Bonjour Louis-Auguste,
Ah, l’Encyclopédie étant un de mes sujets préférés, sur lequel je suis intarissable, je vous réponds... en deux mots

.
L’idée est née en 1745, et à l’origine c’est un projet purement éditorial, lancé par les trois plus grands libraires-imprimeurs de Paris. Normalement, ce devait être une traduction d’un ouvrage anglais, la
Cyclopoedia, or General Dictionary of Art and Sciences de Chambers, qui datait de 1728, et se voulait un tableau d’ensemble des connaissances du temps. On confia d’abord la chose à un abbé

, Gua de Malves. Mais la Providence, ou le hasard

, devait veiller sur le projet, car Gua de Malves jeta vite l’éponge, et ses promoteurs eurent alors l’idée « géniale » de le confier à un duo de choc : d’Alembert, le grand mathématicien, et surtout, surtout, Denis Diderot, un des esprits les plus subversifs du siècle. C’était parti… Les ennuis commençaient dès ce moment-là, je vais y revenir, mais en tout cas l’ensemble prit immédiatement un tour différent : en 1750, la souscription fut lancée pour un travail original et non plus une simple traduction.
Qui étaient les Encyclopédistes? « Une secte » a-t-on dit (Robespierre a usé de la formule dans un discours célèbre

). C’est à la fois faux et injuste, et un tout petit peu vrai quand même

. En tout il y avait cent soixante collaborateurs, dont une cinquantaine réguliers. Toutes les tendances idéologiques du siècles y étaient représentées, ainsi que tous les métiers intellectuels et manuels : littérateurs, artistes, ingénieurs, théologiens, techniciens, médecins, savants divers, artisans, etc. Le choix était fait sur la notoriété, mais les réseaux d'amitiés ont beaucoup compté aussi. Les « grands » du siècle y ont tous oeuvré, sans exception, de Voltaire à Raynal en passant par Rousseau, Buffon et les frères Bonnot (Mably et Condillac), mais aussi Montesquieu, Morellet, Helvétius, Turgot, Condorcet et j’en passe : c’est le
Who’s who des Lumières, selon la jolie formule de François Moureau. Il n'y avait pas de censure interne directe, ni de soumission à un "comité de lecture" : c'est vraiment le premier grand texte intrinsèquement pluraliste de l’histoire occidentale.
En même temps, deux hommes ont dominé l’ensemble : Diderot, qui centralisait le travail et écrivit 5200 articles (signés d’un astérisque) et surtout le Chevalier de Jaucourt, qui en signa 17 395 (sur 60 660 en 17 volumes). Par ailleurs, les principaux auteurs étaient très liés entre eux, échangeaient une énorme correspondance, se qualifiaient de « frères » : ils ont insufflé au projet une coloration philosophique particulière, matérialiste, athée et gravement subversive. Mais tout est dans le montage des textes, et non dans leur rédaction

. En effet, suite à ses nombreux problèmes avec la censure, l’ensemble est crypté, et des auteurs très conformistes servent de paravent à ceux des brûlots religieux et politiques, qu‘il faut aller chercher « à la piste », grâce au fameux système des renvois.
Il faut ajouter à cette « fine équipe », car l’oublier serait une grande injustice, le maître d’œuvre des illustrations, le dessinateur Louis-Jacques Goussier. Douze volumes de planches, irrégulières certes mais comportant des chefs-d’œuvres, du jamais vu en tout cas.
La parution s’est étalée de 1751 à 1772, avec un certain nombre de coups d’arrêts et d‘épisodes rocambolesques. Je cite quelques exemples.
-1749 : Diderot est bouclé à Vincennes pour sa
Lettre sur les Aveugles (il est qualifié dans les rapports de police de « très dangereux » ce qui est absolument vrai - des grands philosophe c’est le plus dangereux, avec Rousseau bien entendu

).
-1751 : affaire de l’abbé de Prades, un collaborateur accusé de défendre la « religion naturelle » ; interdiction de l’ouvrage en 1752 par arrêt du Conseil ;
-1757 : sortie fracassante de Rousseau, brouillé avec d’Alembert à cause de l’article "Genève". Énorme perte pour l’entreprise et début d’une querelle qui déchirera très gravement les Lumières.
- 1758 : abandon de d’Alembert qui « lâche » courageusement Diderot face aux pépins avec la censure ; Voltaire le suit.
- 1759 : deuxième interdiction par arrêt du Conseil et passage à la clandestinité. C’est le temps des expédients, des impressions secrètes en Hollande et des ballots de livres transportés comme on peut, de la distribution sous le manteau : le temps de l’aventure, quoi!

Le Conseil avait demandé, pour tuer à coup sûr le projet, que les souscripteurs fussent remboursés

. Heureusement, tous ont fait bloc derrière les auteurs, et obstruction passive : aucun n’a sollicité le remboursement.
- 1764. Le désastre

: Diderot découvre que l’imprimeur Le Breton, effrayé par les menaces royales, avait tronqué et censuré les textes à partir du volume VII… Catastrophe, tout à refaire, les volumes parus à réimprimer et remplacer... C'était impossible. Diderot a manqué devenir fou, mais au bout du compte l’entreprise est arrivée victorieuse à son terme. Ouf...
Voilà en deux mots, Louis-Auguste. Cela satisfait-il votre curiosité? Au fait, avez-vous déjà feuilleté l’objet "en vrai" ? (je suppose que vous ne l’avez pas dans votre bibliothèque, mais peut-être comme bien des gens, sur CD). C’est une expérience que tout amoureux du XVIIIème siècle doit faire un jour…
Amicalement,
CC