Profitant de l' année 2008, je vais légèrement tricher avec les limites du forum

, pour présenter ici l'un des plus grands botanistes français : Joseph Pitton de Tournefort.
Comme 2008 est le tricentenaire de sa mort, et qu'il a publié quelques-unes de ses oeuvres majeures dans les premières années du XVIIIème siècle, je ne pense pas qu'il y ait d'inconvénient à parler de lui dans le forum.
Toutefois, il ne faut pas se cacher qu'il n'appartient pas véritablement aux Lumières.
Il aurait pu leur appartenir, s'il avait vécu plus longtemps, car il est mort relativement jeune, surtout pour un savant : or il est infiniment probable qu'il aurait su prendre toute sa place dans le courant de la "révolution botanique", comme je l'ai appelée dans mes premiers posts sur le sujet

, c'est-à-dire de la profonde transformation dans l'appréhension et la connaissance du règne végétal qui s'est produite en Europe et déroulée tout au long du XVIIIème siècle.
Mais il est mort trop tôt

, et il demeure donc foncièrement un homme, et un savant, de l'âge Classique bien plus que des Lumières. Cela n'enlève rien à sa grandeur, ni à l'importance de son rôle dans l'histoire de la botanique européenne. Je vais surtout parler ici des travaux de ses dernières années, mais il faut se souvenir quand on pense à lui que l'essentiel de sa carrière s'est déroulée au siècle précédent.
Joseph Pitton de Tournefort était né en 1656 à Aix en Provence. Il était de bonne famille, de petite noblesse locale bien enracinée. Son oncle, Scholastique Pitton, devait écrire dans les années soixante de ce siècle une
Histoire de la Ville d'Aix assez réussie. Son père, Pierre Pitton, était Seigneur de Tournefort. Il destinait son fils à l'état ecclésiastique, ce qui valut à celui-ci de solides études chez les Jésuites, et un bref passage au séminaire.
La mort de Pierre Pitton libéra Joseph, qui ne se souciait pas d'être prêtre

, et ne rêvait déjà que de plantes : en 1679, il entra à la faculté de médecine de Montpellier. Ses travaux portèrent tout d'abord sur la flore de la Provence et du Dauphiné, dont il entreprit de constituer un recensement aussi exhaustif que possible dans un vaste herbier (qui demeure aujourd'hui l'un des plus beaux fleurons du Museum d'Histoire Naturelle d'Aix en Provence

). Mais ils dépassèrent assez vite le cadre de la simple observation et récolte des specimens, pour aborder celui du classement des espèces déterminées.
Les qualités exceptionnelle de Tournefort le firent repérer par Fagon, l'intendant du Jardin du Roi, qui le recruta dès 1683 comme botaniste, puis lui offrit quelques années plus tard un poste d'intendant en second.
En 1694, il publia le fruit de ses efforts sur la question de la classification du règne végétal : les
Elemens de botanique ou méthode pour connaître les plantes allaient connaître un vif succès dans toute l'Europe, et constituer, avant d'être détrônés par la mise en place du système linnéen, un véritable ouvrage de référence pour le monde savant : c'était la première tentative unanimement reconnue pour proposer un système de détermination et de classification rationnel, applicable à tous les végétaux

.
Le livre était écrit en français, et brillament illustré par Claude Aubriet dont c'était la première collaboration avec Tournefort, mais pas la dernière. Ces traits constituaient des nouveautés, presque révolutionnaires

, en un temps où le latin primait et où l'illustration manquait, en botanique comme dans toutes les autres sciences... C'est que Tournefort était un grand partisan de la diffusion des acquis de la science auprès du plus large public, et souhaitait rendre son travail accessible à tous.
L'ouvrage fut complété en 1700, et traduit en latin par l'auteur lui-même, pour pouvoir être lu dans toute l'Europe : il parut juste à temps pour fêter la naissance du XVIIIème siècle, sous le titre d'
Institutiones rei herbariae.
Entre temps, en 1698, était paru un petit volume dédié à Fagon, l'
Histoire des plantes qui naissent aux environs de Paris, avec leur usage en médecine. C'est un chef-d'oeuvre de la botanique française du temps, et son illustration par Aubriet est une merveille.
Le système de Tournefort est aujourd'hui abandonné

, quoique la plupart des genres qu'il servit à déterminer soient encore parfaitement valables en 2008 (une grande partie des espèces qu'il recensait ont, en revanche, été reclassées et renommées dans le cadre du système linnéen). C'était pourtant un système génial, à la fois simple et rigoureux. La détermination du genre était fondée sur l'examen exclusif des organes floraux et des fruits, tandis que celle de l'espèce, ainsi que son classement, s'appuyait sur l'ensemble des caractères de la plante : fleur (en priorité les pièces de la corolle), tige, feuilles, racines.
Le point faible de ce système, qui devait conduire au triomphe final de Linné, tenait à son refus de prendre en compte les organes sexuels des plantes, et même de les reconnaître comme tels

. Ni les étamines, ni les pistils n'entraient dans les critères de détermination et de classification de Tournefort. Seul l'ovaire, sa forme et sa position, étaient acceptés, et uniquement pour classer les genres.
C'était insuffisant, et c'est par là, sans doute, que Tournefort demeure un homme du XVIIème siècle

: refusant de s'intéresser aux organes sexuels des plantes, refusant même d'en reconnaître l'usage et l'importance, il récuse formellement l'idée d'une sexualité végétale, et il a tort

.
Attaché aux catégories aristotéliciennes, à l'ordre du monde hérité des Anciens, il refuse par là d'admettre la grande innovation de son époque, celle qui va conduire, quelques années plus tard, à la refondation complète de la botanique pour l'engager définitivement sur la voie des sciences modernes, mais qui demande, pour être acceptée, de remettre en cause, quelque part, le vieil ordre de l'univers. Si les plantes ont des organes sexuels, pire, une sexualité active

, et se reproduisent par la fusion de deux cellules, soit une forme d'accouplement (fût-ce à distance) qu'est-ce qui les différencie des animaux? Si brillant que soit son génie, Tournefort ne pouvait admettre un tel rapprochement qui bousculait pour lui les racines mêmes de la Nature. Ce refus condamnait son système à se périmer rapidement.
En 1701, au sommet de sa gloire, Tournefort se lança pour la première fois de sa vie dans un grand voyage d'exploration, en compagnie de son fidèle ami et illustrateur, le dessinateur du Jardin du Roi, Claude Aubriet.
Il s'agissait de voyager au Levant, pour en observer les plantes, bien entendu, mais aussi les animaux, les roches, et même les hommes, leur culture et leur commerce, le tout pour le compte du Roi Soleil, curieux de mieux connaître son voisin et allié Turc.
Tournefort avait déjà voyagé, du moins il avait passé les frontières de la France. Dans sa jeunesse, il s'était aventuré jusqu'en Espagne pour récolter des specimens de la flore méditerranéenne qui constituait alors l'objet de ses travaux. Le voyage s'était assez mal passé, entre bandits et éboulements qui avaient failli, respectivement, l'assassiner puis l'ensevelir

, mais le savant en avait gardé malgré tout le goût et l'envie de se déplacer. Grand ami d'un autre botaniste provençal, le père Plumier, il avait lu et entendu de la propre bouche de celui-ci les récits de ses voyages aux Antilles...
Il était donc partant pour ce voyage au Levant, pour "recueillir des plantes et des métaux et minéraux, s’y instruire des maladies de ces pays et des remèdes qui sont en usage et de tout ce qui regarde la médecine et l’histoire naturelle".
Sans entrer dans les détails du périple, il suffira de dire que celui-ci dura trois ans, et conduisit Tournefort et son illustrateur (auxquels s'était joint un médecin allemand, Gundelsheimer) jusqu'en Arménie en passant par la Grèce et toute l'Asie Mineure. De grands dangers furent affrontés joyeusement, le pire évité souvent de justesse, entre tempêtes grecques, prisons turques (à Cars, où les savants furent brièvement pris pour des espions russes

) et peste égyptienne. Tournefort et Aubriet, infatigables, ne perdirent pas une seconde leur enthousiasme ni leur ardeur à l'ouvrage. Et le jeu en valait la chandelle : huit mille plantes furent récoltées, dont mille trois cent cinquante six espèces inconnues jusqu'alors

, vingt-cinq genres nouveaux entrèrent dans la nomenclature botanique. C'est une des plus énormes moissons scientifiques de l'époque, le fruit d'un travail colossal, auquel il faut ajouter de nombreuses observations zoologiques et géographiques.

"Nous avons fait le plus beau voyage du monde", écrivit Tournefort sur le chemin du retour, en 1704, radieux bien qu'un peu déçu de n'avoir pas retrouvé les restes de l'arche de Noé sur le mont Ararat, qu'il avait escaladé à grand peine malgé les tigres et la neige...
A peine rentré, il rêvait de repartir, mais le Roi ne l'y autorisa pas

. Il fallait publier le voyage et les espèces découvertes, et ce n'était pas un mince travail. Le premier volume fut préparé sous forme d'une
Relation d'un voyage au Levant, qui contenait vingt-quatre lettres au ministre Ponchartrain, le promoteur du voyage. Mais Tournefort ne devait pas le voir imprimé : un beau jour de 1708, alors qu'il se rendait au Jardin, il fut écrasé par une charrette, rue Lacépède, et mourut peu de temps après.
La botanique faisait une immense perte, ainsi que le jardin du Roi. Fort heureusement, la succession du grand savant était prête : il venait de faire entrer au Jardin un tout jeune botaniste lyonnais : Antoine de Jussieu...
La veuve de Tournefort fit don de l'herbier de son mari au Cabinet du Roi. C'était le plus grand herbier d'Europe existant à cet époque, et lorsque les collections du Cabinet devinrent en 1793, celles du Museum d'Histoire Naturelle, l'herbier de Tournefort devint officiellement le premier "herbier historique" du jeune Museum. Il fut donc conservé tel quel (les collections botaniques du Museum furent classées sur la base de l'herbier de Sébastien Vaillant, qui intégrait le système linnéen). Il est un parfait miroir de la classification du savant, et aujourd'hui encore l'un des plus précieux trésors du Museum.