D'accord pour laisser de côté Grimm et ses relations avec Diderot, Baptiste.
Je reviens donc à la question du temps dans les Salons. Comme je vous l'avais dit de vive voix,

je pense que nous pouvons nous passer d'entrer dans les détails trop techniques de la philosophie de Diderot sur le temps, et plus modestement,

essayer de réfléchir ensemble sur quelques passages où il traite de ce thème si important pour lui. En même temps, pour que la discussion ne soit pas trop abstraite pour les autres lecteurs du forum (qui sont toujours invités à donner leur avis, je le rappelle

), il sera sans doute utile de montrer quelques tableaux décrits par Diderot.
La notion du "moment" chez Diderot étant donc peut-être un peu trop philosophique

, je vous propose de reprendre sur un autre aspect de la question du temps (sans nous interdire de revenir au "moment", auquel de toute façon nous conduira tôt ou tard n'importe quelle discussion sur le temps chez Diderot critique d'art).
Voici, pour commencer, un passage du Salon de 1767 où Diderot, s'interrogeant sur les moyens dont dispose le peintre pour donner une idée du temps dans son oeuvre, pense voir une parfaite illustration d'un de ces moyens dans les esquisses et tableaux d'Hubert Robert représentant des ruines. Il en profite pour développer la première formulation de sa fameuse "poétique des ruines" qui sera si chère au romantisme.
Je cite le passage, qui est très célèbre, un peu longuement parce qu'il est aussi très beau, et très important dans l'histoire de l'esthétique française.
Citation:
Monsieur Robert, vous ne savez pas encore pourquoi les ruines font tant de plaisir, indépendamment de la variété des accidents qu’elles montrent ; et je vais vous en dire ce qu’il m’en viendra sur le champ. Les idées que les ruines éveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je passe entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin, et me résignent à celle qui m’attend. Qu’est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s’affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête et qui s’ébranlent. Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière, et je ne veux pas mourir…
De là, Diderot enchaîne sur des considérations techniques, du reste pas toujours flatteuses pour Hubert Robert, sur la meilleur manière en peinture de rendre cet effet psychologique et quasi métaphysique des ruines sur le spectateur. C'était la première exposition au Salon de Robert, qui allait devenir par la suite "le" spécialiste français des ruines, au point d'être surnommé "Robert des Ruines".
Ici, le thème du temps dans la peinture prend chez Diderot la forme d'une méditation sur la perception, provoquée chez le spectateur par la vision des ruines, de la briéveté de sa propre inscription dans la durée de l'univers, par contraste avec la longueur des âges du monde terrestre ; on voit bien ici comment l'objet du tableau, la ruine, fonctionne comme signe, à deux niveaux, me semble-t-il : en tant que vestige, elle renvoie en imagination le spectateur à l'époque où le monument figuré était intact, et ouvre donc un espace mental où peut s'opérer le dépassement de l'instant représenté dans l'espace matériel du tableau. Le paysage peint, extérieur à celui qui le contemple, n'est que la porte d'un autre paysage intérieur.
Par son caractère incomplet, détruit, qui contraste avec l'objet complet que l'esprit reconstitue, la ruine provoque également un sentiment "métaphysique" chez le spectateur : c'est le fonctionnement classique, pédagogique, de la vanité, ou du
memento mori, mais Diderot lui donne une dimension supplémentaire qui est justement celle du temps, que la ruine élargit bien au delà de l'existence individuelle. La contemplation de la destruction des oeuvres antiques, effondrement de vastes construction collectives destinées à la pérennité, mais aussi érosion du monde minéral, pourtant plus solide que le monde animal, conduit dans un premier temps le spectateur à une appréhension particulière, brûlante et douloureusement personnelle, de la question de la fuite du temps et du caractère éphémère de la vie humaine. "Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière, et je ne veux pas mourir"... Mais à la différence de la vanité classique, l'image du crâne ou du squelette, qui réduit à l'humain le champ de l'éphémère et ne renvoie l'homme qu'à sa propre condition, la ruine inscrit le processus de destruction dans un champ plus vaste, celui de l'histoire humaine tout entière, voire celui de l'histoire de l'univers. A partir de là, dépassant la souffrance individuelle de la simple mortalité, la voie est ouverte à une réflexion historique et proprement philosophique sur la précarité de l'homme et des civilisations.
Je vous laisse discuter et compléter cette citation, si ce thème vous paraît correct pour (re)commencer une discussion sur l'usage et le traitement du temps par Diderot dans les Salons.

Si vous préférez un autre angle d'approche, bien entendu, pas de problème...
