"Le matériau de base : le boisC'est la matière la plus utilisée dans la fabrication des meubles, de la haute Antiquité jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. On l'emploie pour les bâtis, la constitution du ou des corps (panneaux, tablettes, portes, plateaux, tiroirs...etc) et aussi pour leur décoration.
C'est le matériau de base par excellence, et son choix s'explique aisément pour les raisons suivantes : son abondance, ses nombreuses variétés, son façonnage aisé, son toucher agréable, la sensation de chaleur qui s'en dégage et la beauté de sa veinure.
Les bois d'ameublement qui provenaient initialement des grandes forêts de France et d'Europe, furent appelés pour cette raison
"bois indigènes".
Mais à partir du XVI
ème siècle, les Compagnies des Indes introduisirent en Europe de nombreuses variétés qui furent nommées, de par leur provenance,
"bois des Iles" ou
"bois des Indes" : elles sont actuellement classées dans la catégorie des bois exotiques.
Les variétés de bois, que les botanistes appellent "essences", présentent toutes des caractéristiques différentes qui sont relatives à leur dureté, leur résistance, leur souplesse, leur élasticité, leur veinure. Certains défauts comme les ronces et les loupes sont exploités pour la beauté de leur placage.
André-J. Roubo ne mentionne que huit bois de menuiserie, tous indigènes : le chêne dur et le chêne tendre, le châtaignier, le noyer, l'orme, le hêtre, le sapin, le tilleul et le peuplier.
D'après lui, sulement deux bois servent à faire des meubles : le noyer et le hêtre, auxquels il aurait pu ajouter le chêne.
Par contre, dans la partie de son ouvrage consacrée à l'ébénisterie (1774), il répertorie 23 bois indigènes et 48 exotiques (pages 56-57). [...]
Henri Havard, dans son
Dictionnaire de l'ameublement et de la décoration (1887-1890), répertorie 40 essences de bois indigènes et 57 essences de bois exotiques. [...]
Dans le cadre de notre étude, nous avons sélectionné les bois les plus utilisés par les menuisiers et les ébénistes jusqu'à la fin de l'Ancien Régime; les autres bois cités par Roubo et Havard ont des noms empiriques. Ils étaient inconnus de la plupart des ébénistes, car seuls les marqueteurs en avaient l'usage afin de réaliser leurs
"peintures en bois".
En outre, certains bois étaient teints par toutes sortes de procédés gardés secrets, afin d'obtenir les couleurs réelles des modèles peints sur carton ou sur toile. On ignorait bien souvent le pays d'origine et le nom scientifique de la plupart de ces bois des Indes qui se sont décolorés avec le temps et les quelques rares restaurateurs contemporains connaissent bien des problèmes quand ils doivent remplacer une pièce manquante sur une marqueterie ancienne.
Notre sélection donne le classement suivant :
A. Bois indigènes : buis, chêne, hêtre, houx, merisier, noyer, poirier, sapin, érable-sycomore, tilleul;
B. Bois exotiques : acajou, amarante, bois de rose, bois de violette, citronnier, ébène, palissandre, satiné. [...]
Les bois indigènesle buis"Bois de couleur jaune pâle à jaune verdâtre, très dur, à grain très fin. Dans ses régions d'origine, la Corse et la Sardaigne et en Espagne, cet arbre peut atteindre une hauteur de trente mètres.
Cliquez sur les images pour les agrandir.Ses fibres, très serrées, étant cassantes, c'est un bois très difficile à sculpter. On l'a cependant employé dans ce but dès le début du XVI
ème siècle. Au XVII
ème siècle, André Brustolon, élève de Parodi, témoigna de son art en sculptant le buis.
En revanche, le buis se prête très bien au tournage. Au XVIII
ème siècle, il est utilisé en filets, en incrustations, en placage pour la marqueterie et en tabletterie.
Ses racines et ses ronces étaient recherchées pour leurs splendides veines aux dessins capricieux et aux couleurs chatoyantes.
Le buis était déjà utilisé dans l'Antiquité. 3000 ans avant J-C, les Egyptiens l'employaient pour les incrustations. Les Romains se servirent de ce bois pour le même usage mais aussi pour le placage.
Le chêneArbre croissant dans nos forêts d'Europe, dont on distingue deux espèces : le
Quercus robur (chêne pédonculé) et le
Quercus sessiliflora (chêne sessile).
Le chêne a une couleur brun-jaune. Sa dureté, sa durabilité, sa résistance aux agents atmosphériques sont exceptionnelles. Ce sont probablement ces qualités et sa profusion qui expliquent qu'il ait été le bois le plus utilisé jusqu'au XVI
ème siècle.

Au Moyen-Age, le chêne d'Irlande, nommé "bos d'Illande", était le plus apprécié pour les ouvrages de fine menuiserie.
En menuiserie courante, les artisans utilisaient deux sortes de chênes : le dur et le tendre, appelés "chênes du pays" parce qu'ils provenaient de France. Les chênes durs du Bourbonnais et de la Champagne approvisionnaient Paris où ils arrivaient en grumes par flottage.
Le Bourbonnais n'était guère apprécié car il était sujet à se tourmenter et les panneaux qu'on en tirait avaient tendance à se coffiner et à se fendre.
On employait le Champagne, moins dur et moins noueux, pour la menuiserie du bâtiment.
Les chênes tendres, provenant de Lorraine et des Vosges, se distinguaient par une belle couleur jaune clair et se travaillaient facilement car ils ne présentaient presque pas de noeuds ni de gales. Le bois de ces deux régions convenait bien pour la sculpture et la menuiserie de meuble en général. Il faut aussi mentionner le chêne de Fontainebleau, remarquable par sa couleur mordorée.
Dès le XVII
ème siècle, le chêne du pays vint à manquer et on dut employer le chêne provenant du Nord, principalement de Hongrie, connu sous le nom de bois de Hollande parce qu'il était expédié dans ce pays où il était préalablement débité en planches et en plateaux selon le procédé nommé "débit hollandais", méthode qui donnait les meilleurs bois pour la fabrication des meubles.
Au début du XVI
ème siècle, le chêne fut supplanté par le noyer, aux fibres plus serrées, qui se polissait bien et convenait mieux pour la sculpture en ronde bosse et en haut relief.
Aux XVII
ème et XVIII
ème siècles, le chêne est toujours utilisé pour la fabrication des bâtis des meubles luxueux et le façonnage des parties non apparentes des beaux meubles.
Il sert aussi à la fabrication des grands meubles solides et robustes destinés aux locaux de service (garde-robes, offices, cuisines, écuries...etc). Certains menuisiers parisiens du XVIII
ème siècle comme Duval, Boulogne, Chaumont se spécialisent dans la fabrication des meubles en chêne : armoires, buffets, coffres. Nous en concluons que le règne du chêne fut le plus long de toute l'histoire du bois puisqu'il dura plus de huit siècles.
Le houxC'est un bois excessivement dur, à grain fin. Il est susceptible d'être parfaitement poli. Il est du plus beau blanc possible, à tel point qu'il est possible de le confondre, quand il est poli, avec l'ivoire. Il jaunit un peu en vieillissant.

Les tabletiers l'utilisaient pour réaliser les cases blanches des damiers et des échiquiers de valeur. Son coeur, un peu noirâtre, prend la couleur noire plus parfaitement que tout autre bois; on pourrait donc le substituer à l'ébène.
C'est un bois difficile à travailler, mais il fut employé dans l'ébénisterie en massif et en placage, en incrustation par les marqueteurs et pour de menus travaux par les tourneurs.
Le hêtreBois dur et résistant, de couleur blanchâtre à rougeâtre, à grain fin et peu homogène, incapable de recevoir un beau poli.
Il n'a point d'aubier et est sujet à s'échauffer et à être piqué. Même très sec, il se tourmente toujours, est cassant et se fend facilement.

Malgré ses défauts, ce bois est un des plus utilisés. Son emploi est indiqué pour tous les objets destinés à exercer ou à supporter de grands efforts; il supporte bien le fort assemblage, se laisse couper dans tous les sens et est très utile pour la fabrication des carcasses de sièges et de banquettes.
A Paris, on en a fait des commodes auxquelles on donnait la couleur du noyer en les frottant avec du brou de noix. Aux XVII
ème et XVIII
ème siècles, il figure dans certains riches inventaires, mais seulement dans des emplois secondaires.
Le merisierLe merisier est en fait un cerisier sauvage. C'est un bois tendre, de couleur gris rougeâtre, à grain très fin. Facile à travailler, il accepte bien le poli et le vernis. Laissé au naturel, il prend très vite un beau brillant doré; teint en rouge, il simule l'acajou.

Au XVIII
ème siècle, il fut très utilisé en menuiserie et en ébénisterie. André-J. Roubo le désigne comme pouvant aussi être employé en grands placages.
On en faisait surtout des armoires et des bureaux, mais aussi de petites tables à écrire, des tables de nuit, des toilettes, des écrans. Dans les inventaires du château de Versailles et des Meubles de la Couronne, on relève régulièrement des meubles en merisier.
En 1733, Gaudreaux livra à la reine Marie Leszczynska un secrétaire de
"bois de merisier à placages en mosaïques de même bois"
Secrétaire en pente provenant du cabinet de retraite de Marie Leszczynska à Marly
Paris, 1733
par Robert-Antoine Gaudreaux (vers 1682-1746)
merisier, bronze argenté
H. : 1,000 m.
L. : 0,680 m.
p. : 0,470 m.
Paris, musée du Louvre
(C) RMN - ©Jean-Gilles Berizzi

Voici donc un bois indigène qui eut les honneurs de Versailles et des châteaux royaux.
Le noyerC'est un bois dur, homogène, à grain serré, de couleur jaune fauve, veiné de brun ou de noirâtre. En le tenant immergé dans l'eau pendant plusieurs mois, on renforçait sa couleur et ses larges veines noires sur fond brun étaient beaucoup plus prononcées.

En France, on trouve des noyers blancs (Normandie), des noyers gris (Bourgogne), des noyers colorés (Savoie et Auvergne).
C'est l'Auvergne qui donne les plus beaux noyers. On les scie en épais plateaux que l'on envoie à Paris. Ce sont les veines noires qui les sillonnent qui permettent de les distinguer des autres espèces.
Le noyer se travaille facilement, se coupe aisément dans tous les sens et est susceptible d'un beau poli.
Dès le XVI
ème siècle, il détrôna le chêne et fut considéré comme le meilleur des bois français. Ses nombreuses qualités font de ce bois la matière idéale pour la sculpture, qui est à l'époque le seul moyen de décoration en relief que pratiquent avec aisance les artisans français. Le noyer convient aussi pour le tournage, qui deviendra la technique la plus courante sous Louis XIII.
C'est le bois le plus utilisé en menuiserie et en ébénisterie. On s'en sert souvent comme bois de placage. C'est aussi le plus usité dans la fabrication des meubles à panneaux, comme plus tard l'acajou, avec lequel il présente d'ailleurs quelques similitudes : le noyer d'Auvergne, dit noyer noir, est tantôt veiné, tantôt loupeux, flambé, moiré, etc. Il convient également pour la menuiserie de sièges.
Supplanté au XVII
ème et surtout au XVIII
ème siècle par les nombreux "bois des Indes" utilisés par les marqueteurs, on l'emploie encore pour des ouvrages véritablement artistiques. Lazare Duvaux fournit en 1754 deux commodes en noyer à Madame de Pompadour, alors que tables de nuit, bordures de miroir, secrétaires en noyer sont toujours fabriqués à Paris, ce qui prouve que ce beau bois jouissait encore d'une certaine faveur quoique la marqueterie faisait fureur.
Les racines et les loupes étaient très recherchées pour leur riche veinage et leurs dessins ondoyants de couleurs variées.
Le poirierBois demi-dur, de couleur rougeâtre, sans noeuds, susceptible d'un beau poli. De tous les arbres fruitiers, c'est le plus facile à travailler : il se laisse couper et tailler en tous sens sans la moindre difficulté.

Le poirier cultivé est recherché pour l'ébénisterie de luxe car il se prête bien à la mouluration et à la sculpture fine. On donne cependant la préférence au poirier sauvage, plus dur, qui peut recevoir un plus beau poli et dont la couleur jaune est veinée de filets d'un noir d'ébène brillant et d'un rouge brun très vif. Il adopte parfaitement les moulures dont on veut l'orner, prend très bien la teinture noire et sert à imiter l'ébène, ce qui se fit très tôt, étant donné le prix élevé de ce bois exotique.
Le sapinC'est un bois léger, tendre et de fil, mais de dureté inégale, de couleur blanche avec de petites raies vertes, lesquelles deviennent jaunes quand il est sec.

Il se travaille difficilement. Il n'a point d'aubier mais beaucoup de noeuds, surtout celui d'Auvergne; celui de Lorraine en a moins et est plus uni. En général, ce bois est sujet à s'échauffer et à être attaqué par les vers.
En principe, on ne peut l'utiliser pour des ouvrages destinés à être plaqués parce que ses veines résineuses prennent mal la colle. Cependant, sous Louis XV et encore plus sous Louis XVI, le sapin fut souvent employé pour réaliser les bâtis de secrétaires et de commodes qui, terminées, témoignaient d'une certaine valeur. Ceci s'explique par le fait que les ébénistes faisaient exécuter les bâtis par des menuisiers peu scrupuleux qui utilisaient les bois les moins chers.
L'érableL'érable d'Europe comprend deux espèces : l'érable commun et l'érable-sycomore.
L'érable commun, le plus répandu, est un bois dur, souple et d'un grain très fin, employé par les menuisiers. Il prend un beau poli et est très recherché quand il a beaucoup de noeuds. Il est d'une couleur jaune pâle mais d'après M. Nosban -
[ auteur du Manuel du menuisier (1835, 2 volumes, tome I; p. 25] -,
"l'action de l'eau forte la rend dorée et chatoyante; alors quand on plaque un meuble avec du broussin d'érable, traité de cette manière qu'on l'a poli et verni avec soin, il fait le plus bel effet et peu de bois exotiques lui sont préférables."L'érable-sycomore a les mêmes qualités que l'érable commun, mais à un degré supérieur : c'est le meilleur et le plus beau de nos bois blancs. On en fait grand usage en menuiserie et en ébénisterie.
érable-sycomoreLa loupe d'érable est rare mais donne des effets exceptionnels quand on a la chance d'en trouver.
Le tilleulBois blanc, tendre, léger, uni, satiné, très peu attaqué par les vers, il se tourmente peu et est facile à travailler car il se coupe bien dans tous les sens. Il est donc également recherché pour la sculpture. Il se polit bien et convient aussi pour le tournage.

Les meubles et les décorations dans lesquels il entre sont le plus souvent recouverts de dorure ou de peinture. Il se laque à merveille."
Les illustrations des bois proviennent de ce site.Prochainement, les bois des Indes.
