Je reprends tardivement ce sujet

, pour le compléter sur le point d’une forme d’art tibétain très importante au XVIIIème siècle : les portraits politiques de grands lamas.
La floraison de ce type de portraits au cours de ce siècle s’explique surtout par l’histoire du pays. Celle-ci a été évoquée dans un sujet particulier du forum, donc je ne la recommence pas. Les lamas des diverses écoles ont alors, souvent, connu des difficultés à asseoir leur légitimité politique et spirituelle : aussi ont-ils produits de nombreuses œuvres visant à se légitimer, et à se glorifier par divers moyens. Il existe plusieurs sortes de ces œuvres apologétiques, mais les plus belles et intéressantes, représentent de grandes figures des lignées avec les signes de leur puissance, en sorte de valoriser leurs successeurs : car au Tibet, au XVIIIème siècle, toute source de légitimité se recherche dans la continuité d’une tradition et d’un lignage spirituel.
Cet art est une des formes les plus accomplies et typiques produites au Tibet, car il est le fruit d’une évolution longue et très riche, technique autant que spirituelle. Les critiques parlent à son propos de « classicisme » tibétain. On situe sa source originelle au XIIIème siècle dans la province du Kham et il a connu sa pleine floraison à partir de la seconde moitié du XVIIème siècle.
Il s’agit d’un art anonyme dans la plupart des cas, et les pièces produites étaient destinées à une large diffusion, ce qui est normal pour des œuvres de propagande. Aussi, la technique employée était-elle celle introduite au Tibet par les Chinois au XIVème siècle, la gravure sur bois. Les planches gravées étaient imprimées, soit sur papier, soit le plus souvent, sur étoffe. On les peignait ensuite avec des pigments végétaux, selon une gamme de couleurs traditionnelles.
Les motifs, les couleurs et les formes accusent une forte influence chinoise, comme pour les autres tangkas de couleur, dont j’ai déjà parlé ; l’organisation de l’espace est variable et suit tantôt un modèle népalais, tantôt, plus souvent, un modèle chinois. Les conventions et les symboles de l’art du portrait sont proprement tibétains.
L’œuvre la plus fameuse, et la mieux conservée de cette forme est la série de portraits des incarnations du Panchen Lama qui date de la première moitié du XVIIIème siècle, exactement entre 1705 et 1737. A cette période, les lamas de l’ordre Gelug, dont le Panchen Lama est le premier en dignité, concurremment au Dalai Lama qu’il possède le pouvoir d’introniser, étaient dans une position délicate à l’égard de la Chine, ainsi qu’au sein même du pays. Aussi fut-il figuré dans toutes ses incarnations successives, en sorte d’affirmer la perfection de sa lignée et sa propre légitimité. Les planches furent gravées au monastère de Narthang, qui est l’un des plus grands centres de rayonnement culturel tibétain : c’était dans ce monastère que l’ordre Gelug, au XIVème siècle, avait donné forme à son pouvoir temporel. Elles sont une commande de Lobsang Yeshe, le cinquième Panchen Lama : la date de cette commande est justement celle de la disgrâce du sixième Dalaï Lama, dans un scandale où Lobsang Yeshe était lourdement compromis.
Toute la série est admirable : le personnage central est vu en gros plan, entouré de personnages secondaires qui peuvent être divers. Principalement, ce sont ce que l’on appelle ses « trois racines », les trois êtres qui lui donnent son énergie : le maître qui l’a formé (Lama), sa divinité d’élection et de méditation (Yidam) et sa divinité de protection (Dharmapala). On peut voir également des adversaires du Lama, vaincus par lui dans la controverse, ou des assistants, élèves et adorateurs, toujours figurés plus petits. Les personnages sont tous fortement caractérisés, avec des traits accusés. Le cadre peut être naturaliste, souvent un paysage de montagne, ou bien symbolique et abstrait.
Voici deux exemples de cette série : les deuxième et troisième incarnations.
La première est un maître nommé Pandita, un grand théologien du XIIIème siècle qui fut proche de Qubilaï Khan. Il est figuré dans un épisode illustre de sa vie, la joute avec Harinanda, un ascète hindouiste qui eut lieu près d’un sanctuaire d’Avalokitesvara.
La reproduction n’est pas excellente mais je pense qu’on voit assez bien l’organisation de la toile. Le maître est au centre, dans la pose dynamique de la joute oratoire ; son adversaire est à gauche, à ses pieds, déjà presque terrassé. Les trois racines sont en haut à gauche, le Yidam Manjusri (on le reconnaît à son glaive), à droite le Lama Dragpa Gyasten, qui avait été le maître spirituel de Pandita, et en bas, à gauche, le Dharmapala Mgon Po. A côté du maître vainqueur fleurit une pivoine rouge, signe de vigueur, et en arrière-plan, on voit la statue du bodhisattva protecteur qui assiste à la joute.
La troisième incarnation est une figure très différente : l’ascète et saint Tanag Goslo, qui fut l’un des recteurs de l’université indienne de Vikramashila au XIème siècle. Il est représenté méditant dans la montagne et composant son œuvre, que recueillent de petits scribes placés à ses pieds. L’épisode est situé dans la dernière partie de sa vie, lorsqu’il avait fui l’Inde pour se réfugier au Tibet. Ce qu’il dicte est les Annales Bleues, l’une des plus grandes chroniques historiques du Tibet Ancien.
La série complète comporte douze planches, plus une planche additionnelle qui a été composée et gravée en 1780 lorsque de nombreux retirages furent exécutés, pour la diffuser à nouveau.
Dans le même ordre de représentation, voici un portrait du premier Dalai Lama, créé par la même technique au début du XVIIIème siècle. Il provient du monastère de Tashilumpo. Il s’agit d’un moine érudit du XIVème siècle, Gendun Drub, disciple de Tongkhapa, le fondateur de l’ordre Gelgug. Il fut reconnu au XVIIème siècle comme la première incarnation d’Avalokitesvara au Tibet, donc le premier Dalai Lama. Pour la petite histoire, ses biographies racontent qu’il était né dans une étable, car ses parents, de bergers nomades, n’avaient pu être logés dans la ville. D’autres éléments curieux de sa vie peuvent, ainsi, faire écho à des passages des Evangiles ; il n’est pas certain que ce soit une pure coïncidence

. Ici, il est figuré porteur du fameux « bonnet jaune », bien entendu, et occupé à instruire un petit fidèle qu’on voit à sa gauche (à droite sur le tableau). Il tient à la main le globe de l’Univers. Il est bien au centre de ses trois racines : son maître Tsongkhapa, son Yidam Avalokitesvara sous sa forme verte et féminisée de Tara, enfin son gardien, Mahakala. Au second plan figure la ville de Shigatse, représentée en perspective.
Pour terminer, un tangka représentant Tsongkhapa, le fondateur des Gelugpa. Ce Lama nommé Lobsang Dragpa vivait en Amdo (province du Tibet du Nord) au XIVème siècle. On le voit au centre du tangka, vêtu de l’habit de l’ordre monastique qu’il a créé. De part et d'autres, deux tiges florales portent ses deux insignes : l'épée du bodhisattva Manjushri, de qui il reçut ses enseignements, et le texte de la
Prajnaparamita. Autour de lui, l’espace est divisé en compartiments géométriques, par des murs dessinés en perspective, ce qui est un procédé chinois. Chaque compartiment contient un épisode édifiant de la vie du Lama. Cela est une façon chinoise de raconter les étapes de la vie d’un saint.
Comme toujours, les reproductions employées sont (C) RMN (musée Guimet, Paris).