Bonjour à tous,
Je présente aujourd’hui, en espérant qu’il plaira à tout le monde autant qu‘à moi, l’un des plus étonnants et merveilleux trésors du XVIIIe siècle : le
Locupletissimi rerum naturalium thesauri accurata descriptio et iconibus artificiosissimis expressio.
Non, ce n’est pas un monstre d’un genre inconnu, encore que…

C’est un livre, un des plus surprenants du siècle. Publié en trente et un ans, de 1734 à 1765, il s’agit d’un inventaire gravé et commenté du plus célèbre cabinet d’Histoire Naturelle d’Europe au début du XVIIIe siècle, celui d’Albertus Seba, apothicaire dans la bonne ville d’Amsterdam.

Seba, qui était né en 1665 et qui mourut au tout début de la publication de son cabinet, en 1736, avait passé sa vie à constituer cette immense collection d’objets naturels. Lié avec tous les grands naturalistes de l’époque, dont Scheuchzer, Sloane et même Linné qui visita son cabinet in extremis, en 1735, et devait être très influencé par l’ouvrage qui en serait tiré, c’était un autodidacte en Histoire Naturelle. Sa collection, aujourd’hui entièrement perdue, était un exemple fascinant d’un ensemble intermédiaire entre les cabinets d’Art du XVIIe siècle et ceux d’Histoire Naturelle du XVIIIème : si le choix des objets l’apparentait indiscutablement aux seconds, leur disposition, faite selon un ordre esthétique et non scientifique, relevait davantage de la logique des premiers. En 1731, Seba décida de faire entièrement représenter par des gravures sa collection et de la publier. Pour ce faire, il dut s’endetter et finalement…vendre ses pièces : l’acquéreur fut Pierre le Grand, qui les désirait depuis des années. La parution commença en 1735, s’échelonna sur trois décennies, et finit par constituer un extraordinaire monument artistique et scientifique.
L’ensemble comporte quatre volumes, 446 planches dont 176 occupent des double pages. Chaque planche est commentée : le texte est trilingue, français, latin et néerlandais. Seba en a composé l’essentiel lui-même, bien que la moitié de l’ouvrage soit posthume. Toutefois les parties sur les poissons et les serpents sont respectivement les ouvrages de Peter Artedi, le collaborateur de Linné, et de Frederic Ruysch.
Deux dessinateurs assurèrent l’essentiel des illustrations, P. Tanyé et A. Van der Laan. Treize graveurs reportèrent les dessins sur cuivre. La parution fut en noir et blanc, mais plusieurs exemplaires furent coloriés par des peintres à la demande des acquéreurs. Le plus beau de tous, celui actuellement conservé à la Koninklijke Bibliotheek de La Haye, le fut par J. Fortuÿn, l’un des plus fameux coloristes de l’époque.
Le résultat est une pure splendeur : les objets présentés sont globalement rassemblés par règnes, végétal pour commencer, puis animal, avec d’abord essentiellement les mammifères, ensuite les oiseaux, les reptiles, les poissons, les mollusques, divers organismes marins, les coquillages et enfin les insectes ; les minéraux viennent en dernier, fossiles et roches diverses. Mais fréquemment, surtout dans les premiers volumes, les ordres sont mêlés au fil des planches : un papillon peut voisiner avec un marsupial et un serpent, chacun à une échelle différente.
Quelques exemples de planches


Le plus souvent, c’est la logique esthétique de présentation qui a prévalu, aboutissant à de saisissantes compositions artistiques, dignes d’un imaginaire moderne, presque surréaliste.
Ainsi ces étonnants serpents...

A mi chemin du cabinet d’Art et de celui de Sciences, le cabinet de Seba possédait son lot de pures « curiosités », monstres divers et phénomènes aberrants. On note, entre autres, la présence d’une hydre à sept têtes,

dont Seba décrit longuement les caractéristiques, en partie empruntées à celles de l’hydre de Gesner.

On compte aussi nombre de fœtus d’animaux siamois, et d’un foetus humain qui cohabite avec celui d’un éléphanteau mort-né…

L’ouvrage fut une référence scientifique majeure durant un siècle. La plupart des grands naturalistes des Lumières, de Linné à Cuvier, se situent par rapport à lui. À partir du XIXème, les progrès réalisés dans la nomenclature, la diffusion des ouvrages de Linné et de ses successeurs le firent tomber en désuétude. La fin du XXème siècle le redécouvrit et en refit un objet de science : nombre d’espèces qui y sont décrites méritent encore l’étude. Les planches ont été récemment republiées aux éditions Taschen avec un gros appareil critique et scientifique.
http://www.taschen.com/pages/en/catalog ... /01661.htmCC