
Texte intégral de l'article de Grégory Quenet (
L'Histoire, n°268 - septembre 2002)
"Vers 9h40 du matin, le 1
er novembre 1755, jour de la Toussaint, un terrible séisme touche Lisbonne. En neuf minutes se succèdent quatre secousses, tellement violentes que le ciel est obscurci par les vapeurs sulfureuses et la poussière des bâtiments qui s'écroulent. Le tremblement de terre est l'un des plus destructeurs de l'histoire, en particulier dans les quartiers les plus peuplés et le centre urbain occupé par la Cour et les activités commerciales.
Quelques instants plus tard, un tsunami (raz-de-marée) balaie la partie basse et littorale de la ville, le Terreiro do Paço;
Le tsunami déferle sur la villeil est suivi d'un gigantesque incendie. Les flammes causent la plus grande partie des dégâts, et atteignent une telle intensité qu'elles sont visibles depuis Santarem, à environ 70 kilomètres au nord-est de Lisbonne.
Carte du Portugal -
position de Santarem par rapport à LisbonneIntensitéLe nombre de morts est estimé aujourd'hui à 10 000, sur une population d'environ 260 000 habitants (les estimations oscillent entre 60 000 et 10 000, chiffre considéré comme le plus vraisemblable).
Le bilan matériel est encore plus lourd. Sur les 40 églises principales que comptait la ville, 35 sont en ruine. La maison royale perd ses plus beaux fleurons, le Paço da Ribeira (le palais principal), l'église patriarcale et l'opéra, une partie de ses collections de bijoux et de tableaux, sa bibliothèque de 70 000 volumes et le trésor conservé dans les magasins des Indes.
Lisbonne avant le tremblement de terre de 1755 (détail).
Panneau du Musée de l'Azulejo, représentant la ville de Lisbonne en 1700.
Haut d’environ 1,20 m et long de près de 23 m, il représente 14 km de côte et offre un beau panorama bleu de la ville et de ses monuments détruits en 1755.ImprévisibilitéImprévisible par nature, le séisme de 1755 a d'autant plus surpris que la population connaissait mal cette menace malgré les précédents de 1356, 1531, 1551 et 1597.
Il est vrai que l'absence de tremblements de terre sur de longues périodes empêche que le souvenir de ces catastrophes se transmette de génération en génération.
La période de récurrence des séismes est, en effet, extrêmement irrégulière, même si le nombre de secousses par siècle est théoriquement à peu près comparable.
Ruines de l'église du couvent des CarmesRetentissementLe retentissement de la catastrophe est considérable dans toutes les capitales européennes. A Vienne, l'Impératrice Marie-Thérèse interdit les fêtes du Carnaval. Le Danemark observe un jour solennel de jeûne et d'actions de grâces le 14 mai 1756 pour remercier Dieu de l'avoir préservé.
A Versailles, Madame de Pompadour se sent obligée de renoncer à son rouge à joues.
Dans les mois qui suivent, le roi d'Espagne, celui d'Angleterre, la ville de Hambourg, la reine des Deux-Siciles font parvenir aux Lisbonnais des vivres, de l'argent, des matériaux de construction.
Premier extrait du Recueil des plus belles ruines de Lisbonne paru à Paris, chez J. P. Le Bas, 1757.
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http://www.theses.ulaval.ca/2003/20940/apb.htmlTous les périodiques, des centaines de pamphlets commentent les nouvelles. La catastrophe donne naissance à un jeu de société en Angleterre, à une parodie burlesque jouée avec succès à Paris pendant presque un demi-siècle, à une machine imitant le séisme exposée au Mans en 1778.
Il laisse une trace durable dans les consciences. Les mémoires de Mme Campan, première femme de chambre de Marie-Antoinette, rapporte que la reine est restée frappée d'être née ce jour-là
[Marie-Antoinette est en fait née le lendemain, jour des Défunts, 2 novembre 1755. Ses parrain et marraine étaient les souverains portugais. Louis-Auguste
]Comment un phénomène physique, même exceptionnel, peut-il devenir un événement européen inscrit dans la mémoire collective ?
Les contemporains sont d'abord frappés par le tableau des désastres, d'autant que les premières rumeurs font état de 100 000 morts et d'une ville quasiment rasée.
Second extrait du Recueil des plus belles ruines de Lisbonne paru à Paris, chez J. P. Le Bas, 1757.
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http://www.theses.ulaval.ca/2003/20940/apb.htmlDe plus, même sur le déclin, la capitale portugaise bénéficie d'un prestige certain, entretenu par les reflets de l'empire colonial, le statut de métropole de la catholicité et de place marchande. L'or des Amériques continue de faire rêver.
Le tremblement de terre réactive l'archétype du déclin des empires et du renversement de la fortune, traditionnellement associé à l'imaginaire des séismes.
Pillards pendus dans les ruines de LisbonneCependant, l'étonnement des contemporains porte autant sur la ruine de la capitale portugaise que sur la diffusion extraordinaire des secousses, ressenties de l'Islande à l'Afrique du Nord, des Etats allemands à Boston et qui se répètent pendant des mois dans toute l'Europe. Dans un système de l'information en progrès mais encore rudimentaire, ces ébranlements unifient soudain l'espace, offrant une participation inédite à l'événement.
ConséquencesDe ce fait, le regard sur la nature se modifie, une sensibilité aux secousses apparaît, très nette dans de nombreux livres de raison dans lesquels les chefs de famille tiennent la chronique et les comptes de la maison : on y relève dix ou vingt tremblements de terre dans l'année. Chacun vient s'agréger au séisme de Lisbonne pour constituer un événement monstre et persuader les contemporains de la multiplication de ces phénomènes.
Comment un événement survenu à Lisbonne peut-il être ressenti au même moment à des milliers de kilomètres de là ? La catastrophe donne naissance à un débat scientifique intense même s'il est aujourd'hui bien oublié. Kant lui consacre un mémoire en 1756 et l'Académie royale des sciences de Paris 92 interventions en un an.
D'innombrables publications avancent des théories minéralogistes ou chimiques sur l'inflammation souterraine, étudient la transmission du mouvement à travers les chaînes de montagne du globe, ou reconstituent l'explosion à partir des travaux des artificiers et des ingénieurs.
étoile rouge = épicentre présumé du séismeD'autres savants mettent en avant des mécanismes célestes et l'attraction solaire, la circulation des éléments à l'intérieur de la Terre, l'effondrement de cavités souterraines. La palme du succès revient aux modèles électriques qui remportent le concours de l'académie de Rouen en 1756 sur
"l'origine des tremblements de terre et les moyens de les prévenir."Le débat est aussi religieux : comment expliquer qu'un Dieu bon, doté d'une puissance illimitée et d'une sagesse incomparable, puisse vouloir le mal, ou même tolérer son existence ?
An Attempt to assign the Cause of the late most dreadful earthquake & Fiery Irruption at Lisbon Or Suppression of Superstition & Idolatry & Persecution for Conscience sake the most probable means of averting National Calamities, 1755.
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Un bel autodafé d'hérétiques pour prévenir les tremblements de terre, Sire ? 
Les autorités religieuses répondent en mettant en avant les mystères de la Providence et, plus souvent, le péché originel et la responsabilité humaine. Les souffrances sont le moyen fourni aux hommes de se libérer de leurs péchés pour obtenir le salut, permis par le sacrifice du Christ.
Une autre réponse qui rencontre alors un franc succès est le principe de l'optimisme, élaboré à partir de la
Théodicée de Leibniz (1710) et ridiculisé par Voltaire dans
Candide à travers le personnage de Pangloss.
Selon cette théorie, les catastrophes naturelles nous semblent un mal parce que nous ne distinguons du monde que des détails. A l'échelle de l'univers, ces défauts s'insèrent dans l'ordre divin car Dieu a choisi le meilleur parmi l'ensemble des mondes possibles.
Dans le
Poème sur le désastre de Lisbonne, Voltaire affirme au contraire que le mal existe, qu'aucun bien n'en découle, nulle justification ne résistant à la description des souffrances humaines : dans ce monde en voie de laïcisation, la catastrophe est privée de fondement religieux; par l'usage de sa raison et en vertu de ses droits inaliénables, l'individu a la tâche écrasante de définir la condition humaine.
Rousseau, Kant, l'Eglise se dressent contre cette thèse radicalement nouvelle, qui révèle l'ambition des Lumières. Grâce à son retentissement, l'événement tellurique cristallise la volonté de lutter par tous les moyens contre le mal ici-bas, au nom du bonheur, de l'utilité, de la sociabilité.
Ce projet guide la reconstruction de Lisbonne, menée par le marquis de Pombal qui définit un urbanisme rationnel et éclairé.
Le marquis de Pombal (1699-1782)Le roi Frédéric le Grand le reprend aussi à sa manière en interdisant en 1756, sous peine de prison, d'affirmer que des tremblements de terre se sont produits en Prusse. Au royaume du despote éclairé, la catastrophe n'a pas sa place."