Texte extrait de François de Troy, par Dominique Brême (coédition du Musée Paul Dupuy de Toulouse et de Somogy, éditions d'art, 1997 - 24,39 €)
"[...]Les années 1720 virent se succéder aussi plusieurs séries de portraits en buste conçus en pendants - un homme et une femme - selon une formule cette fois très ancrée dans la tradition du genre. Nourri de celle-ci, d'un coloris et d'une écriture sensibles à l'évolution du goût, le peintre y réussit à merveille et mieux qu'aucun de ses contemporains. Ce furent, en 1722, Jean de Jullienne et son épouse. Les deux tableaux sont aujourd'hui conservés au musée des Beaux arts de Valenciennes.
Le nom de Jullienne (1686-1766) - qui fit fortune dans le commerce du drap et la teinturerie - est surtout associé à celui de Watteau, dont il fut l'ami très proche et l'un des amateurs les plus fervents. Sa collection, dispersée en 1767, comprenait 7 tableaux et quelque 450 dessins du maître valenciennois !
Considérablement enrichi par l'héritage de son oncle en 1722, Jullienne fit graver l'ensemble de ces dessins en 2 volumes - sous le titre de
Figures de différents caractères - en 1726 et 1728. Très attaché à la mémoire de Watteau, il entreprit ensuite de reconstituer son oeuvre peint en éditant, à partir de 1727, les gravures de ses tableaux. D'abord vendues séparément, les planches furent réunies en 1735 en deux volumes qui, jouant le rôle de catalogue raisonné avant la lettre, devinrent immédiatement l'ouvrage de référence sur Watteau. Anobli par le Roi en 1736, Jullienne devint en 1739 conseiller honoraire et amateur de l'Académie.
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(C) Photo RMN - ©René-Gabriel Ojéda
huile sur toile
Hauteur : 0.900 m.
Longueur : 0.720 m.La sensibilité du collectionneur l'avait poussé à s'épanouir aussi dans la pratique et, de tradition, il revient à de Troy d'avoir enseigné le dessin et la peinture au grand mécène :
"un portrait d'homme portant sur la tête un turban, peint par M. de Jullienne et retouché par de Troy" figurait en effet dans la vente de 1767. Nous conservons en outre cinq planches gravées par l'amateur d'après Jean Restout, Maerten Van Heemskerck et David Teniers. Ces quelques feuilles révèlent un réel talent que Watteau, dit-on, voulut décourager.
De Troy a représenté Jullienne vêtu d'une somptueuse robe de chambre vieux rose, doublée de satin bleu, rappelant sa brillante réussite dans l'industrie drapière. Le peintre s'est plu à décrire avec une réelle volupté les éclaboussures lumineuses du brocart d'argent couvrant le bras de son modèle. Celui-ci tient des deux mains un dessin représentant le portrait en buste du bon ami Watteau, depuis peu disparu. Cette feuille est vraisemblablement celle qui est aujourd'hui conservée au musée Condé de Chantilly et sans doute celle qui fut décrite sous le numéro 776 de la vente Jullienne :
"Le portrait de Watteau vu de face plus qu'à mi-corps; il tient un porte-crayon de sa main droite, sa gauche est posée sur un portefeuille."Tour à tour attribué à Watteau lui-même et à François Boucher - qui en tira une gravure pour servir de frontispice aux
Figures de différents caractères - le dessin revient vraisemblablement à Jullienne qui, dans sa main droite, tient un crayon le désignant assez clairement comme l'auteur de la feuille qu'il nous montre.
Le graphisme du dessin de Chantilly tient d'ailleurs beaucoup de son maître, de Troy, dont nous ne connaissons toutefois pas de pièces aussi élaborées à une date aussi tardive. Sous cette première feuille apparaît un second dessin, de Watteau cette fois - à moins qu'il ne s'agisse d'une copie de Jullienne - représentant une jeune femme assise.
La petite croix de l'ordre de Saint-Michel figurant sous ce dessin fut ajoutée ultérieurement, sans doute au moment où Jullienne y fut admis, en 1737.
Manifestement conscient de servir à la fois un grand amateur et la mémoire d'un artiste de génie, de Troy a brossé ici l'un de ses plus beaux portraits.
L'expression calme et intelligente du modèle porte loin la sérénité de l'homme d'affaires qui, transformant ses bénéfices en objets de contemplation, gagne son salut par l'exaltation de la beauté et de l'esprit mêlés. La fluidité du dessin, l'harmonie du coloris et le frémissement de la touche sur l'ensemble du tableau développent un confort visuel à la mesure de l'aisance et du raffinement du commanditaire.
Celui-ci avait épousé, le 28 juillet 1720, Marie-Louise de Brécey de la Sémondière (1697-1778), originaire de Normandie.
Elle connut donc Watteau sur ses derniers jours et peut-être un peu avant, selon la date à laquelle elle fréquenta le milieu de Jullienne, ce que nous ne pouvons préciser.
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(C) Photo RMN - ©Thierry Le Mage
huile sur toile
Hauteur : 0.920 m.
Longueur : 0.730 m.De Troy l'a représentée ici deux ans après son mariage, tenant d'une main et dans un pli de sa robe quelques rameaux d'oranger, symbole de mariage mais aussi d'éternelle jeunesse.
Madame de Jullienne semble avoir partagé les goûts et la vocation d'amateur de son mari. En témoigne, entre autres, une lettre qui lui fut adressée en 1744 par la soeur du peintre Natoire :
Comme je dois, Madame, à vos conseils et à votre amour pour les Arts, le goût et le peu de talent que j'ai de peindre en pastel, il est juste que je profite de cette occasion, pour vous en témoigner ma reconnaissance et faire connoître :
Le goût exquis, la douceur agréable,
Dont vous sçavez si bien embellir la raison
Et cette politesse aimable
Qui fait un séjour délectable
De votre brillante maison.
Maison où règne l'innocence;
Où l'Amour et l'Hymen toujours d'intelligence,
Ne craignent plus d'être rivaux;
Séjour charmant, où la docte Peinture
Fait voir ainsi que la Sculpture,
Le sublime de ses travaux"
Les vers sont mauvais mais ils montrent combien M
me de Jullienne suivait - et peut-être précédait ? - volontiers son mari sur la voie de la contemplation.
A la vente de 1767, elle racheta d'ailleurs un certain nombre d'éléments de la collection réunie par son regretté mari et continua de l'enrichir. Lorsqu'elle mourut à son tour, ses biens furent dispersés lors d'une vente aux enchères qui eut lieu le 5 novembre 1778 et les jours suivants, à l'hôtel d'Alligre. Parmi les oeuvres proposées figuraient encore deux tableaux de Watteau, et d'autres de Charles-Antoine Coypel, Jean-Baptiste Deshayes, Noël Hallé, Charles-Joseph Natoire, Charles Parrocel.
Traité dans une gamme chromatique brillante, le
Portrait de Mme de Jullienne oppose au bleu intense de la robe le rouge vif de l'oeillet (?) qui orne sa coiffure.
Le reste du tableau est animé de teintes plus tendres qui font écho au teint et à la chevelure clairs du modèle."

François de Troy (1645-1730) ne doit pas être confondu avec son fils Jean-François de Troy (1679-1752) auteur, entre autres, du célèbre
Déjeuner d'huîtres.
