Bien sûr,
La nuit, la neige, je suis entièrement d’accord avec vous. Vous cernez très bien une des raisons qui ont fait que Rousseau a pu être tant apprécié du public féminin de son temps : la justification et la valorisation qu’il apportait au rôle social limité des femmes.
Cela dit, on peut trouver d’autres causes, sans doute, à cet engouement féminin pour Rousseau.
Comme c'est une question qui m'a toujours interpellée, j'ai pas mal réfléchi et lu dessus, et j'ai trouvé quelques réponses - qui ne sont nullement personnelles, je le précise bien

. Toutes ont été proposées par des spécialistes de Rousseau, et je vais simplement essayer d’en donner une brève synthèse, qui résume les points essentiels à mes yeux. Ensuite, la discussion est ouverte…
- La première raison est toute bête

: c’est tout simplement l’intérêt que Rousseau portait aux femmes. Des philosophes, il est, et de très loin, celui qui à le plus écrit sur les femmes, et sur les femmes en tant que femmes. Il s’est penché avec une attention véritable, et obstinée, sur la question de la spécificité féminine (fût-ce pour écrire, en fin de compte, ce qui nous paraît des sottises

). Ni Voltaire, ni Diderot, ni aucun autre penseur important de l’époque n’en a fait autant

. Soit par indifférence, soit par mépris pur et simple, ils ont négligé la femme et les femmes, alors que Rousseau a fait tout le contraire.
- Par ailleurs, même si la représentation rousseauiste de la femme nous révulse aujourd’hui, elle pouvait pour son temps paraître très favorable aux femmes, et même assez révolutionnaire.
Si, si!
En effet, l’image de la femme au XVIIIème siècle n’avait rien de glorieux

: entre la conception chrétienne de la femme alliée du démon, cause de la chute de l’homme et donc essentiellement mauvaise, et la conception philosophique de la femme "machine dirigée par une bête (l’utérus

)", bizarre mélange entre mécanique et animal, il ne restait pas grand-chose pour les femmes à se mettre sous la dent, lorsqu’elles cherchaient un motif de valorisation, ou simplement de respect, pour leur sexe.
Au milieu de toutes ces horreurs, Rousseau proposait autre chose : une image de la femme certes inférieure à l’homme, mais pleinement humaine : "Pour tout ce qui ne touche pas au sexe, la femme est homme". Cela nous paraît bien peu aujourd’hui

: c’était beaucoup pour l’époque

. Cela lui permettait notamment de reconnaître à la femme l’autonomie morale, et le libre-arbitre - non rationnel certes, mais néanmoins réel. Et ce qu’il en déduisait en termes sociaux n’était pas non plus négligeable : adversaire absolu de l’autorité paternelle, il préconisait qu’on accordât aux femmes la liberté de choix pour le mariage - y compris celle de le refuser : qui a écrit plus nettement que lui contre les mariages forcés, qui a tonné plus violemment (et en des termes d’une crudité qui ont effaré ses contemporains) contre l‘insupportable contrainte sexuelle imposée aux femmes par la société du XVIIIème siècle? Il réclamait également pour les femmes l’autorité parentale sur leurs enfants, une place sinon égale, du moins comparable à celle de l’homme au sein du couple, et même le droit à une forme d’autonomie sexuelle qui a paru révoltante en son temps

. Sans faire le moins du monde de Rousseau un féministe avant la lettre (je rappelle que les rares authentiques féministes de son époque ne se sont pas fait faute de le critiquer

) on peut comprendre qu’il ait été perçu comme un "défenseur de la femme"… notamment par les femmes elles-mêmes.
- Dernier point, la question de la sensibilité affective de Rousseau envers les femmes : c’est la plus difficile à cerner avec exactitude, puisqu’on n’est plus dans le domaine de la pensée conceptuelle proprement dite, mais elle est fondamentale. Il y avait chez Rousseau, malgré sa misogynie, un profond attachement aux femmes, et à la femme, qui est quelque chose d’un peu mystique, et qui tient à son sentiment particulier de la souffrance.
Pour lui, le domaine essentiel de la femme était celui des affects, en tant qu’ils sont liés au corps : dans ce domaine, la femme était supérieure à l’homme par sa spécificité physiologique, tout autant que par sa position sociale, qui toutes deux la destinaient en particulier à une appréhension profonde de la souffrance : souffrance de la "chair" féminine plus fragile que celle de l’homme, souffrance des accouchements, souffrance morale de l’asservissement social...
Or la connaissance de la souffrance était pour Rousseau, on l’oublie souvent

, l’une des bases essentielles de l’humanité : en effet, il plaçait aux fondements même de la nature humaine la pitié, comme source de la morale issue de l’expérience existentielle de la souffrance. L’autre fondement rousseauiste de l’homme, l’autre racine de sa nature, était la raison, à laquelle le philosophe déniait aux femmes le même accès qu’aux hommes... C’est très mal de sa part et je n‘y reviens pas

. On a beaucoup mis en valeur cette seconde racine de l‘humanité selon Rousseau, mais c’est une erreur de négliger la première, qui était tout aussi importante à ses yeux, et sans doute même davantage, car elle était la première pour lui dans l’ordre chronologique. Et en ce sens, il plaçait d’une certaine manière la femme sur un pied d’égalité avec l’homme dans la différence. Si le second était supérieur par la raison, la première l’était par la morale : et cela à cause de sa faiblesse même qui lui offrait une voie d'accès privilégiée, via les émotions, au monde des valeurs éthiques.
Les femmes qui lisaient Rousseau ont particulièrement adoré cette valorisation de la femme en tant que personnification de la dimension souffrante et morale de l’humanité, à côté de sa dimension rationnelle. De nos jours, c’est un aspect de la pensée de Rousseau considéré comme vieilli : son "sentimentalisme", et ses sources évidemment chrétiennes, le rendent un peu caduc, voire ridicule, aux yeux de beaucoup de gens ; sans compter le problème particulier à notre temps du rejet/occultation de la souffrance, qui conduit au refus de toute pensée posant cette dernière comme dimension constitutive de l’humanité. Bon, c'est un autre sujet...
Quoi qu'il en soit, au XVIIIème siècle il en allait tout autrement, et le public féminin de Rousseau avait bien perçu, derrière la façade misogyne, l’attachement du philosophe à la "moitié du genre humain" faible et souffrante, par laquelle celui-ci tenait à la morale.
Voilà, je pense que j’ai fait le tour de ce qui constitue, à mes yeux

, les causes essentielles de l’amour des femmes de son temps pour Rousseau… J’imagine que certains ici seront en désaccord avec moi.
