Alors, je réponds dans l’ordre, pour que ce soit clair.
Marie-Antonia, malheureusement il n’existe pas de traduction française du livre de Yuan Mei. Je crois d’ailleurs qu’il n’existe pas de bon livre en français sur la cuisine chinoise traditionnelle… Je n’en connais pas en tout cas.
Louis-Auguste, je pense que dans l’ensemble énorme de ce qu’on appelle "la cuisine chinoise", peut-être vous pourriez trouver des choses qui vous plairaient.

On distingue normalement huit cuisines différentes en Chine, qui toutes sont très éloignées entre elles, et divisées elles-mêmes en variantes régionales nombreuses. Il y a des points communs, par exemple la référence aux cinq saveurs et aux cinq textures, et le découpage des aliments en petits morceaux (parce qu’on ne peut pas apporter à la table, qui est un lieu d’harmonie, des objets qui coupent ou qui piquent, et donc que tout doit pouvoir être pris avec les baguettes). Mais ensuite, c’est vraiment très différent entre ces cuisines. Pardonnez-moi de dire ceci

: je ne crois pas qu’on les connaisse en France, ou alors pas beaucoup. Il y a des restaurants qui en servent quelques-unes des traditionnelles, oui, mais leur clientèle est surtout chinoise, et des gens de la région de la cuisine servie dans le restaurant, pas d’ailleurs.
Claudine, oui pour Yuan Mei et le tofu, mais ce n’est pas comme vous dites.
On raconte qu’un jour, chez un ami, on lui avait servi un plat de tofu excellent. Il avait demandé la recette, alors son ami avait appelé le cuisinier. Celui-ci avait dit :" Les sages anciens ne se prosternaient pas pour cinq boisseaux de riz. Si vous vous prosternez pour du tofu, je vous donnerai ma recette." Yuan Mei s’était prosterné trois fois, devant les convives stupéfaits, et le cuisinier lui avait donné la recette.
C’est une histoire à sens moral et politique en fait, et je ne sais pas si elle est vraie ou non : je crois que non. Les cinq boisseaux de riz, c’est le salaire d’un gouverneur : le cuisinier reproche à Yuan Mei de s’être compromis dans le gouvernement mandchou, en prenant un poste qui rapportait cinq boisseaux, et lui rappelle que les sages anciens ne l’auraient jamais fait. Alors Yuan Mei se prosterne devant lui, renversant ainsi l’ordre des préséances : ancien gouverneur, il lui est normalement impossible de se prosterner devant un cuisinier. Par son geste il reconnaît la supériorité morale de son interlocuteur, malgré son infériorité sociale : il place visiblement l’ordre moral avant l’ordre social, selon la pensée taoïste qui s’oppose sur ce point à la pensée confucéenne. Et le cuisinier lui donne alors sa recette, qui est du tofu : c’est un symbole de purification et de vertu morale dans la pensée chinoise.
Pour la coutume du thé, attention, c’est seulement dans le sud de la Chine, donc à Hong-Kong oui, mais on ne le fait pas à Pékin par exemple. Et on ne tape pas sur la table, comme vous dites

: Qu’est-ce que vous faites croire aux lecteurs du forum?

Qu‘on tape sur la table dans les maisons chinoises?! Impossible.
Non, on frappe légèrement le bord de la table, trois fois, avec trois doigts recourbés, et seulement si on est servi en thé par un supérieur. L’histoire qui explique cela est du règne de Qianlong, mais comme la précédente, elle est morale plutôt qu’historique, je crois.
Qianlong, en voyage d’inspection dans le Sud, était sorti en cachette avec son premier eunuque pour observer l’état d’esprit du peuple. Il s’était déguisé en serviteur, et l’eunuque en marchand. Ils se reposaient dans une maison de thé, quand ils se rendirent compte qu’on les observait : Qianlong, inquiet d’être découvert, servit alors le thé à son eunuque pour passer vraiment pour un serviteur. C’était un geste très dangereux : si le fils du Ciel servait le thé à son inférieur, il mettait en danger l’ordre cosmique (dont il était le garant sur terre).

Effrayé, l’eunuque frappa trois fois des doigts, en cachette, au bord de la table : c’est un rite de propitiation des dieux, destiné à remplacer les prosternations.
On remercie de la sorte, en souvenir de l’empereur, un supérieur qui vous sert le thé et renverse donc pour vous l’ordre de préséance. Mais seulement un supérieur, n'est-ce pas?
Voilà, j’espère que j’ai répondu à tout.
