriture préférée (avec le foie grillé). Les queues et les langues de cerf étaient très appréciées aussi.
Les autres gibiers qui paraissaient à la table impériale étaient le sanglier, le daim, le chevreuil, le faisan, l'ours essentiellement. Ils étaient cuisinés comme le cerf donc surtout rotis ou grillés.
Le mouton
La viande de mouton n'était pas spécialement noble mais elle était la viande de base alimentaire mandchoue, donc les empereurs la consommaient toujours. Elle était servie le plus souvent bouillie, suivant le principe de ce qu'on appelle la fondue : en fines lamelles cuites à table, dans un bouillon avec des légumes et du fromage de soja, plus différents condiments. Les plats à fondue des empereurs mandchous venaient de leur culture nomade : c'était (en plus précieux) ceux utilisés pour cuire les viandes sur les feux de camp. Le mouton était aussi consommé grillé, directement à table.
Les empereurs mageaient aussi quelques autres viandes domestiques : le porc et l'oie surtout, le poulet et le boeuf un peu.
Ils prenaient aussi du poisson, qui était mangé cru ou grillé ou encore frit. Kangxi aimait beaucoup cela, surtout les carpes frites à la graisse de mouton.
Les laitages
Les empereurs consommaient énormément de lait, et un peu de beurre aussi (pas beaucoup). Le lait, de vache, de jument ou de brebis, était surtout pris avec du thé, mélangé, et le beurre également. Le "thé au lait de l'empereur" était un des grands rituels alimentaires de la cour, mais ici je ne parle que du plat lui-même.

On faisait cuire ensemble le thé et le lait (le thé dans des sachets) longuement, avec soit du sucre, soit du sel. On ajoutait du beurre seulement pour le thé salé (cela peut paraître un peu curieux comme plat, mais je l'ai goûté et c'est très bon).
Ils buvaient aussi du lait fermenté, sans sucre.
Les patisseries
Les empereurs adoraient les patisseries mandchoues, tous les trois pareil : c'étaient surtout des
bobos, des gâteaux de farine à la graisse de mouton, cuits à la vapeur et assaisonnés au sucre ou au miel. Ils prenaient aussi des viandes confites (je ne sais pas, à la réflexion, si cela se consomme en France car je n'en ai jamais vu, mais c'est très populaire en Chine

). C'était surtout du cerf ou du mouton. Bien sûr, il y avait aussi des fuits confits (les melons et les raisins spécialement) et des grains confits, citrouille, anis, etc.
Enfin, on mangeait des fruits crus à la table impériale : tous les empereurs en raffolaient. Ils aimaient et mangeaient surtout des poires, des pêches et des melons, un peu aussi des pommes (parfois cuites en soupe avec du sucre) et des cerises.
Pour les boissons, les empereurs en général ne buvaient pas d'alcool (sauf un peu Qianlong mais c'était des alcools et des vins chinois donc j'en parlerai plus tard). Ils buvaient du thé, du lait et de l'eau, et aussi du sang de cerf mêlé avec du vin (donc un alcool en fait

). Ce dernier exemple était considéré comme une nourriture plutôt qu'une boisson.
Je n'ai pas passé en revue toute la cuisine mandchoue présente à la table des empereurs au XVIIIème siècle, bien entendu, mais je pense que l'essentiel y est.

Dans le message suivant, je parlerai des plats chinois et de comment ils sont apparus progressivement.
Pour finir aujourd'hui, j'ai une question : est-ce que selon vous, cette façon de manger ressemble à celle des rois de France à la même époque? Je crois que oui, assez sur certains points, mais pas forcément sur tous... Cela m'intéresserait d'avoir vos avis. Merci d'avance.
