En deuxième partie, donc, je parlerai des tangkas de couleur, qui sont l'élément le plus connu et souvent montré de l'art du Tibet.
Au XVIIIème siècle, on en a produit beaucoup : bien que cette époque marque celle d'un art assez proprement "tibétain", il est toujours possible d'y percevoir diverses influences.
En effet, le Tibet est un lieu de confluences culturelles multiples, à cause de sa position géographique.
Il y a eu, on peut dire, trois grandes zones qui ont rayonné sur lui, et dont l'apport s'est ajouté à son fond particulier : l'Inde, le Népal et la Chine. Selon les périodes, c'est telle ou telle influence qui a prévalu : essentiellement, L'Inde (du Nord-Est, l'équivalent de l'ancien Magadha, gouvernée par les dynasties Pâla et Sena) du XIème au XIIIème siècle ; le Népal, avec l'art des Newars, à partir du XIVème siècle (époque à laquelle les royaumes bouddhistes de l'Inde du Nord ont été détruits par l'Islam) ; enfin la Chine à partir du XVIème et du XVIIème siècle, qui est la période où le pays a commencé de passer sous influence politique et culturelle de l'Empire du Milieu, d'abord à travers l'influence mongole, puis directement.
Au XVIIIème siècle, donc naturellement, les oeuvres tibétaines sont marquées d'une forte coloration chinoise : on l'a déjà vu, dans les tangkas noirs, et en réalité ce sont les pièces les plus complètement "tibétaines" de l'époque ; c'est donc encore bien plus visible dans les pièces colorées.
Mais la marque de l'influence népalaise est encore assez forte à cette période, surtout dans les oeuvres ésotériques.
Toutefois, comme l'introduction au Tibet de la gravure chinoise a surtout répandu les modèles chinois, c'est clairement cet art qui a prévalu, et la plupart des tangkas du XVIIIème siècle sont si "sinisés" que les historiens sont incapables de leur donner une origine certaine

: on parle donc d'art "sino-tibétain". Il en va de même pour la sculpture, que je présenterai ensuite.
Les tangkas colorés, à la différence des tangkas noirs qui ne figurent que des déités courroucées, prises dans des contextes de visions mystiques, peuvent représenter de nombreux sujets, mais toujours religieux : j'en sélectionne ici quelques-uns, en laissant de côté, comme j'ai dit, les peintures politiques, qui sont à relier à l'histoire du pays au XVIIIème siècle, et que je prendrai à part.
Les influences se répartissent ainsi, dans l'ensemble :
Sont des traits chinois nets, les couleurs (les pigments employés, notemment ceux pour les bleus, les verts, les roses, les rouges et les blancs sont des pigments chinois), les motifs géographiques, nuages, montagnes, plantes, les visages et les mains des personnages d'apparence "humaine", leurs costumes et certains thèmes propres, notamment dans le choix de plusieurs déités.
Sont des traits surtout népalais, le choix de certains sujets, les visages et les corps nus des déités "ésotériques" (non humaines), leur position, et en partie l'organisation géographique des oeuvres : à savoir, un espace divisé géométriquement, avec au centre la déité principale figurée dans un de ses aspects, et tout autour, répartis dans un ordre complexe mais toujours strict selon le sujet, les autres manifestations de la même déité, ses assistants, et enfin ses dévots terrestres, les religieux qui la vénèrent (ou qui l'ont subjuguée s'il s'agit d'un protecteur courroucé).
C'est le principe aussi, qui est d'origine tantrique himalayenne, du "mandala", centré sur la divinité vénérée, dont j'ai déjà parlé dans un autre sujet

; mais celui-ci a la spécificité d'être un objet de méditation spécial, à signification ésotérique et où le regard doit aller de l'extérieur vers l'intérieur, du monde terrestre vers le monde divin, alors que dans les peintures plus figuratives, c'est l'inverse.
Il y a aussi toutefois, dans l'organisation de l'espace, une influence en partie chinoise, qui provient des images paradisiaques des "terres pures", des champs d'être Vénérés, dont il a aussi déjà été question.
Quant aux éléments proprement tibétains, ils apparaissent surtout dans la représentation des dévots humains, qui sont des lamas appartenant aux différentes écoles du pays avec leurs attributs propres. On les trouve dans l'usage, aussi, d'un symbolisme ésotérique liée à des visions mystiques, qui est le même que celui présent dans les tangkas noirs.
Je ne sais pas si ce résumé est staisfaisant, instructif et clair

: c'est un sujet terrible de complexité, pour lequel il faudrait écrire des pages et je veux faire court, alors c'est bien difficile.
Voici des exemples d'oeuvres en illustration. Je les présente des plus imprégnées d'influence chinoise aux plus népalaises, puis "tibétaines", même si c'est un peu artificiel.
Ici on voit une très belle peinture d'influence nettement taoïsante, à peine marquée bouddhiste et tibétaine. C'est une divinité tutélaire de montagne (on dirait une "nymphe" dans la religion greco-romaine) entourée de ses déesses assistantes. C'est pourtant bien une déité tibétaine,
Hela bar'ma, littéralement "Blanche-Neige"

: elle est vêtue de plumes de paon, animal guérisseur, et porte une flèche divinatoire. Le style et la facture sont intégralement chinois, comme toute la symbolique, et l'origine de l'oeuvre est discutée : sans doute l'Amdo, qui fait aujourd'hui partie de la Mongolie.
Ensuite une peinture qui représente l'ascète Milarepa, un maître fameux du XIème siècle dont aujourd'hui, on connaît même en dehors du bouddhisme (je pense

) les chants mystiques, qui sont des chefs-d'oeuvre de la poésie tibétaine. Le tangka présente une illustration de sa vie, avec au centre sa figure principale, entourée de ses disciples (on reconnaît à sa droite le Sharmapa à la coiffe écarlate, signe que c'est une oeuvre Kagyugpa, Milarepa étant l'un des fondateurs de cette lignée). Tout autour, des épisodes de sa vie sont disposés en carré, en ordre chronologique. Cette disposition est purement chinoise, elle est celle employée dans toutes les "vies de Bouddha" chinoises de même époque, ou aussi plus anciennes. L'ascète est un Saint, ce n'est pas un Bouddha, même si des côtés de l'iconographie l'y assimilent : l'auréole, les lobes d'oreilles déformés, tandis que la position "de délassement royal" le rapproche d'un bodhisattva. Ses cheveux dénoués, et son absence de parure font la différence et signalent clairement un Vénéré purement humain. Son image est conforme, en revanche, à des standarts tibétains précis : la main autour de l'oreille signale son inspiration poétique, et son vêtement de coton (son nom veut dire en tibétain, "Mila au vêtement de coton"

) est le signe de son ascèse, par sa forme et sa matière.
Voici ensuite un personnage qu'on doit commencer à (trop

)connaître ici... Et je laisse aux lecteurs deviner de qui il s'agit, avant de présenter des tangkas moins marqués "chinois" (celui-ci l'est à peu près totalement).
Qui est ce "Bouddha" tout rouge?
