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 Sujet du message: L'Encyclopédie par Diderot, d'Alembert & Co...
MessagePosté: 10 Avr 2005, 11:15 
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L'un(e) d'entre vous sait-il comment s'est effectuée la génèse de cette oeuvre ? Qui a eu l'idée de rassembler toutes les connaissances du siècle dans un seul ouvrage ?
Par qui les différents intervenants ont-ils été choisis ? Selon quels critères ? (érudition reconnue dans tel ou tel domaine, liens amicaux qui auraient pu faire choisir certains au détriment d'autres...?)
Comment les différents collaborateurs travaillaient-ils ? Soumettaient-ils leurs articles à un comité de lecture composé par leurs collègues ?

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"Les habitants de Tahiti envoyèrent à M. Cook un cochon et une jeune fille en signe de bienvenue. Moyen de combler deux sortes d'appétit."

Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799)


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MessagePosté: 10 Avr 2005, 14:03 
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Bonjour Louis-Auguste,

Ah, l’Encyclopédie étant un de mes sujets préférés, sur lequel je suis intarissable, je vous réponds... en deux mots :lol: .

L’idée est née en 1745, et à l’origine c’est un projet purement éditorial, lancé par les trois plus grands libraires-imprimeurs de Paris. Normalement, ce devait être une traduction d’un ouvrage anglais, la Cyclopoedia, or General Dictionary of Art and Sciences de Chambers, qui datait de 1728, et se voulait un tableau d’ensemble des connaissances du temps. On confia d’abord la chose à un abbé :shock: , Gua de Malves. Mais la Providence, ou le hasard :wink: , devait veiller sur le projet, car Gua de Malves jeta vite l’éponge, et ses promoteurs eurent alors l’idée « géniale » de le confier à un duo de choc : d’Alembert, le grand mathématicien, et surtout, surtout, Denis Diderot, un des esprits les plus subversifs du siècle. C’était parti… Les ennuis commençaient dès ce moment-là, je vais y revenir, mais en tout cas l’ensemble prit immédiatement un tour différent : en 1750, la souscription fut lancée pour un travail original et non plus une simple traduction.

Qui étaient les Encyclopédistes? « Une secte » a-t-on dit (Robespierre a usé de la formule dans un discours célèbre :wink: ). C’est à la fois faux et injuste, et un tout petit peu vrai quand même :oops: . En tout il y avait cent soixante collaborateurs, dont une cinquantaine réguliers. Toutes les tendances idéologiques du siècles y étaient représentées, ainsi que tous les métiers intellectuels et manuels : littérateurs, artistes, ingénieurs, théologiens, techniciens, médecins, savants divers, artisans, etc. Le choix était fait sur la notoriété, mais les réseaux d'amitiés ont beaucoup compté aussi. Les « grands » du siècle y ont tous oeuvré, sans exception, de Voltaire à Raynal en passant par Rousseau, Buffon et les frères Bonnot (Mably et Condillac), mais aussi Montesquieu, Morellet, Helvétius, Turgot, Condorcet et j’en passe : c’est le Who’s who des Lumières, selon la jolie formule de François Moureau. Il n'y avait pas de censure interne directe, ni de soumission à un "comité de lecture" : c'est vraiment le premier grand texte intrinsèquement pluraliste de l’histoire occidentale. :D
En même temps, deux hommes ont dominé l’ensemble : Diderot, qui centralisait le travail et écrivit 5200 articles (signés d’un astérisque) et surtout le Chevalier de Jaucourt, qui en signa 17 395 (sur 60 660 en 17 volumes). Par ailleurs, les principaux auteurs étaient très liés entre eux, échangeaient une énorme correspondance, se qualifiaient de « frères » : ils ont insufflé au projet une coloration philosophique particulière, matérialiste, athée et gravement subversive. Mais tout est dans le montage des textes, et non dans leur rédaction :wink: . En effet, suite à ses nombreux problèmes avec la censure, l’ensemble est crypté, et des auteurs très conformistes servent de paravent à ceux des brûlots religieux et politiques, qu‘il faut aller chercher « à la piste », grâce au fameux système des renvois.

Il faut ajouter à cette « fine équipe », car l’oublier serait une grande injustice, le maître d’œuvre des illustrations, le dessinateur Louis-Jacques Goussier. Douze volumes de planches, irrégulières certes mais comportant des chefs-d’œuvres, du jamais vu en tout cas. :D

La parution s’est étalée de 1751 à 1772, avec un certain nombre de coups d’arrêts et d‘épisodes rocambolesques. Je cite quelques exemples.
-1749 : Diderot est bouclé à Vincennes pour sa Lettre sur les Aveugles (il est qualifié dans les rapports de police de « très dangereux » ce qui est absolument vrai - des grands philosophe c’est le plus dangereux, avec Rousseau bien entendu :lol: ).
-1751 : affaire de l’abbé de Prades, un collaborateur accusé de défendre la « religion naturelle » ; interdiction de l’ouvrage en 1752 par arrêt du Conseil ;
-1757 : sortie fracassante de Rousseau, brouillé avec d’Alembert à cause de l’article "Genève". Énorme perte pour l’entreprise et début d’une querelle qui déchirera très gravement les Lumières.
- 1758 : abandon de d’Alembert qui « lâche » courageusement Diderot face aux pépins avec la censure ; Voltaire le suit. :cry:
- 1759 : deuxième interdiction par arrêt du Conseil et passage à la clandestinité. C’est le temps des expédients, des impressions secrètes en Hollande et des ballots de livres transportés comme on peut, de la distribution sous le manteau : le temps de l’aventure, quoi! :lol: Le Conseil avait demandé, pour tuer à coup sûr le projet, que les souscripteurs fussent remboursés :evil: . Heureusement, tous ont fait bloc derrière les auteurs, et obstruction passive : aucun n’a sollicité le remboursement.
- 1764. Le désastre :twisted: : Diderot découvre que l’imprimeur Le Breton, effrayé par les menaces royales, avait tronqué et censuré les textes à partir du volume VII… Catastrophe, tout à refaire, les volumes parus à réimprimer et remplacer... C'était impossible. Diderot a manqué devenir fou, mais au bout du compte l’entreprise est arrivée victorieuse à son terme. Ouf... :lol:

Voilà en deux mots, Louis-Auguste. Cela satisfait-il votre curiosité? Au fait, avez-vous déjà feuilleté l’objet "en vrai" ? (je suppose que vous ne l’avez pas dans votre bibliothèque, mais peut-être comme bien des gens, sur CD). C’est une expérience que tout amoureux du XVIIIème siècle doit faire un jour…

Amicalement,
CC


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MessagePosté: 10 Avr 2005, 14:33 
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Merci Claudine. 8) Oui, oui, voilà ma curiosité satisfaite. Je ne connaissais qu'une partie de l'histoire, les plus connus des participants mais j'ignorais absolument qu'ils aient été si nombreux. :shock:

Je n'ai jamais feuilleté l'objet "en vrai" et ne l'ai pas même sur CD. :oops: J'ai différents livres qui lui sont consacrés et en reproduisent les planches mais c'est tout. :|

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MessagePosté: 10 Avr 2005, 19:22 
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MessagePosté: 10 Avr 2005, 20:23 
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Oui voilà, c'est la version CD que je possède moi-même (je crois que c'est la seule). Merci, Pingui-Marigny, de l'avoir montrée. :D C'est un formidable outil de travail...

Mais le contact "physique" avec l'édition papier du XVIIIème siècle, possible uniquement en bibliothèque sauf pour les favorisés de la fortune :lol: (il s'en trouve des exemplaires chez certains libraires spécialisés, mais à prix d'or) est... irremplaçable :wink: . Essayez donc un jour, Louis-Auguste, vous verrez. C'est un objet extraordinaire, magnifique et très spécial. Car on a beau en avoir dit tout le mal possible, souligné ses défauts, ses limites, ses lacunes, ses erreurs, l'Encyclopédie est un des plus admirables produits de Lumières. Je me rappelle bien la première fois où j'ai feuilleté ses volumes, j'étais très émue :wink: :lol: . J'étais jeune à l'époque, bien sûr, :lol: mais j'ai toujours retrouvé cette émotion depuis, à chaque fois que je la consulte "en vrai". Je suppose que ça doit marcher pour tous les admirateurs des philosophes... dont vous faites partie, j'espère? :wink:


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MessagePosté: 14 Avr 2005, 12:02 
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Claudine Cavalier a écrit:
La parution s’est étalée de 1751 à 1772, avec un certain nombre de coups d’arrêts et d‘épisodes rocambolesques.

Bonjour Claudine,

J'ai une petite question que je vais essayer de formuler de manière compréhensible...

Je ne comprends pas trop bien comment la parution dont vous parlez s'est effectuée. :oops: Vous dîtes de 1751 à 1772 avec quelques coups d'arrêts. Plusieurs volumes étaient-ils imprimés d'un coup puis il y avait une "pause" suite à un de ces épisodes rocambolesques dont vous parlez, puis le travail reprenait? Ou les volumes étaient-ils imprimés un à un, au fur et à mesure qu'ils étaient achevés? Par ailleurs, l'Encyclopédie a-t-elle subi des modifications une fois parue dans sa totalité? Diderot a-t-il, par exemple, effectué quelques corrections ou ajouté quelques petites choses à certains de ses articles?

Bon, ce n'est pas très clair tout ça, je suis désolée! Mais si vous parvenez à y comprendre quelque chose, merci de m'éclairer!

Amicalement

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MessagePosté: 14 Avr 2005, 20:38 
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Bonsoir Aubépine,

Hum, c’est vrai que je ne suis pas certaine de saisir où réside votre incertitude :oops: . Je vous donne quelques éléments en plus, mais n’hésitez pas à me préciser ce que vous voulez savoir. Comme on dit, je comprends vite mais il faut m'expliquer longtemps. :wink: :oops:

La parution des volumes s’est échelonnée de la façon suivante.

Avril 1751 : Volume 1
Janvier 1752 : Volume 2, interdit en février.
Novembre 1753 : Volume 3
Octobre 1754 : Volume 4
Novembre 1755 : Volume 5
Mai 1756 : Volume 6
Novembre 1757 : Volume 7

Ensuite une interruption de dix ans, pendant lesquels ont été préparés et imprimés clandestinement, sans sortir, les dix volumes suivants. Ils ont été distribués, sous le manteau, à partir de 1766 seulement. Les planches ont commencé à paraître, toujours clandestinement, à partir de 1762 et jusqu’en 1772. En 1768, Choiseul a levé l’interdit et l’ouvrage est sorti de l’ombre.

Mais ce n’était pas fini, et il y a un épisode particulièrement marrant dont je n'ai pas parlé. Dès l’autorisation de Choiseul acquise, le libraire Panckoucke a racheté l’entreprise à ses trois promoteurs originels, et entrepris de préparer une nouvelle version, plus complète, en accord avec Diderot. Mais il s’est heurté à Maupéou : celui-ci, juste après la disgrâce de Choiseul, a de nouveau interdit ce qu’il avait bien compris être une dangereuse machine de guerre contre la religion et la monarchie :P . Panckoucke a tenu bon, sorti une nouvelle édition des trois premiers volumes sans transformation... Mais ces volumes (six mille exemplaires) ont été saisis par la police parisienne, et enfermés... à la Bastille :lol: . Peu de gens le savent, mais l’Encyclopédie fait partie des pensionnaires de la célèbre forteresse ! Elle y est restée six ans sous les verrous, dans un coffre-fort spécial. Pas mal, non ? :lol:

Ensuite les choses se sont un peu arrangées. Mais l’ouvrage remanié n’a finalement jamais vu le jour, au grand désespoir de Diderot, qui y avait consacré vingt-cinq ans de sa vie, s’y était littéralement englouti corps et âme, pour aboutir à ce qui n’était finalement à ses yeux qu’un échec : l’abandon de d’Alembert et de Voltaire, la rupture avec Rousseau, et la traîtrise de Le Breton avaient à ses yeux déprécié le résultat... Panckoucke lui avait donné de l’espoir, mais au bout du compte il l’a trahi et s’est couché devant le pouvoir :( : il a bien publié quatre volumes de Suppléments, mais dirigés par Robinet, non par Diderot, et pour lesquels il s’était engagé par contrat « à (les) écrire avec sagesse et à n’y rien admettre contre la religion, les bonnes moeurs et le gouvernement » :shock: :oops: . On était loin de l’entreprise originale :( . Diderot a espéré pouvoir remanier « son » Encyclopédie jusqu’en 1774, après il a compris que c’était manqué. Il ne s’en est jamais remis, en a toujours conservé une amertume mêlée de haine, et d’une certaine façon, c’est à partir de ce moment-là qu’il a « tourné révolutionnaire », si l’on peut dire. Mais c’est une autre histoire... :wink:

Voilà, je ne sais pas si je réponds à vos questions...

Amicalement,
CC


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MessagePosté: 14 Avr 2005, 22:38 
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Puisque l'on évoque la chronologie de la parution, j'ai souvent lu que Louis XV, avec Mme de Pompadour, avait participé à la souscription de l'Encyclopédie.

Le tome IV de l'Encyclopédie apparaît d'ailleurs près de l'exquise marquise sur le célèbre portrait de Quentin de La Tour (1755).

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Sauriez-vous, Claudine, si l'Encyclopédie ornait les rayonnages de la bibliothèque du Bien-Aimé ? :?:

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MessagePosté: 14 Avr 2005, 23:06 
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Louis-Auguste,

Je me permets de répondre à votre interrogation avant Claudine pour vous confirmer, que Louis XV avait au moins les premiers tomes de L'Encyclopédie.

Il est certain, qu'il goûtait plus les parties scientifiques et techniques que philosophiques !

Je me réfère à la biographie de Michel Antoine et à ma mémoire ! :P

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MessagePosté: 15 Avr 2005, 00:03 
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Je ne me rappelais pas que Michel Antoine en ait parlé dans sa bio et n'ai pas fait l'effort de vérifier. :oops: :wink:
Merci de l'info, Pierre-Augustin. :P

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