Oui oui,
La nuit, la neige, je crois que c'est exactement ça qui a tant enthousiasmé les femmes pour Rousseau : le fait qu'il proclamait l'existence d'une "nature féminine", pleinement humaine et qui offrait à la femme la voie d'un accomplissement personnel propre.
"Ces rapports et ces différences (entre l'homme et la femme) doivent influer sur le moral ; cette conséquence est sensible, conforme à l'expérience, et montre la vanité des disputes sur la préférence ou l'égalité des sexes ; comme si chacun d'eux, allant aux fins de sa nature selon sa destination particulière, n'était pas plus parfait en cela qu'il ne ressemblait davantage à l'autre! En ce qu'ils ont en commun (note - l'humanité) ils sont égaux ; en ce qu'ils sont différents (-le sexe) ils ne sont pas comparables. (
Emile V)".
En ce sens, Rousseau est un peu le père de l'école "différentialiste" du féminisme, qui prône la valorisation et le développement personnel des femmes sur la base de leur (prétendue

) différence foncière avec les hommes.
C'était, là encore pour l'époque

, nettement plus sympa, comme vous dîtes, que ce qu'enseignait le christianisme sur le "sexe dangereux" auquel tout était interdit.
Mais comme par ailleurs, Jean-Jacques confondait allègrement ce que plus tard on a distingué comme le "sexe" et le "genre", et pensait que c'était "naturellement" que les filles aimaient jouer à la poupée, et se préoccupaient davantage de leur toilette que des questions philosophiques, il emprisonnait la femme dans une "nature" un peu trop étroite

... Il a mal vieilli sur ce point... quoique ce genre de confusion soit encore monnaie courante aujourd'hui, bien évidemment : l'anecdote que vous rapportez sur le pique-nique et les occupations respectives de chaque sexe en témoigne bien, on pourrait en citer cent autres (Notez que moi, j'aurais laissé Sam faire la salade et j'aurais sans doute joué au football, mais Rousseau aurait vu en moi un "monstre dénaturé", je le sais bien

).
Pour revenir à votre question, Pingui-Marigny, je me permets de faire bref, pour ne pas tomber dans un exposé ennuyeux et hors sujet sur la femme dans l'Antiquité. Après avoir réfléchi de nouveau, et relu - très en diagonale

- quelques références (du type Peter Brown et Monique Alexandre), je persiste à penser qu'il n'y a pas vraiment de comparaison possible entre le succès du christianisme et celui du roussauisme auprès des femmes. Certes, dans le christianisme primitif, la valorisation de l'abstinence sexuelle, qui était une horreur pour le monde antique obsédé par la nécessité de renouveler les générations, a offert à certaines femmes de l'élite sociale des possibilités de liberté inusitées. Mais il n'a pas pour autant traité le thème d'une "nature féminine" de valeur, destinée à se développer au côté de la "nature masculine" par des voies différentes. Je pensais peut-être trouver un peu de cela chez des Pères comme Athanase, mais j'ai regardé de plus près, et non, c'est autre chose

: pour Athanase, les souffrances du corps féminin sont certes source d'une "bénédiction" particulière, mais cette bénédiction ne sert pas à valoriser particulièrement la femme : simplement, elle la justifie dans sa volonté de rester vierge ou continente à partir d'un certain âge. Bon, évidemment, plus tard on aura l'amorce d'une valorisation des femmes, avec le culte marial, mais on ne sera plus vraiment dans le christianisme "primitif" (il faut attendre Ephrem pour cela, c'est bien tard).
Sinon, l'idée d'une humanité complète de la femme, de son égalité avec l'homme, existe chez les chrétiens de l'Antiquité : on la trouve chez Clément, chez Théodoret, entre autres exemples. Mais là, pas de chance : ce sont des disciples des stoïciens, ils ont lu Sénèque et Musonius Rufus (et du coup, sont plus généreux que Rousseau, puisqu'ils accordent à la femme le même accès à la raison que l'homme, et militent pour une éducation féminine identique à l'éducation masculine

). Et c'est donc aux païens qu'ils empruntent ces idées bizarres, ce que d'autres auteurs chrétiens leur reprochent avec effroi.

Donc pas de véritable innovation chrétienne chez eux.
Donc non, je ne vois pas vraiment moyen de faire un parallèle un peu pertinent entre christianisme et rousseauisme. Je me trompe peut-être et j'ai conscience que mon argumentation pourrait être discutée. On peut me demander ce que je fais du rôle des femmes dans les Evangiles, de certaines formules assez surprenantes de Jésus, de la célèbre phrase paulinienne "il n'y a plus ni mâle ni femelle", et des personnages de vierges prophétisantes et de protectrices autour de Paul, et, et, et...

Bon, je pense que tout cela renvoie à autre chose qu'à l'existence d'une pensée chrétienne primitive novatrice et positive sur les femmes "en tant que femmes". Et je peux argumenter

, mais j'ai peur de trop sortir du forum.