Bonjour à tous,
Hum, vu le nombre mirobolant d’amateurs pour traiter du « racisme » des Lumières sous forme de discussion, je poste un petit exposé sur la question, assorti de quelques références bibliographiques. J’y joins en conclusion des éléments qui pourront servir à relancer un éventuel débat.
La notion de « race » appliquée à l’homme est ancienne : l’origine du mot en français est discutée. On le fait dériver soit de l’italien
razza, « sorte de gens », soit du provençal
rassa, « bande d’individus ». Le terme semble bien être péjoratif dans les deux cas. Deux origines latines lui sont attribuées : il provient soit, avec transformation du -o final en -a, de
ratio, « division », « ordre », soit, par apocope des deux premières syllabes, de
generatio, « famille, descendance ».
Quoi qu’il en soit, le terme apparaît en langue française au XVème siècle et désigne une subdivision du genre humain fondée sur une origine commune. Il marque ainsi le lignage (le cas le plus connu est celui des « trois races » de rois de France

), ou la famille au sens large, comprenant ascendants et descendants : selon le
Dictionnaire de l‘Académie (1690), la race en matière humaine est une « lignée, lignage, extraction, tous ceux qui viennent d‘une même famille ». Dès le XVIème siècle s’y trouve associée l’idée de traits héréditaires définissant le groupe désigné, mais uniquement pour les animaux.
C’est à la toute fin du XVIIème siècle et à l’orée du XVIIIème siècle que ce dernier concept commence à être transféré au domaine humain et que la « race » se met à désigner un groupe humain caractérisé par une série de caractères héréditaires communs… et c’est là que commence aussi l’histoire de ce qu’on appelle le « racisme » des Lumières.
Le premier emploi du terme dans ce sens apparaît en France chez François Bernier en 1684, dans une publication du
Journal des Savants. Ce médecin français y propose une typologie nouvelle de l’espèce humaine, divisée en quatre « races » réparties selon des critères géographiques : Européens, Africains, Asiatiques et Lapons. Ces groupes, outre leur répartition, se distinguent par un certain nombre de caractéristiques physiques et culturelles. D’emblée la hiérarchisation est complète et radicale. Les Européens, auxquels sont adjoints les Américains (au sens des Indiens d’Amérique) sont pour Bernier les mieux lotis par la nature, au point qu'eux seuls, au fond, méritent le nom d’hommes. Le reste appartient malgré les apparences à l’animalité. Les Africains sont des « barbets », les Asiatiques des « porcs », et les Lapons des « vilains animaux ». On est encore dans les généralités, mais déjà significatives et appelées à une longue postérité.
La notion se retrouve un peu plus tard dans le domaine non plus géographique mais politique, chez Boulainvilliers, dans ses ouvrages posthumes publiés respectivement publiés en 1727 et 1732 :
Histoire de l’ancien gouvernement de France et
Essai sur la noblesse. Ces textes divisent la population française en deux « races », la race noble, issue des conquérants francs, et la race populaire, issue des autochtones gaulois. Distinguées par leur sang, « bleu » ou « rouge », ces deux races sont liées par un rapport de domination fondé à la fois sur l’histoire et sur la nature : la première est destinée à régir les destinées de la seconde. Boulainvilliers est un théoricien du féodalisme qu’il s’efforce de défendre contre les attaques de la monarchie absolue, et non un naturaliste, mais il use de concepts en voie de développement dans les « sciences » de son époque pour asseoir sa théorie politique, et à ce titre il constitue un moment très important dans l’histoire du « racisme » occidental.
Le pas suivant nous entraîne hors de France, avec le grand Karl Linné, qui reprend dans son
Systema Naturae, un des plus importants livres du XVIIIème siècle, la division de Bernier et l’intègre à sa nomenclature scientifique. L’ordre des Anthropomorphes comprend donc pour lui quatre subdivisions en genres, répartis géographiquement : Européens, Asiatiques, Africains et Américains. La division est légèrement différente de chez Bernier (les Américains constituent un genre à part et les Lapons ne sont plus séparés des Asiatiques) mais la hiérarchisation est la même. Ce qui Linné désignait en latin comme des genres,
genera , sera popularisé sous le terme de « races » par tous ses successeurs.
Peu de temps après, les relations entre ces différents « genres » anthropomorphes, ou « races », furent conceptualisées par Pierre-Louis de Maupertuis, sous forme d’une théorie de la "dégénération", qui voulait que les « races » à peau sombre dérivent d’une altération de celles à peu blanche. Dans sa
Dissertation physique à l’occasion du nègre blanc (un Africain albinos) Maupertuis écrivait : « Le blanc est la couleur des premiers hommes, et ce n’est que par quelque accident que le noir est devenu la couleur héréditaire des grandes familles qui peuplent la zone toride. » Mais c’est le comte de Buffon, dans son
Histoire Naturelle, qui popularisera cette thèse, largement répandue par la suite dans les cercles intellectuels occidentaux du siècle. Il ira très loin dans cette direction, en s’appuyant sur des comparaisons avec le monde animal, et en viendra à s’interroger sur l’humanité des races les plus « dégénérées », écrivant par exemple : « Le Nègre serait à l’homme ce que l’âne est au cheval. Ou plutôt, si le Blanc était homme, le Nègre ne serait plus un homme, ce serait un animal à part entière comme le singe. » Toutefois, la possibilité de fécondation entre les « races », associé à sa peur d’ébranler trop gravement les dogmes de l’Église catholique fondés sur le mythe de la Création, dissuada Buffon de sortir définitivement les Noirs et les Asiatiques « dégénérés » de l’humanité. La tentation en était pourtant grande : « Les changements (entraînés par la « dégénération » sont devenus si grands et si sensibles qu’il y aurait lieu de croire que le Nègre, le Lapon et le Blanc forment des espèces différentes, si, d’un côté, l’on n’était assuré qu’il n’y a eu qu’un seul homme de créé, et de l’autre que ce Blanc, ce Lapon et ce Nègre, si dissemblants entre eux, peuvent cependant s’unir et se propager. »
Mais la « science » de l’époque ne s’en tint pas là, et donna joyeusement dans la comparaison systématique entre « races » situés en bas de l’échelle ainsi constituée et animaux

. Dès les années 1750, un médecin anglais, John Askins, avait inventé l’idée d’un « polygénisme » à prétention scientifique, qui lui servait à la fois à contester le récit de la
Genèse et à affirmer l’infériorité absolue des Noirs. A peu près contemporain de Buffon, un anatomiste hollandais, Pierre Camper, inventa dans les dernières années du siècle le concept d‘« angle » facial, supposé être un critère « scientifique » permettant d’évaluer les rapports d’une « race » avec l’humanité. L’ angle facial le plus bas, celui des Africains, était selon lui plus proche de celui des grands singes que de celui des Européens, indice d’une parenté « naturelle » entre habitants de l’Afrique et simiens…
Tout était désormais en place pour les pires délires pseudo-scientifiques du XIXème siècle et leurs sinistres applications. En attendant, bien des philosophes ne se privèrent pas de reprendre des théories dont, contrairement à ce qu’on prétend parfois, ils ne sont aucunement les inventeurs, mais plutôt les vulgarisateurs. Ils les propagèrent largement dans l’Europe « éclairée » où elles devaient connaître une riche descendance. Les exemples sont multiples, en voici quelques-uns : Voltaire se prononça fortement en faveur du polygénisme, moins par « racisme » pur que par antichristianisme, car il y voyait un commode outil de démolition des dogmes chrétiens. Dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, il n’hésita pas à affirmer que les Noirs étaient des animaux, capables de s’unir aux singes et d’engendre des hybrides. David Hume écrivit dans le même ordre d’idées, et Kant, dans ses cours de l’Université de Könisberg, se fit le propagateur des théories de Linné et de Buffon sur l’échelle des « races » et la dégénération, dont il affirma avec force le caractère « scientifique », frayant la voie et donnant une caution intellectuelle majeure à des pans entiers de l’enseignement « universitaire » du siècle suivant.
Les Lumières, heureusement, ne se résument pas à ce triste épisode de la pensée humaine : elles contiennent l’antidote à côté du poison.
En effet, l’échelle des « races » fut contestée aussitôt que créée et l’unité du genre humain fut proclamée par des penseurs comme Rousseau ou Diderot : c’est au nom de cette unité que furent combattus l’esclavage et la traite des Africains, la haine des Juifs et d’autres formes encore de discriminations. Les plus avancés des philosophes, et surtout après eux certains politiques, révolutionnaires français ou parlementaires anglais par exemple, à qui l’obligation où ils se trouvèrent de porter le débat dans le champ de la politique concrète ouvrit les yeux, saisirent ce qui nous paraît aujourd’hui une évidence mais ne l’était guère à leur époque : à savoir que ces théories et discours « racistes » ne relevaient aucunement de la « science » dont ils se paraient, mais constituaient au contraire une idéologie politique au service d’intérêts divers. Bien des hommes des Lumières Raynal, Diderot, Condorcet, Fox, Wilberforce, Clarkson, Forster, Humboldt, Payne, Mirabeau, Grégoire ou Robespierre (on pourrait prolonger la liste) surent identifier derrière le discours rationalisant et faussement universaliste l‘instrument d’une forme particulière de domination économique et politique : ils le dénoncèrent avec force et en démontèrent brillamment le mécanisme.
Si le siècle suivant donna plutôt la part belle à leurs adversaires, en attendant les monstruosités du XXème siècle, leurs voix ne doivent pas être oubliées pour autant, ni les résultats qu‘ils obtinrent : l‘abolition de l‘esclavage, et l‘interdiction de la traite sont, au moins autant que le polygénisme, l’ « angle facial », l’échelle des « races » et la théorie de la dégénération, des fruits des Lumières.
Enfin, en guise de conclusion et pour compliquer un peu les choses, une question mérite d’être posée, tout en sachant qu’il n’y existe probablement pas de réponse simple et complètement limpide.
Dans quelle mesure le contenu profond des théories « racistes » du XVIIIème siècle appartient-il réellement aux Lumières? Ne relève-t-il pas plutôt d’un tout autre type de pensée, plus ancien, que certaines formes d’exploitation humaine spécifiques du XVIIIème siècle conduisirent à recycler? Son habillage rationaliste et « scientifique », emprunté aux Lumières ne serait alors que la forme prise par sa nécessaire modernisation… Si l‘on y réfléchit, des indices nombreux vont dans ce sens : l’idée d’une hiérarchisation de divers groupes humains en fonction de leur apparence physique n’est aucunement née au siècle des Lumières, ni en Europe, mais en plein âge classique, au tout début du XVIIème siècle. C’était en Amérique du Sud, en milieu catholique (espagnol et portugais), et il s’agissait d’un pur système idéologique sans prétention rationaliste ni scientifique, destiné à justifier une structure sociale ségrégationniste. Le Code Noir, le plus effrayant monument du racisme « légal » de l’histoire de France avant le XXème siècle, n’appartient pas au règne de Louis XV mais à celui du Roi Soleil. De même, la « bestialisation » des Noirs, qui fait suite à celle des Indiens, est plutôt une création de la Renaissance liée à la conquête de l‘Amérique et aux débuts du système esclavagiste qu‘une véritable « invention » des savants des Lumières. Si l’on creuse plus profond, le thème de l’animalité de l’ « autre », qu‘il s‘agisse d‘une altérité physique, religieuse, culturelle ou géographique, remonte au minimum au Moyen-Age, et plus probablement à l’Antiquité : les figures « animalisées » du juif et du sarrasin, mais aussi celle du fou et de la femme dans l’imaginaire occidental ne le prouvent que trop. L’idée même que des « tares » physiques ou morales pouvaient, par transmission héréditaire, contribuer à la création d’une population spécifique destinée par « nature » à l’oppression ou à la relégation n’est pas une invention du XVIIIème siècle, loin de là. C’est sur cette croyance que reposent bien des peurs et bien des persécutions de l’histoire occidentale : les juifs là encore, les gitans mais aussi les lépreux et leurs descendants supposés les « cagots » (qui furent victimes de discriminations officielles jusqu‘à la fin du XVIIIème siècle en France, et de persécutions plus ou moins voilées jusqu‘à nos jours) en sont les victimes les plus connues, et il existe d’autres exemples.
Alors que penser, le « racisme » est-il un authentique fruit des Lumières, ou une très vieille déviation de la pensée humaine à laquelle celles-ci ne firent que donner des habits neufs, adaptés à l’ordre économique et social des Temps modernes?
Pour approfondir ces questions difficiles, quelques titres.
C. Delacampagne,
Une histoire du racisme (2000) : une synthèse claire et commode, mais très courte.
M. Duchet,
Anthropologie et histoire au siècle des Lumières (1971) : un grand classique, incontournable mais d’accès assez difficile au profane.
P. Pluchon,
Nègres et Juifs au XVIIIème siècle. Le racisme au siècle des Lumières (1984) : très hostile aux Lumières, assez sommaire : à prendre avec précautions mais utile pour sa documentation.
L. Sala-Molins,
Le Code Noir ou le calvaire de Canaan (1987) et
Les Misères des Lumières : sous la Raison, l’outrage (1992). Encore plus excessif que Pluchon dans la charge « anti-Lumières », à la limite de l’honnêteté intellectuelle. Il s'agit davantage de pamphlets que de travaux historiques à proprement parler, mais les deux sont riches et faciles à lire. Et l'indignation de Sala-Molins est rafraichissante et dans une large mesure communicative.
J'ajoute trois ouvrages excellents, qui dépassent le cadre des Lumières, mais sont indispensables pour mettre la question en perspective : J. Delumeau,
La peur en Occident (1978) ; M. Olender (éd.)
Le racisme : mythes et sciences (1981) ; L. Poliakov,
Le mythe arien (1971)
Voilà, bonnes lectures et bon été à tous!
Amicalement,
CC