
Notice extraite du catalogue
La volupté du goût. La peinture française au temps de Mme de Pompadour (une coédition Somogy, éditions d'art / Musée des Beaux-Arts de Tours / Portland Art Museum, 2009)
La Douce Mélancolie, par Joseph-Marie Vien (1756), au Cleveland Museum of Art
Huile sur toile
1756
68 x 55 cm
The Cleveland Museum of Art"Vien fut pensionnaire à l'Académie de France à Rome de 1743 à 1750, autrement dit à l'époque des premières fouilles effectuées à Pompéi et du développement considérable de l'activité archéologique, notamment des érudits français. L'un des plus importants d'entre eux, le comte de Caylus, travailla en étroite collaboration avec Vien, celui-ci illustrant entre autres son article novateur de 1754 sur la peinture antique. Ainsi, alors que les peintures murales d'Herculanum n'allaient être largement diffusées qu'en 1757 - avec la publication du premier volume de
Le Antichità di Ercolano -, Vien eut accès plus tôt à ces oeuvres d'art, dont il s'inspira pour cette toile.
La chaise, le brasero et la table - ainsi que le décor architectural dans son ensemble - dénotent le désir de Vien de pousser la précision jusqu'à atteindre un nouveau niveau d'exactitude archéologique. L'artiste, certainement en partie à cause de la perplexité de ses contemporains face à la piètre qualité de la peinture antique, opta toutefois pour une touche délicate, une palette raffinée et de somptueux glacis, le tout étant caractéristique de la pratique picturale du XVIII
ème siècle. Une esquisse peinte conservée au musée Fabre, à Montpellier, montre que le premier souci de l'artiste fut la position de la figure et la mise en place de la lumière, et qu'il ajouta par la suite les détails du mobilier et la spectaculaire composition florale.
Ce tableau marque aussi une rupture par son sujet. Si la gestuelle du personnage mélancolique, la tête en appui sur une main, remonte dans l'art occidental à
La Mélancolie de Dürer, le ton de l'oeuvre est plus nostalgique que tragique. A vrai dire, le motif de la femme qui, seule dans un intérieur et l'air alangui ou triste, semble absorbée par le contenu d'une lettre rattache directement ce tableau à la peinture de genre hollandaise du XVII
ème siècle, que le peintre a ici transposée avec inventivité dans un contexte antique.
Vien exposa cette toile au Salon de 1757, où elle reçut un accueil favorable, même si la rigueur de son classicisme gêna un critique, qui lui reprocha d'être allé "un peu trop loin dans la froideur de l'antique". Le tableau fut immédiatement acheté par Marie-Thérèse Rodet Geoffrin, qui comptait parmi les principaux protecteurs de Vien et les grands mécènes du Paris du milieu du siècle, mais qui était surtout connue pour ses dîners du lundi, l'une des rares occasions où artistes et mécènes étaient assis à une même table.
La toile demeura par la suite en d'illustres mains, ce qui prouve la popularité certes de Vien, mais plus particulièrement de cette oeuvre capitale. Ce fut le comte Jean du Barry qui l'acquit par la suite, puis M. de Damery, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis. C'est alors que Beauvarlet en exécuta une grvure. Gabriel de Saint-Aubin croqua l'oeuvre lors de la vente Damery de 1774, au cours de laquelle Louis-François de Bourbon, prince de Conti, acquit le tableau, l'une des rares pièces de sa collection dues à un artiste vivant.
Jon L. Seydl."

Notons que le Musée des Augustins, à Toulouse, détient une version de
La Douce Mélancolie, datée de 1758.
La Douce Mélancolie (1758), au Musée des Augustins à Toulouse