Merci de votre intérêt, Louis-Auguste et Aude.
Le texte de du Halde est passionnant et très instructif à consulter : on y trouve l‘origine d‘un nombre étonnant d‘idées reçues sur la Chine dont un bon nombre est encore en partie d‘actualité

. Je reviendrai sur la question de la représentation des Chinois en Occident, mais tenez, pour vous faire plaisir, Aude,

je vous cite un passage sur le caractère des Chinois très révélateur
Citation:
A parler en général les chinois sont d' un esprit doux, traitable, et humain ; il règne beaucoup d' affabilité dans leur air et dans leurs manières, et l' on n' y voit rien de dur, d' aigre, ni d' emporté. Cette modération se remarque même parmi les gens du peuple. Je me trouvai un jour, dit le père de Fontaney, dans un chemin étroit et profond, où il se fit en peu de tems, un grand embarras de charrettes. Je crus qu' on alloit s' emporter, se dire des injures, et peut-être se battre, comme on fait souvent en Europe : mais je fus fort surpris de voir des gens qui se saluoient, qui se parloient avec douceur, comme s' ils se fussent connus et aimez depuis longtems, et qui s' aidoient mutuellement à se débarrasser. C' est sur tout à l' égard des vieillards qu' on doit marquer toute sorte de respect et de déférence. L' empereur en donne lui-même l' exemple à ses peuples.
Lorsqu' on a à traiter avec les chinois, il faut bien se donner de garde de se laisser dominer à un naturel trop vif ou trop ardent : le génie du pays demande qu' on soit maître de ses passions, et sur tout d' une certaine activité turbulente qui veut tout faire, et tout emporter.
Les chinois ne sont pas capables d' écouter en un mois, ce qu' un François pourroit leur dire en une heure : il faut souffrir, sans prendre feu, ce flegme qui semble leur être plus naturel qu' à aucune autre nation ; car ils ne manquent pas de feu et de vivacité, mais ils apprennent de bonheur à se rendre maîtres d' eux-mêmes. Aussi se piquent-ils d' être plus polis, et plus civilisez, qu' on ne l' est ailleurs. Il en coûte à un etranger pour se rendre civil et poli, selon leur goût. Leur cérémonial en plusieurs occasions est gênant et embarrassant : c' est une affaire que de l' apprendre, et c' en est une autre que de l' observer (…) Si les chinois sont doux et paisibles dans le commerce de la vie, et quand on ne les irrite pas, ils sont violents et vindicatifs à l' excès, lorsqu' on les a offensez. Quoique les chinois, pour leurs intérêts particuliers, soient naturellement vindicatifs, ils ne se vengent jamais qu' avec méthode ; ils dissimulent leur mécontentement, et comme ils n' en viennent jamais aux voyes de fait, sur tout les personnes d' une certaine distinction, ils gardent avec leurs ennemis les dehors et les bienséances ; on diroit qu' ils sont insensibles. Mais l' occasion de détruire leur ennemi se présente-elle ? Ils la saisissent sur le champ ; et s' ils ont paru si patients, ce n' a été que pour trouver le moment favorable de porter plus seulement leur coup. (…)
Leur modestie est surprenante : les lettrés ont toujours un air composé, et ils ne feroient pas le moindre geste, qui ne fût entièrement conforme aux règles de la bienséance. (…)
L' interêt est le grand foible de cette nation : il fait jouer aux chinois toute sorte de personnages, même celui de désintéressé. Qu' il y ait quelque gain à faire, ils y employeront toute la subtilité de leur esprit : on les voit s' insinuer avec adresse auprès des personnes qui peuvent favoriser leurs prétentions, ménager de longue main leur amitié par de fréquents services, s' ajuster à tous les caractères avec une souplesse étonnante, et tirer avantage des moindres ouvertures qu' on leur donne, pour parvenir à leurs fins ; l' intérêt est comme le mobile de toutes leurs actions : dès qu' il se présente le moindre profit, rien ne leur coûte, et ils entreprendront les voyages les plus pénibles : enfin c' est là ce qui les met dans un mouvement continuel, et ce qui remplit les rues, les rivières, les grands chemins d' un peuple infini, qui va et qui vient, et qui est toujours en action. Quoique généralement parlant, ils ne soient pas aussi fourbes et aussi trompeurs que le p. Le Comte les dépeint, il est néanmoins vrai que la bonne foi n' est pas leur vertu favorite, sur tout lorsqu' ils ont à traiter avec les étrangers :
Cette adresse à tromper, se remarque principalement parmi les gens du peuple, qui ont recours à mille ruses, pour falsifier tout ce qu' ils vendent : il y en a qui ont le secret d' ouvrir l' estomac d' un chapon, et d' en tirer toute la chair, de remplir ensuite le vuide, et de fermer l' ouverture si adroitement, qu' on ne s' en aperçoit que dans le tems que l' on veut le manger. La plupart des chinois sont tellement attachez à leur intérêt, qu' ils ont de la peine à s' imaginer qu' on puisse rien entreprendre que par des vues intéressées.
Etonnant, non?
On n’est pas encore, ici, dans une peinture « raciste » au sens moderne des Chinois (c’est le XIXème siècle qui la fabriquera) mais on voit déjà bien en place la plupart des poncifs qui définiront les principaux traits d'une image bien connue : hypocrisie, goût de la vengeance, violence cachée sous les dehors de la politesse, lenteur, rapacité, incapacité à dépasser l’intérêt personnel, etc.
En revanche, du Halde idéalise complètement le gouvernement chinois, qui permettait selon lui à un petit nombre d‘hommes "éclairés" de dominer sans violence une masse ignorante et de la soumettre à un ordre "naturel" admirable : c’est surtout à ce titre qu’il a passionné les philosophes et en particulier Voltaire, grand partisan d'un gouvernement de ce type…
Mais encore une fois, j’y reviendrai.
