Bien d'accord avec vous, Aude, Malebranche est insupportable.

Rien que le style... Et même le contenu, car au fond l'
Entretien n'est rien d'autre qu'un petit traité christologique déguisé : et franchement, la christologie d'un Père de l'Oratoire en 1708...
Enfin je dis ça, je ne dis rien, moi...
Bon, voici celui que vous attendiez tous!
Leibniz et la Chine
Avec Leibniz, on aborde les choses sérieuses : je veux dire les interprétations proprement philosophiques de la civilisation chinoise

. Le mathématicien allemand n’est pas le premier intellectuel européen à s’être intéressé aux représentations de la Chine transmises par les missionnaires, mais il est le premier à avoir vraiment "pris la Chine au sérieux" et à avoir effectué un vrai travail philosophique sur les concepts de la pensée chinoise, ou du moins sur ce qu'il croyait tel.
Avant lui, Fénelon, Malebranche et Bayle avaient écrit sur la "religion de la Chine". J'ai déjà parlé du second

. Pour le premier, qui de toute façon appartient au XVIIème siècle, c’était surtout Confucius, et particulièrement le Confucius "moraliste" qui l' avait intéressé, logiquement puisque la vision jésuite faisait de ce "prince des philosophes" le centre de la pensée chinoise, et de sa morale la règle ultime de la vie chinoise.

Fénelon n’avait du reste beaucoup cherché à étendre ses connaissances, se contentant de lire les écrits les plus populaires, comme ceux de Kircher et de Couplet, sans essayer ni de les critiquer malgré leurs nombreuses bizarreries, ni de les compléter par des approches moins facile d’accès, mais plus fines et plus honnêtes, toutes choses que fera Leibniz. En réalité, la pensée chinoise ne l'intéressait pas pour elle-même : il n'est pas différent sur ce point de Malebranche, et même Confucius n’était guère à ses yeux qu’une "figure" dont il pouvait faire un usage quasi "décoratif" dans ses écrits.
Le cas de Bayle est assez proche de celui de Fénelon : lui non plus n’a guère pris la Chine en considération que comme un argument en sa faveur dans le débat philosophique où il était engagé. Il ne s’est jamais donné la peine de lire les textes chinois traduits par les Jésuites, ni même de réfléchir vraiment à fond sur les résumés et paraphrases des principaux systèmes philosophiques chinois fournis par ceux-ci. Mais il avait repéré dans quelques textes jésuites, notamment dans la préface du Père Le Gobien à son
Histoire de l‘Edit de l‘Empereur de Chine en faveur de la religion chrétienne, la mention de l’existence d’un athéisme en Chine (que le bon père, évidemment, rapprochait du spinozisme) et il s’en est servi, comme auparavant il l’avait fait de la "religion des Siamois", pour attaquer la preuve de l’existence de Dieu que l’époque appelait celle du "consentement universel". Cette découverte l’avait poussé à ajouter quelques passages sur la Chine à sa dernière édition du
Dictionnaire historique et critique, en 1706, donc in extremis puisque c’est l’année de sa mort. Mais il n’y dit rien de bien passionnant, si ce n’est qu’il félicite Kangxi pour sa tolérance, qui lui permettait d'accepter la religion chrétienne dans son empire. S'il avait connu le vrai Kangxi et la nature de sa politique, il n'aurait pas écrit cela... Mais c'est un autre sujet.
Leipniz, lui, s’est intéressé à la Chine pour d’autres raisons que les questions de morale ou de polémique pour ou contre le spinozisme et l‘athéisme. Utopiste et "iréniste", c’est-à-dire partisan d’une paix universelle fondée sur la conscience de l’unité humaine, il recherchait tout ce qui pouvait unifier le monde en matière sociale, politique et religieuse. Dans la civilisation chinoise, il crut percevoir les éléments d’une forme de pensée universelle qui pourrait, éventuellement enrichie de la révélation chrétienne (pas obligatoirement, je vais y revenir), mais surtout grâce à ses vertus propres, donner à toute l’humanité la structure de base d’une "théologie rationnelle".
Je vais essayer d’exposer sa pensée sur la Chine de manière un peu complète et systématique, et donc écrire un peu longuement, parce que je pense que ça en vaut la peine : bon, j’avoue, j’aime énormément Leibniz, donc je lui accorde peut-être trop d‘importance…

Mais son rapport avec la Chine est moins connu que celui des autres philosophes européens, comme Voltaire ou Montesquieu, alors qu’il est beaucoup plus complexe et plus intéressant, du moins me semble-t-il.
Pour rendre l’exposé plus digeste, je le découperai en trois parties… après celle-ci qui prend la forme d’une introduction générale.

D’abord une partie sur les analyses de Leibniz sur la religion de Chine (ou ce qu’il en pouvait connaître), puis une partie sur ses idées sur l’écriture chinoise, et enfin une partie sur sa fameuse lecture du
Yi King, dans lequel il voyait les bases de l’algèbre binaire dont il était lui-même l’inventeur en Occident.
I Leibniz et la Chine : généralités
Les écrits de Leibniz au sujet de la "religion des Chinois" s’inscrivent dans le cadre de la querelle des rites dont j’ai parlé plus haut, mais la dépassent en partie. Quoique protestant, Leibniz avait fermement pris, dans cette querelle, le parti des Jésuites, essentiellement parce qu’il voyait dans leur approche de la Chine une vision universaliste, fondée sur l’idée de l’unité humaine qui lui était chère.
Les sources principales de Leibniz sur la Chine sont les suivantes :
- La
China Illustrata du Père Kircher et la plupart des récits de voyage parus dans la seconde moitié du XVIIème siècle,
- Les traductions des Classique chinois par le Père Couplet parus sous le titre de
Confucius Sinarum philosophus en 1710,
- l’essentiel de la documentation parue autour de la querelle des rites, notamment les
Nouveaux Mémoires… du Père Lecomte,
- deux traités jésuites antérieurs à la querelle des rites, le
Traité sur quelques points de la religion des Chinois du Père Longobardi, déjà évoqué plus haut, et le
Traité sur quelques points importants de la mission de Chine, du Père Sainte-Marie. Ces travaux, surtout celui du Père Longobardi, paru en 1625, dépeignent une Chine religieuse assez différente de celle des écrits jésuites postérieurs, qui sont des ouvrages plus polémiques que documentaires.
- une correspondance, conduite entre 1697 et 1702, avec un missionnaire vivant en Chine, le Père Bouvet, représentant de la théorie qu’on appelle le Figurisme, qui prétendait voir dans les textes chinois des allégories des principales vérités chrétiennes

. A partir de 1702, les idées du Père Bouvet ayant été censurées par le Vatican et leur auteur placé en "résidence forcée" à Canton, la correspondance s’était éteinte malgré plusieurs tentatives de Leibniz pour la renouer.
Le texte essentiel de Leibniz sur la Chine est la
Lettre à Monsieur de Rémond sur la philosophie chinoise, composé en 1715, donc dans la dernière partie de sa vie. Mais il avait auparavant exposé ses idées sur la civilisation chinoise, sa valeur et sa complémentarité avec celle de l’Europe, dans sa préface aux
Novissima Sinica, éditées par ses soins en 1697 et qui sont une compilation de documents touchant à la querelle des rites.
Dans cette préface, il expliquait que la culture chinoise n’avait rien à envier à celle de l’Occident, à laquelle elle apportait au contraire des valeurs et des concepts précieux dans trois domaines, dans lesquels les Chinois étaient, à ce stade de leur évolution historique, supérieurs aux Européens : l‘éthique, la politique et la "théologie naturelle", c’est-à-dire la connaissance des réalités divines accessible à tout esprit rationnel en dehors de toute révélation.
Enfin, Leibniz a répandu dans son œuvres de nombreuses remarques sur la Chine, particulièrement dans les
Nouveaux Essais sur l’entendement, et tout au long de sa vaste correspondance.
Deux rappels seront peut-être utiles...
* Quelques points du système philosophique de LeibnizLeibniz et la théologiePour Leibniz, il existe trois niveaux de "théologie", c'est-à-dire de connaissance de la sphère divine : la théologie naturelle, la théologie révélée et la théologie rationnelle. La première est la part d’accès aux réalités divine concédée à tout homme en tant qu’il est image de Dieu, donc doté de la raison. Elle repose sur une connaissance "naturelle", non élaborée intellectuellement ; la second est le fruit de l’œuvre "pédagogique" de Dieu fournie par la révélation des textes sacrés et surtout, bien sûr, de ceux du christianisme ; la troisième est la théologie parfaite, où toute idée est tirée d’une déduction rationnelle et atteint donc à l’adéquation parfaite avec la vérité.
Leibniz pensait que la première théologie, accessible à tout homme en tant qu‘homme, était parfaitement suffisante pour accéder au salut (il n’était pas janséniste!

). Normalement, elle n’aurait dû être que le premier pas sur le chemin qui conduisait à la troisième, elle aussi, en principe, accessible à tout homme en tant qu’être de raison. Malheureusement, certains hommes (pas tous) s'étant trouvés incapables d’utiliser correctement leur raison et d’accéder par eux-mêmes au troisième stade, ils avaient donc rendu nécessaire la Révélation.
Le point important à saisir, je crois, c’est que pour Leibniz, qui diffère en cela des théologiens catholiques et notamment des Jésuites bien qu’il défende leurs idées sur la Chine, la Révélation est secondaire : elle n’est qu’un outil pédagogique inventé par Dieu pour aider les hommes sur le chemin de la connaissance parfaite, et aucunement le centre de l’histoire humaine et le passage obligé pour accéder au salut.

Pour Leibniz, les Chinois sont sauvés sans avoir à se convertir, ils le sont simplement en tant qu’hommes, et sur le plan de la théologie naturelle, ils sont supérieurs aux Européens (pas pour des raisons biologiques, il n’y a pas de pensée moins "raciste" que celle de Leibniz : pour des raisons historiques strictement contingentes

). Ils ont même eu accès, en partie et avec des erreurs, certes, mais accès tout de même, à la théologie rationnelle,

alors que les Européens ont eu besoin pour cela de la Révélation.
Leibiz était incontestablement chrétien, et même chrétien fervent, mais c’était un chrétien un peu bizarre, du moins pour son temps : il ne soumettait pas au passage par le Christ l’accès de l’homme à la connaissance parfaite de Dieu, et ne limitait pas à un espace particulier de l’histoire et de la géographie terrestres l’accomplissement de la pleine destinée humaine.

Par là, c’était un homme des Lumières, dont l’universalisme annonce celui de Kant (en mieux du reste car il ne croyait pas aux théories sur la dégénérescence humaine...

) et il était particulièrement propre à donner une lecture originale et respectueuse de la pensée chinoise.
Leibniz et l’ "irénisme"Adepte d’une histoire humaine non centrée sur la Révélation, Leibniz croyait aussi dans une des grandes utopies de son temps, l’irénisme. Il s’agit d’une théorie qui pose comme possible l’unification du monde sur une base religieuse, le plus souvent chrétienne (mais il existe des irénismes musulmans

). Une telle unification entraînerait automatiquement l'unification politique, et donc la paix universelle.

Petite parenthèse : l' irénisme a perdu sa validité philosophique au XVIIIème siècle quand on a séparé le politique du religieux... Mais au temps de Leibniz, il était encore très répandu. Toutefois, alors que la plupart des irénistes de son époque pensaient que ce serait la diffusion de la foi chrétienne qui assurerait cette unité religieuse, Leibniz estimait au contraire que c'était la reconnaissance universelle de la raison en tant que "religion naturelle" qui unifierait le monde, disant par exemple : "Comme Monsieur Descartes l’a fort bien remarqué, le bon sens est donné à tous en partage : alors il faut croire que les hérétiques et les orthodoxes en sont également doués." C'était avec les matériaux de ce fond commun "aux hérétiques et aux orthodoxes" qu'il espérait bâtir sa religion naturelle unificatrice. Dans la Chine, il avait donc cru trouver de riches matériaux destinés à servir de fondements à son bâtiment...
* la Chine connue par LeibnizQuelles connaissances Leibniz possédait-il réellement sur la pensée chinoise, et quels rapports entretenaient ces connaissances avec la réalité?
Eh bien, il ne savait pas grand-chose,

et c’est évidemment dommage : il avait toutefois sur la plupart des autres penseurs de son temps le grand avantage d’être parfaitement conscient des limites de ses connaissances.

Il s'en plaignait, réclamant à ses correspondants toujours plus de documentation, le plus souvent sans succès…
Que savait-il donc?

Grâce à la lecture du traité de Longobardi, il connaissait assez bien l'essentiel des concepts du courant philosophique "néo-confucéen" : je rappelle qu’il s'agit d'un syncrétisme entre l'éthique confucéenne et la métaphysique boudhiste, développé à partir du XIIème siècle sur la base des travaux de Tsu Xi. Les principaux concepts chinois onnus de Leibniz étaient donc :
- le "premier principe", ou Li, que Longabardi décrit ainsi "subtance pure, quiète, subtile, diaphane sans corps et sans figure, qui ne se peut connaître que par l'entendement... elle n'est pas spirituelle". Il s'agit d'une substance immatérielle, qui contient l'intégralité de la substance du monde, sous forme potentielle ; "les Chinois l'appellent aussi mixte et agrégée, parce que dans l'entité de ce principe, sont renfermées toutes les essences des choses comme dans leur germe".
- le Tai Kie, l'Air, issu du Li "naturellement et par hasard", sans création, sans structure. C'est la substance matérielle du monde : elle est infinie et inorganisée, et contient également toutes les composantes du monde sous forme potentielle ou réelle. (Ici je cite Tsu Xi et non Longobardi) "Le Tai Kie n'est autre chose que le Li : ce n'est pas une chose vide : au contraire, il contient toutes les idées des cinq éléments, du Yin et du Yang."
- Les Li individuels, que Longobardi rapproche (à tort) des formes aristotéliciennes, et qui sont comme les moules des substances individuelles "générées" par le Tai Kie. "La génération n’est donc autre chose que de recevoir l’être ou la substance de l’air ou du chaos, modifié par des figures, par des qualités plus ou moins pures, pénétrantes et obtuses qui en sont comme la forme." Ces Li ne sont pas séparés du Li primordial, ils continuent à en faire partie, et cela Longobardi le précise clairement (c'est très important, j'y reviendrai).
- Les Ki individuels, qui sont les parties du Tai Kie, non séparées de lui mais distinguées par le pouvoir de division du Li, qui constituent la substance de chaque individu.
- Enfin, les esprits de l’homme, qui sont deux : le Hoen, la partie pure du Ki qui monte au ciel à la mort quand le li individuel disparaît, et se redissout dans le Tai Kie, et le Pe, la partie lourde qui retourne dans la Terre. C’est l’origine de la formule chinoise "il est monté et il est descendu" pour dire "il est mort".
C’est sur cette base, pas trop fausse mais partielle, puisqu’elle ne reflète que le courant philosophique néo confucéen, et un peu tordue quand même, parce que le Père Longobardi essaie de décrire des concepts chinois sur la base d’un dualisme entre esprit et matière étranger à cette pensée

, que Leibniz va essayer de raisonner. Il en tirera des idées totalement opposées à celles de Malebranche, ce qui est assez piquant vu qu’il emploie la même source.
Je m’arrête là pour le moment.
En guise de conclusion à cette première approche, je signale un lien que m’a aimablement signalé
La nuit, la neige… et avec le contenu duquel je ne suis pas d’accord.
http://www.tribunes.com/tribune/alliage ... eco_41.htmUmberto Eco y classe Leibniz parmi les penseurs ayant développé envers la civilisation chinoise une "fausse identification" : s'il décrit très bien ce phénomène intellectuel qui fut en effet très courant dans les premières descriptions de la Chine, et dont les théories des Jésuites citées plus haut constituent l'exemple parfait, il me paraît aller un peu vite en besogne en "accusant" Leibniz d'avoir partagé, et donc étendu, cette forme d'aveuglement.

Bien entendu, son accusation n'est pas entièrement fausse : il est vrai que Leibniz, croyant trouver en Chine un système admirable d'exposition des vérités de la théologie naturelle, se le représentait en partie sur le modèle de ses propres concepts, donc sur un modèle européen. Mais il avait malgré tout su conserver le sens de l'altérité de la civilisation qu'il étudiait à un degré très supérieur à celui des Jésuites, ou du moins de ceux parmi eux qui cédaient à l'illusion de la Chine théiste et "philosophe" comme Kircher : il devait cette lucidité en partie à ses sources, en général antérieures à la querelle des rites et donc d'une valeur documentaire plus exacte que celles qu'allaient par la suite utiliser les "penseurs de la Chine" en Europe. Il était du reste opposé (et cela Eco ne le dit pas

) aux théories qui faisaient des Chinois des descendants de Noé, par l'intermédiaire de Sem ou de Cham... Sa conception du monde et de son histoire, nullement centrée sur la Bible et sa révélation, n'allait en effet guère dans ce sens.
Mais ce qui me dérange davantage dans la critique de Eco à Leibniz, c'est qu'au nom de la saine et nécessaire dénonciation de l'européano-centrisme, elle prend le risque de confondre universalisme et egocentrisme intellectuel, et du coup de disqualifier toute tentative de penser l'universel.

Le cas de Leibniz est très représentatif de ce risque : la critique de Eco, portant sur la forme de sa pensée, ignore son fond, à savoir la modernité de sa théorie de l'universel : dans cette théorie, différente de celle de l'universel chrétien, l'unité n'est pas contradictoire avec la pluralité parce qu'elle n'est pas centrée. Le rêve d'unité de Leibniz n'est pas fondé sur la réduction des différences à un "même" unique (faux universel forgé sur un cas local choisi au détriment de tous les autres) mais sur leur harmonie, réglée "de l'extérieur" par Dieu, principe transcendant donc non localisé. Il découle directement de sa conception du monde, vu comme une somme de monades aux points de vues tous différents et irréductibles, mais aussi tous égaux. Aussi, lorsque Leibniz s'efforce de penser un universel humain, même s'il utilise pour le formuler le matériel intellectuel de son temps et de son contexte ( les concepts de la philosophie européenne de l'âge classique), il ne s'acharne pas pour autant à le soumettre à des cadres européens rigides, et il en admet la diversité et la variabilité. Il ne me paraît donc pas devoir être classé dans les victimes de la fausse identification…
Mais tout cela peut se discuter, donc si le cœur vous en dit…
