Bonjour Louis-Auguste,
Bien, me revoici avec une réponse un peu détaillée sur les fameuses notes de Robespierre.
Je donne d’abord leur texte complet.
Citation:
Il faut une volonté une.
Il faut qu'elle soit républicaine ou royaliste.
Pour qu'elle soit républicaine, il faut des ministres républicains, des papiers républicains, des députés républicains, un gouvernement républicain.
La guerre étrangère est une maladie mortelle (fléau mortel), tandis que le corps politique est malade de la révolution et de la division des volontés.
Les dangers intérieurs viennent des bourgeois ; pour vaincre les bourgeois il faut rallier le peuple. Tout était disposé pour mettre le peuple sous le joug des bourgeois, et faire périr les défenseurs de la République sur l’échafaud. Ils ont triomphé à Marseille, à Bordeaux, à Lyon ; ils auraient triomphé à Paris, sans l'insurrection actuelle. Il faut que l’insurrection actuelle continue, jusqu'à ce que les mesures nécessaires pour sauver la République aient été prises. II faut que le peuple s'allie à la Convention, et que la Convention se serve du peuple.
Il faut que l'insurrection s’étende de proche en proche sur le même plan.
Que les sans-culottes soient payés, et restent dans les villes.
Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer.
Il faut exalter l’enthousiasme républicain par tous les moyens possibles.
Si les députés sont renvoyés, la République est perdue ; ils continueront d’égarer les départements, tandis que leurs suppléants ne vaudront pas mieux.
Custine à surveiller par des commissaires nouveaux bien sûrs.
Les affaires étrangères. Alliance avec les petites puissances ; mais impossible aussi longtemps que nous n'aurons pas une volonté nationale.
Quel est le but ? - L'exécution de la Constitution en faveur du peuple.
Quels seront nos ennemis ? - Les hommes vicieux et les riches.
Quels moyens emploieront-ils ? - La calomnie et l'hypocrisie.
Quelles causes peuvent favoriser l'emploi de ces moyens ? - L'ignorance des sans-culottes.
[strike]Quel autre obstacle y a-t-il à l'instruction du peuple ? - La misère.
Quand le peuple sera-t-il donc éclairé ? - Quand il aura du pain, et que les riches et le gouvernement cesseront de soudoyer des plumes et des langues perfides pour le tromper ; lorsque leur intérêt sera confondu avec celui du peuple.
Quand leur intérêt sera-t-il confondu avec celui du peuple ? - Jamais.[/strike]
Il faut donc éclairer le peuple. Mais quels sont les obstacles à l'instruction du peuple? - Les écrivains mercenaires qui l'égarent par des impostures journalières et impudentes.
Que conclure de là ?
1° Qu'il faut proscrire les écrivains comme les plus dangereux ennemis de la patrie ;
2° qu'il faut répandre de bons écrits avec profusion.
Quels sont les autres obstacles à l'établissement de la liberté ? - La guerre étrangère et la guerre civile.
Quels sont les moyens de terminer la guerre étrangère ? - De mettre les généraux républicains à la tête de nos braves, et de punir ceux qui nous ont trahis.
Quels sont les moyens de terminer la guerre civile ? - De punir les traîtres et les conspirateurs, surtout les députés et les administrateurs coupables ; d'envoyer des troupes patriotes, sous des chefs patriotes, pour réduire les aristocrates de Lyon, de Marseille, de Toulon, de la Vendée, du Jura, et de toutes les autres contrées où l'étendard de la rébellion et du royalisme a été arboré, et de faire des exemples terribles de tous les scélérats qui ont outragé la liberté, et versé le sang des patriotes.
1° Proscription des écrivains perfides et contre-révolutionnaires ; propagation des bons écrits ;
2° Punition des traîtres et des conspirateurs, surtout des députés et des administrateurs coupables ;
3° Nomination de généraux patriotes ; destitution et punition des autres ;
4° Subsistances et lois populaires.
La première partie est importante à plusieurs titres : d’abord, c’est elle qui permet de dater les fragments. Les phrases suivantes ne laissent pas de doute :
Tout était disposé pour mettre le peuple sous le joug des bourgeois, et faire périr les défenseurs de la République sur l’échafaud. Ils ont triomphé à Marseille, à Bordeaux, à Lyon ; ils auraient triomphé à Paris, sans l'insurrection actuelle. Les mentions de Marseille, Bordeaux et Lyon, passées, chacune dans des circonstances différentes, à la Gironde alliée au royalisme, et surtout de l’ "insurrection actuelle" renvoient au mois de juin 93, peut-être à juillet (dans la mesure où Robespierre semble considérer la Constitution comme achevée et soumise au référendum). La mention de Toulon parmi les villes tombées aux mains des "bourgeois" uniquement dans la seconde partie pose problème : soit elle est omise dans la première, et alors l’ensemble du texte est postérieur à la mi-juillet, puisque la ville passe aux Girondins le 17 juillet avec le sac du club des Jacobins locaux et leur emprisonnement massif (elle sera livrée aux Anglais par les royalistes le 29 août), soit c’est un signe que les fragments ont été composés à des dates différentes. Cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable, et la mention de "Custine à surveiller" en est un indice fort ; mais de toute façon Robespierre écrit forcément avant le 27 juillet, date de son entrée au CSP, puisqu’il signale encore "le gouvernement" parmi ceux qui trompent le peuple : il a sans doute en tête le CSP avant son remaniement de la fin juillet, qui reste selon lui (et pas seulement lui

) une institution mal lavée des influences girondines. A cette date, il n’est pas question de la Terreur, le gouvernement est encore plutôt hostile aux mouvements populaires, et peu favorable à des mesures d’exception en dehors des zones de guerre ouverte. La Terreur sera imposée par les sections à la Convention en septembre, suite à d’autres circonstances s’ajoutant à celles du début de l’été. Le CSP, alors rallié par Robespierre depuis la fin juillet, essaiera de tergiverser mais finira par accepter le voeu populaire : les institutions "terroristes", ainsi que toute une série de lois d’exception, seront alors mises en place.
Bref, voilà en gros pour la date. Pourquoi cette date est-elle importante ? Parce que les circonstances en juin-juillet 93 ne sont pas les mêmes que celles de la fin de l’année, et que toute lecture des notes les coupant de leur contexte en interdit la compréhension. En juillet, on est en pleine insurrection fédéraliste avec un gouvernement incapable de la maîtriser. Lyon, Marseille, Nimes, Toulon, Caen, Bordeaux, etc. sont en rébellion ouverte contre Paris et le pays risque l’éclatement, ce à quoi s’ajoute la guerre de Vendée et la guerre extérieure qui se déroule plutôt mal. Les « terribles » mesures préconisées par Robespierre ne viennent ni d’un délire idéologique totalisant, ni d’une volonté de captation du pouvoir : elles sont étroitement liées au contexte, spécialement celles à propos de la presse. Une grande partie de la puissance girondine reposait en effet sur une très bonne maîtrise de la propagande, notamment contre Paris en faveur des départements. Il faudrait en parler en détail, ce serait trop long mais Robespierre se souvenait en particulier du Bureau de direction de l’esprit public, patronné par Roland sur les fonds du gouvernement, qui des mois durant (en réalité depuis le printemps 92) avait inondé la France, à grands frais, de journaux et brochures contre les Montagnards supposés être des royalistes déguisés. Et en juillet 93, malgré la chute de la Gironde à Paris, de tels textes étaient encore très courants. Condorcet par exemple publiait des pamphlets incendiaires, appelant la France au soulèvement contre Paris et au rejet de la Constitution... Robespierre, qui était lui-même un partisan très convaincu de la liberté de la presse, tirait simplement, à la lumière de ce qui s’était passé durant l’année précédente, des conclusions radicales mais circonstancielles d’une situation très dangereuse.
Néanmoins, le point essentiel est qu'on n’est pas alors dans le cadre de la Terreur, encore moins dans celui d’une supposée "Terreur robespierriste" qui n’a du reste jamais existé : Robespierre n’est pas membre du CSP, et la Terreur n’est pas instituée lorsqu'il écrit ses notes.
Il existe également un carnet de Robespierre qui date de l’automne 93 et va jusqu’à la fin de l’année. Comme le contenu en est plus long que celui des notes, je ne le donne pas, je vous laisse aller le lire à la page suivante.
http://www.royet.org/nea1789-1794/archi ... pierre.htm
La différence saute aux yeux : dans le second cas, on se trouve face à un homme de gouvernement, qui se préoccupe d’organiser de façon concrète l’action du Comité auquel il appartient (mais qu’il ne dirige en aucune façon). Ce n’est absolument pas le cas dans les notes de juin-juillet, et l’évolution est importante. Je n’entre pas dans les détails, pour vous laisser commenter ma réponse avant qu’elle ne tourne à l’exposé didactique

. J’ajouterai juste que ce que fait Fauchois me laisse perplexe : il triche sur la date (à moins d’être un imbécile, il connaît forcément les parties des notes qui permettent de les dater), et je pense, mais là je peux me tromper, que c’est pour détacher les fragments cités de leur contexte, et justifier sa description de l’action de Robespierre en termes de pure recherche du pouvoir et d’idéologie "totalisante" (pour ne pas dire "totalitaire"). Quoi qu’il en soit, ce n’est pas très respectueux des lecteurs...
Amicalement,
CC