Une Révolution ne se fait pas seulement en renversant les cadres sociaux, dans le tumulte et/ou le sang mais aussi...en chantant.
Le texte que je vous propose ici est une chanson, demeurée anonyme, qui souligne le caractère poétique du calendrier révolutionnaire.

Texte extrait de
"La Révolution en chantant", par Robert Brécy (éditions Francis Van de Velde - Christian Pirot; 1988)

LE NOUVEAU CALENDRIER
Couplets sur tous les mois de l'année
(Air : "On compterait les diamants". Caveau n°423)
"Les jours, les mois et les saisons,
Tout cède aux lois de l'harmonie;
De l'erreur les combinaisons
Font place au compas du génie :
Il trace le cours du destin,
Détruit celui de l'imposture,
Et calque l'an républicain
Sur la marche de la nature.
A la voix des législateurs
Un nouveau monde vient d'éclore,
Mensonges, préjugés, erreurs,
Tout disparoît à son aurore.
Le vieux cadran change soudain,
L'aiguille est perfectionnée,
Et le temps d'un pas plus certain
Marque les jours, les mois, l'année.
Autour de ce cercle parfait
Le bonheur va tourner sans cesse.
Que l'oeil contemple ce bienfait,
Le chef d'oeuvre de la sagesse.
Brisons le monument grossier
Du mensonge et de l'ignorance,
Et du nouveau calendrier
Chantons le père et la naissance.
Vendémiaire
L'aimable automne ouvre, en riant,
La porte de la destinée,
Et sa gaîté sonne, en chantant,
La première heure de l'année :
Les ris, les jeux, l'amour, le vin,
Animent la nature entière,
Et Bacchus, le verre à la main,
Proclame le Vendémiaire.
Brumaire
De la terre l'exhalaison
Vient épaissir notre atmosphère;
Le brouillard cache l'horizon :
Voilà d'où naquit le Brumaire.
Alors le sage agriculteur
Caresse la terre amoureuse,
Et jette en son sein créateur
L'espoir d'une récolte heureuse.
Frimaire
Bientôt la nature vieillit,
L'aquilon chasse sa parure;
Aussitôt sa beauté s'enfuit,
Et frimas blanchit la verdure.
Chacun, auprès de son tison,
Se console avec sa bergère;
L'amour adoucit la saison
Et fait oublier le Frimaire.
Nivôse
La neige tombe, et l'horizon
Eblouit l'oeil de la tristesse;
Tout vient refroidir la raison,
Tout paralyse la tendresse.
Cette monotone blancheur
Vieillit jusqu'à la moindre chose;
Elle imprime un ton de douleur
Sur la nature et sur Nivôse.
Pluviôse
Bientôt le fluide élément,
En se mariant à la terre,
Féconde le germe naissant
Qui, dans peu, doit la rendre mère,
Fleuve, mer, fontaine et ruisseau,
De l'eau tout reçoit l'existence,
Pluviôse est l'enfant de l'eau,
Et le père de l'abondance.
Ventôse
Eole, en déchaînant les vents,
Détruit l'empire de Neptune;
De leurs souffles froids et bruyants
Tout ressent l'atteinte importune.
L'arbre gémit, crie et se rompt;
L'oiseau fuit d'une aile légère,
Et l'homme répare l'affront
Fait par Ventôse à sa chaumière.
Germinal
L'hiver fuit, le printemps renaît,
La glace fond, le ruisseau coule,
La terre agit, l'herbe paraît
Et la nature se déroule.
Germinal qui s'épanouit
Du jeune âge paraît l'emblème;
Oui, l'âge, comme lui, s'enfuit;
Mais, hélas ! revient-il de même ?
Floréal
Alors le caressant zéphir
Vient éveiller l'aimable Flore,
Et le fruit heureux du plaisir
Est la rose qui vient d'éclore.
A la raison offrons des fleurs
C'est l'offrande de l'innocence;
Que Floréal soit, pour les coeurs,
Le mois de la reconnaissance.
Prairial
Les prés offrent au laboureur
Le fruit direct de la nature;
Son bras nerveux, avec ardeur,
Fauche la fleur et la verdure.
L'heureux mois de la fenaison
Est aussi celui de l'ivresse,
Et Prairial, sur le gazon,
A vu renverser la sagesse.
Messidor
Cérès, écoute les accents
D'un grand peuple, puissant et juste;
Fais naître tes riches présents[
Sous son bras fier, libre et robuste.
Il dédaigne l'argent et l'or:
Fer et blé sont les voeux du sage :
Qu'il trouve l'un dans Messidor,
L'autre sera dans son courage.
Thermidor
L'éclair brille, le vent mugit,
L'air s'enflamme, l'orage gronde;
Le nuage s'évanouit,
Et le soleil brûle le monde.
Thermidor, enfant de Vulcain,
N'offre que tempête et qu'orage;
Mais l'homme se console au bain,
Ou sous la fraîcheur d'un ombrage.
Fructidor
Pomone vient offrir le fruit
Que va cueillir la gratitude,
Et la république applaudit
A sa tendre sollicitude.
Ainsi sa bienfaisante main
Remplit nos greniers d'abondance
Et de ce mois forme la fin,
En assurant notre existence.
Les Sans-Culotides
Trop orgueilleuse antiquité,
Tu vantais tes jeux olympiques;
Ose aux yeux de la vanité
Comparer nos fêtes civiques.
Là, tes histrions corrompus
Corrompaient des peuples timides;
Ici, la fête des vertus
Consacre nos sans-culotides."