Voilà la notice de Pierre Verlet, Aude. (tome IV du
Mobilier royal français, pages 116 à 121, Librairie Picard, 1990 et 1999.)
J'espère que le mémoire d'Hauré ne vous ennuiera pas trop...
Pierre Verlet dans "Le Mobilier royal français" (Librairie Picard, tome IV, pages 116 à 120) a écrit:
En face de ce meuble à la fois d'une magnificence extrême et d'une coloration trop vive, on est partagé entre l'admiration et le regret.
Les bronzes dont on va suivre l'élaboration par le menu d'après le mémoire rédigé par Hauré, responsable de l'ensemble, comptant parmi les plus parfaits que nous ait laissés le règne de Louis XVI, nous sont parvenus dans leur splendeur primitive. Mais la commode était toute en laque à l'origine : du noir et or, luxuriant et sobre, non ces marbres ou mosaïques qui la dénaturent et la changent.
Il existe pourtant un grand espoir : que cette commode telle que nous la connaissons, aide à retrouver celle qui lui fit pendant en 1788, qui certainement existe et qui s'est peut-être maintenue intacte, avec ses panneaux de laque. Soyons optimistes et exposons l'histoire des deux commodes au XVIII[sup]e[/sup] siècle. [sup]1[/sup]
1. "Cette notice était entièrement rédigée vers 1980, avant la découverte au
Palacio Real de Madrid de la seconde commode elle aussi modifiée. L'article de Miss Gillian Wilson dans
Furniture History, t. XXI, 1985, p. 39-47, évoque toutes les hypothèses de lieu et de date qui peuvent être faites sur la transformation de ces deux meubles."
Pierre Verlet a écrit:
Louis XVI venait d'acheter au duc d'Orléans Saint-Cloud pour l'offrir à la Reine. Le château était presque démeublé. Notons cependant qu'il y restait quelques cabinets de Chine en laque. Une partie des décorations superbes exécutées pour Monsieur, un siècle plus tôt, par Mignard était encore en place. Des meubles furent aussitôt apportés ou commandés pour la famille royale, et d'abord très simples en 1785.
Puis Marie-Antoinette confia des travaux importants à Mique, son architecte préféré : aménagements ou constructions, boiseries nouvelles et cheminées. Son appartement était situé dans l'aile gauche au premier étage en haut de l'escalier de la Reine; celui du Roi, au même étage mais donnant sur le parc.
Les dépenses pour donner de la magnificence à l'ameublement et le mettre au goût du jour devinrent considérables. En 1788, Hauré, qui fournit et dirigea presque tout ce qui concernait les meubles et les bronzes d'ameublement, reçut à lui seul 121556 livres. Les deux commodes datent de cette année là.
La commode reproduite ici, qui fut conserrvée jusqu'en 1962 au pays de Galles, à Powis Castle (Montgomeryshire), porte l'une de ces étiquettes qui furent apposées sur les meubles de la Couronne sous l'administration de Thierry de Ville d'Avray : S[sup]t[/sup] C.
Il est ainsi facile de vérifier ce que nous avait appris la première vue de la commode : un meuble de premier rang, qui provient de la chambre de Louis XVI à Saint-Cloud; un meuble dont les marbres, à l'exception de la table de bleu turquin au-dessus, ne sont pas signalés dans les anciens textes.
Les deux commodes furent livrées le 22 avril : on en a deux justifications, l'envoi de Paris à Saint-Cloud :
Pour la chambre à coucher du Roy. 22 avril 1788. Envoi du Garde-Meuble de la Couronne à S[sup]t[/sup] Cloud. 2 commodes en laque, ornées de bronzes dorés au mat, les marbres bleu turquin,
l'inscription au registre du château :
Pour la chambre à coucher du Roy. 2 commodes en laque, ornées de bronze doré au mat, les marbres bleu turquin
Il y a, avant la fin de l'année 1788, une autre mention de ces meubles, les trois tiroirs de la frise ne devaient pas s'ouvrir commodément et on les envoie à Paris :
28 novembre 1788. Envoi de S[sup]t[/sup] Cloud au Garde-Meuble à Paris... 6 tiroirs de la chambre à coucher du Roy, au lac noir pour y mettre aussy des boutons.
A qui voudrait chicaner sur ce texte et ne pas le trouver assez explicite sur le mot laque (qui pourrait signifier les encadrements, montants et traverses, et avoir omis les panneaux ou "tableaux" de marbre), on mettra sous les yeux lemémoire d'Hauré que je crois utile de publier in extenso, car on y voit non seulement tout le détail de la fabrication des bronzes (que l'on admire encore aujourd'hui) et la part exacte qui revint à Benneman (le seul à avoir, par son estampille, mis son nom sur ce meuble et qui reçut à peu près le quart de la dépense totale) mais on y saisit aussi l'origine et la préparation des laques : feuilles d'un paravent du Garde-Meuble, débitées par des scieurs de long, mises en place par l'ébéniste et retouchées par deux laqueurs-vernisseurs nommés Cochard et Le Maire :
Afin de ne pas trop fatiguer vos yeux, je tape le mémoire d'Hauré en noir. L-A 
"Mémoire d'Hauré. 1[sup]er[/sup] sem. 1788. S[sup]t[/sup] Cloud - Chambre à coucher du Roi... pour deux commodes de 5 p[sup]ds[/sup] en laque, très richement décorées de bronzes dorés au mat, les dittes faites avaec analogie au lit et aux autres meubles, ayant aux angles des faisceaux avec des casques, des frises militaire et à chiffres, des encadrements à oves, à doubles cordes, à feuilles de laurier et en bretés, 3 tiroirs fermant à clef aux frises, portes à vanteaux, à l'une, des tiroirs derrière les vanteaux, à l'autre des tablettes et dessus de marbre bleu turquin.
Détail.
Bois de chêne :
14 planches de 6 p[sup]ds[/sup] à 30 s. ........ 21 l.
12 planches de 9 p[sup]ds[/sup] à 45 s. ........ 27 l.
12 planches de 9 p[sup]ds[/sup] à 53 s. ........ 31 l. 16 s.
Tournure en cuivre :
Benneman. - 8 sabots à 5 s. ........... 2 l.
8 chapitaux à oves à 2 s. ................ 16 s.
8 virolles au dessus des chapitaux ......... 16 s.
4 anneaux et 4 plaques pour celle à tiroirs à 16 s. pièce .......... 3 l. 12 s.
2 grands rouleaux de bretés en cuivre de 8° de diamètre sur un pied de longueur pour faire les encadrements qui ont été faits en second d'après le changement ordonné par Mr Thierry, les deux dits rouleaux à 40 l. chacun ........ 80 l.
Benneman. - Tournures des 8 p[sup]ds[/sup] en bois d'ébène et modèle ........ 6 l.
12 livres de bois d'ébène à 60 s. ........ 30 l.
11 livres de cuivre en planche à 32 s. la livre ........ 17 l. 12 s.
7 livres 4 [sup]onces[/sup] de cuivre idem ........... 11 l. 12 s.
6 livres de cuivre gratté pour faire les callenures aux pieds des commodes à 36 s. ........ 10 l. 16 s.
14 livres de bois d'ebenne massif pour faire les 8 p[sup]ds[/sup] à 9 s. ........ 6 l. 6 s.
9 livres 3[sup]onces[/sup] de cuivre en planche pour faire les bretés premièrement faits à 32 s. ........ 14 l. 14 s.
1 livre de cuivre pour les callenures de pieds ........ 1 l. 16 s.
12 pivots en cuivre pour les portes dont 8 à 30 s. et 4 à 3 l. 10 s. ensemble ........ 26 l.
8 visses à doubles écroux pour les pieds à 40 s. ........ 16 l.
Benneman. - 6 serrures pour les tiroirs des frises à 8 [sup]L.[/sup] ........ 48 l.
2 clefs à 6 l. ........ 12 l.
2 grandes serrures pour les portes fermantes de bas et de haut à 30 l. ........ 60 l.
2 bascules à 12 l. ........ 24 l.
8 petites entrées de clefs, à 5 s. ........ 2 l.
Pour restauration faite au laque par des peintres et vernisseurs de ce genre payé à Cochard ........ 36 l.
payé à Le Maire ........ 30 l.
Benneman. - Pour avoir fait refendre en deux par scieurs de long 4 feuilles de parravents en laque provenant du fond du Gardemeuble de la Couronne donné pour faire ses commodes ........ 8 l.
53 p[sup]ds[/sup] de perles pour encadrements, à 12 s. le p[sup]d[/sup] ........ 31 l. 16 s.
Pour journées d'ouvriers ébéniste revenues ensemble à ........ 909 l.
Martin. - Pour avoir massé en terre l'angle de ses commodes avec un faisceaux surmonté d'un casque ........ 15 l.
pour tous les modèles en bois, en cire, faits pour ses commodes ........ 96 l.
Fonte :
Forestier. - 86 livres 7 [sup]onces[/sup] à 37 s. ........ 159 l. 18 s. 2 d.
36 livres 3 [sup]onces[/sup] à 40 s. ........ 72 l. 7 s. 6 d.
35 livres 5 [sup]onces[/sup] à 45 s. ........ 79 l. 11 s. 10 d.
2 livres 12 [sup]onces[/sup] à 3 l. ........ 8 l. 5 s.
7 morceaux de frises moulés sur cire à raison de 40 s. pièce ........ 14 l.
5 petits morceaux de boutons de lys pour allonger les frises à 5 s. pièces ........ 1l. 5 s.
Thomire. - 39 livres 6 [sup]onces[/sup] à 40 s. ........ 78 l. 15 s.
Ciselure :
Ciselure de la frise modèle du milieu à bouclier et branches de laurier ........ 48 l.
Ciselure du modèle de la frise à cocq ........ 48 l.
Thomire. - 2 surmoulés de la grande frise à bouclier à 54 l. ........ 108 l.
8 surmoulés des à cocq à 24 l. à pièce, pour découpure 24 l., ensemble ........ 216 l.
12 branches de laurier pour lier les faisceaux à 6 l. pièce ........ 72 l.
modèle du casque et des deux branches de laurier ajusté sur le bois ........ 48 l.
La ciselure des 4 casques et des 8 branches de laurier dessus à 30 l. ........ 120 l.
Avoir limé les 4 faisceaux et en avoir fait la monture, pour assembler les 8 morceaux avec des tringles à 24 l. ........ 96 l.
Thomire. - Avoir ajusté les casques sur les faisceaux et mis de longueur aux encoignures, ajusté et monté les branches de laurier autour, et monté les petits rubands en laiton fait au cilindre ........ 96 l.
Pour changement fait de l'astragalle qui étoit unie, 2 bouts de baguettes en laurier d'un pied pour modèle, ce 20 l. ........ 40 l.
Thomire. - 12 surmoulés de baguettes en laurier à 9 l. pièce ........ 108 l.
Bardin. - 2 modèles à oves pour moulures et 2 angles ........
19 moulures à doubles cordes à 4 l. pièce ........ 76 l.
14 moulures à baguettes eb platte-bandes ........ 7 l.
14 à gorge et platte bande à 12 s. ........ 8 l. 8 s.
1 moulure à double platte bande ........ 1 l.
46 moulures à oves et 40 angles les moulures à 5 l. pièce les angles à 30 s. ........ 290 l.
2 bouts de frises en laurier avec des couronnes
2 branches de lys, une hache, 1 branche en laurier, le tout modèle fait sur cire et sur bois ........ 50 l.
Bardin. - 8 haches surmoulés pour être montés 2 à chaque faisceaux. ........ 16 l.
16 branches en fleurs de lys pour frises à 6 l. pièce ........ 96 l.
4 bouts de frises en laurier et couronne ........ 24 l.
8 chapitaux à oves pour les pieds des commodes à 5 l. pièce ........ 40 l.
Pour le changement de l'astragale a fait aussi comme S[sup]r[/sup] Thomire 12 morceaux de tor en laurier à graine à 6 l. pièce ........ 72 l.
Pour raccord ........ 12 l.
Galle. - Pour la dorure au mat faites sur tous les bronzes de ces deux commodes pour une 1025 l. ensemble ........ 2050 l.
Deux dessus de commodes en marbre bleu turquin de 5 p[sup]ds[/sup] sur 24 p° et 15 lignes d'épaisseur, toisé 10 p[sup]ds[/sup] chaque à 9 l. le pied, les deux ........ 180 l.
Hauré, argent à la main. - Ficelle et coton pour envelopper les deux commodes ........ 14 l. 2 s.
Total : 5954 l. 4 s. 6 d.
Pierre Verlet a écrit:
On peut, en tout cas, affirmer que la substitution du marbre au laque eut lieu après 1793. En 1790, je rencontre les deux commodes encore intactes, mais elles subissent, toujours de la main de Benneman, une importante transformation.
Mémoire de Benneman - 2[sup]ème[/sup] sem. 1790... Saint-Cloud. - Service du Roy. Pour changement fait à deux commodes en laque, qui étoient à portes, avoir substitué deux tiroirs, à chac'une des commode, à la place desdittes portes, fait les changements nécessaires aux bronzes et fourni par supplément des portans à perles dorés, dans les socles des deux commodes, au dessous des tiroirs fourni une large platte bande brettée en cuivre doré d'or mat posée sans visses apparentes incy que tous les autres bronzes, avoir reposé les pieds avec des équerres en cuivre pour les empêcher de tourner lorsque l'on remue les commodes, pour le tout la somme de ........ 500 l.
L'inventaire de Saint-Cloud du 2 nivôse an II (22 décembre 1793) fait état de cette transformation :
1925. - Idem deux commodes, de forme quarré long de cinq pieds de long sur deux pieds de profondeur, de lacque fond noir à deux grands et trois petits tiroirs..., le dessus des dites commodes en marbre bleu turquin prisées d'ensemble la somme de trois mille livres ........ cy 3000 l.
N'avais-je pas raison de montrer de la perplexité au début de cette notice ? Voilà tout en même temps prouvées la part énorme et superbe de ce que l'on doit admirer et la restauration qui, au XIX[sup]ème[/sup] siècle, faussa l'aspect du meuble. La laque s'était probablement abîmée, écaillée, détachée, mal posée peut-être par Benneman qui n'avait certainement pas la main de ses prédécesseurs du temps de Louis XV. Ou bien, l'un des possesseurs de la commode avait-il entre les mains des panneaux de marbre mosaïqués dont il jugeait l'effet moins triste.
PS : "fautes" d'accord et orthographe de l'époque ont été respectées.