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 Sujet du message: Le Sacre du Roi à Reims
MessagePosté: 12 Mar 2005, 15:51 
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Tout d'abord, quelques rappels élémentaires. :wink:

:arrow: Texte extrait du n°186 des Dossiers d'Archéologie (éditionsFaton); octobre 1993.


"Reims, ville des sacres. Personne ne songe à contester ce "label" et le sacre vient à la rescousse de bien des opérations de promotion.
Par ailleurs, la forte image du baptême de Clovis a entretenu, dès le Moyen-Age, une confusion habilement exploitée par les Rémois. Il faut mettre un peu d'ordre dans des idées parfois très simples.

D'abord le sacre n'est apparu en France qu'avec la dynastie carolingienne.
C'est Pépin le Bref qui en 751 fit légitimer son pouvoir tout neuf par une onction d'inspiration biblique : il devenait ainsi un autre homme, élu par Dieu pour conduire son peuple.

Dès 754, il associa ses fils Carloman et Charles, lequel en fit autant en 781. Aucune de ces cérémonies ne s'est déroulée à Reims.
C'est Louis le Pieux qui le premier, en 816, rattacha son couronnement impérial par le pape à la mémoire du baptême de Clovis, fondateur du royaume des Francs.
Il vint alors sur les lieux, c'est à dire dans la cathédrale.
La conception vétéro-testamentaire d'une monarchie quasiment sacerdotale peut expliquer cette démarche; après le retour aux sources de la foi, l'empereur présida des conciles réformant les chapitres et les abbayes. Il lui appartenait de guider le peuple en marche vers la cité céleste.

Le premier sacre auquel ait procédé un archevêque de Reims est celui de Charles le Chauve, roi de Lotharingie, à Metz, en 869.

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Charles le Chauve (au centre)

C'est alors qu'Hincmar affirma détenir un chrême miraculeux envoyé du ciel pour oindre Clovis. :roll: :shock: :!:
Mais l'argument n'entraîna pas ipso facto le monopole de la ville : Sur 13 sacres en Francie de 848 à 1017, 3 seulement eurent lieu à Reims à l'abbaye St-Rémi; l'archevêque officia 8 fois parce que la cérémonie avait souvent lieu dans sa province (Compiègne, Laon, Soissons, Noyon) mais il partageait ce rôle avec l'archevêque de Sens.

Ce n'est qu'à partir du sacre d'Henri Ier en 1027 que la cathédrale de Reims s'assura un privilège confirmé par les papes.
Jusqu'à la fin de la monarchie de droit divin (avec Charles X sacré en 1825), ce privilège ne connut que 2 exceptions :

-en 1108, encore fragile, il fut ignoré par Louis VI, pressé par la mort de son père à Orléans.

-en 1594, il fut refusé à Henri IV par les Rémois ligueurs et celui-ci alla à Chartres.

M. Bur a bien montré la corrélation entre cette localisation à Reims et le fait que le roi y accentua sa présence à partir du XIème siècle.
Par ailleurs, l'exaltation de la Sainte Ampoule par le clergé rémois apporte un argument surnaturel; il faut toutefois attendre le sacre de Louis VII en 1131 pour trouver le premier texte attestant son emploi à la cathédrale. Il est vrai que les sources sont rares. :(

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La Sainte-Ampoule dans son reliquaire.

La cérémonie du Sacre

S'il y a peu d'écrits décrivant les sacres, il nous reste les documents essentiels, les ordines.
Dès l'ordo de Fulrad (vers 980) se révèle une structure tripartite qui persista jusqu'à la fin de l'Ancien Régime : serment-onction-couronnement.

Autour de ces trois moments s'insérèrent au fil du temps quantité d'innovations : après le serment de protéger l'Eglise et les faibles et de garantir la paix, l'investiture des symboles de chevalerie (éperons d'or et épée) apparut fin XIIè-début XIIIème siècle, de même que la participation des 12 pairs de France au couronnement; la remise des attributs royaux (après les onctions) s'enrichit progressivement : à la couronne et au sceptre s'ajoutèrent la verge, l'anneau et des vêtements bleus - comme les habits du grand prêtre d'Israël - semés de fleurs de lys.

L'essentiel était fixé sous Saint-Louis et devait être fidèlement gardé.
La seule innovation importante fut le rituel du roi dormant, officiellement et symboliquement réveillé à une vie nouvelle par ses pairs : le nouveau roi gisant sur son lit, figure du "corps moral" du roi qui "ne meurt jamais" était solennellement relevé (apparu en 1561, le rite se fixa sous Louis XIII).

Le sacre évolua donc au fil des siècles. Sous Pépin le Bref, il ne comportait que l'onction, le couronnement apparut à l'imitation du couronnement impérial et le serment avec la montée en puissance des évêques.
Puis les rites se compliquèrent de multiples symboles, explicités par de longues prières.
C'est toutefois l'onction qui fut toujours considérée comme essentielle.

Les 9 points vitaux marqués du chrême (tête, mains, poitrine, épaules et bas de la nuque, jointures des bras) rappellent le geste du prophète Samuel renversant la corne d'huile sur la tête et le corps de David : "Et l'esprit de Dieu s'empara de lui à partir de ce moment là"

Car être roi c'est exercer un ministère d'ordre transcendant, dont le but est pour tous la justice en ce monde et le Salut dans l'autre."
par Patrick Demouy.


Image

La cathédrale de Reims.


Les Rois de France sacrés dans la cathédrale actuelle.

Les dates des sacres ne correspondent pas forcément avec celles de début de règne. :wink:

-Capétiens directs

1223 : Louis VIII le Lion (1223-1226)
1226 : Louis IX le Saint (1226-1270)
1271 : Philippe III le Hardi (1270-1285)
1286 : Philippe IV le Bel (1285-1314)
1315 : Louis X le Hutin (1314-1316)
1317 : Philippe V le Long (1316-1322)
1322 : Charles IV le Bel (1322-1328)

-Valois

1328 : Philippe VI de Valois (1328-1350)
1350 : Jean II le Bon (1350-1364)
1364 : Charles V le Sage (1364-1380)
1380 : Charles VI le Bien-Aimé ou le Fol (1380-1422)
1429 : Charles VII le Victorieux (1422-1461), conduit par Jeanne d'Arc.
1461 : Louis XI le Patient (1461-1483)
1484 : Charles VIII l'Affable (1483-1498)

-Valois-Orléans

1498 : Louis XII, le Père du Peuple (1498-1515)

-Valois-Orléans-Angoulême

1515 : François Ier (1515-1547)
1547 : Henri II (1547-1559)
1559 : François II (1559-1560)
1561 : Charles IX (1560-1574)
1574 : Henri III (1574-1589)

-Bourbons

1610 : Louis XIII le Juste (1610-1643)
1654 : Louis XIV le Grand ou le Roi-Soleil (1643-1715)
1722 : Louis XV le Bien-Aimé (1715-1774)
1775 : Louis XVI (1774-1792)
1825 : Charles X (1824-1830)

Bibliographie

Alain Boureau et C-S Ingerflom La royauté sacrée dans le monde chrétien (Paris, 1992)

M. Bur "Reims, ville des sacres" dans Le sacre des rois. Actes du colloque international d'histoire sur les sacres et les couronnements royaux (Reims, 1975; Paris, 1985)

R. Jackson Vivat Rex, Histoire des sacres et couronnement en France (1364-1825) (Paris, 1985)

Jacques Le Goff, "Reims, ville du sacre" dans Les lieux de mémoire, la Nation tome I (Paris, 1986).

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"Les habitants de Tahiti envoyèrent à M. Cook un cochon et une jeune fille en signe de bienvenue. Moyen de combler deux sortes d'appétit."

Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799)


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MessagePosté: 12 Mar 2005, 15:58 
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En illustration du propos précédent, je vous convie à assister à un spectacle que vous n'êtes pas près de revoir de sitôt... :roll: :lol: le sacre d'un souverain français, en l'occurrence celui du "Très haut, très puissant et très excellent Prince, Louis, seizième du nom, Roi de France et de Navarre." 8)

:arrow: Cliquez sur les vignettes pour agrandir les images. :wink:


11 juin 1775 : le sacre de Louis XVI

Texte extrait de Louis XVI, par Jean-François Chiappe (Editions Perrin, tome Ier (pages 31 à 55)

« Reims s’éveille deux ou trois fois par siècle.
A la Trinité 1775, le dimanche 11 juin, la cathédrale étincelle. Louis-Auguste, devenu Louis XVI voici treize mois par la mort de son grand-père Louis XV, vient recevoir la consécration des droits de sa naissance. :D
Cinquième souverain de la maison de Bourbon, trente-troisième Capétien, le prince de vingt ans va pénétrer dans la nef.

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:arrow: http://romanes2.free.fr//

Il est sept heures du matin.
L’aurore venait à peine rosir les pierres, ne réanimait point le Crucifié sur le grand vitrail d’Orient que le vaisseau bruissait déjà. Les gens de la petite naissance s’étaient installés à la nuit, puis les maîtres des cérémonies s’étaient affairés pour placer les grands. L’or des chasubles froissait l’or des soubrevestes et des robes. Les Cordons bleus * paraissaient de maigres seigneurs et les Cordons rouges ** ne se comptaient pas.

Impiété du siècle : les prières, un moment, n’avaient pas couvert les murmures. :shock: :lol:

Soudain les trompettes, soutenues par les tambours et les hautbois éclatent sous les voûtes ; le Roi franchit le seuil.
Vêtu d’une longue robe de toile d’argent, coiffé d’une toque noire surmontée d’une aigrette blanche et d’un cordon de diamants, il est conduit par deux pairs ecclésiastiques, le duc de Laon et le comte de Beauvais.

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Armoiries du pair ecclésiastique évêque-duc de Laon (à gauche) et du pair ecclésiastique évêque-comte de Beauvais (à droite)


Hors l’acier de son épée nue, portée devant lui par le doyen des maréchaux, marquis de Clermont-Tonnerre, vétéran de Fontenoy, Louis ne voit que de l’or ; le chœur ceint en son entier d’une haute boiserie simulant le marbre mauve présente un ordre corinthien rehaussé d’or dans les reliefs et les cannelures.
De dix pas en dix pas, séparées par des groupes de statues et de torchères d’or, s’ouvrent les tribunes disposées en amphithéâtre. Les piliers, recouverts de tapisseries des Gobelins où les fils d’or ne manquent pas, ont perdu tout caractère gothique, car M.de Duras, premier gentilhomme de la chambre en quartier, *** épouse les sévérités de son siècle à l’égard des temps médiévaux. :cry: :roll: :wink:

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Le Sacre de Louis XVI, gravure de Moreau le Jeune.
Remarquez comment l'architecture gothique a totalement été "habillée" et disparaît. La cathédrale est méconnaissable.
(C) RMN / Daniel Arnaudet / Gérard Blot


Les voûtes eussent-elles été moins hautes que le duc eût demandé de les masquer à M. Papillon de La Ferté, intendant des Menus-Plaisirs. :lol:
Seul le maître-autel a trouvé grâce, il ne date que du feu Roi. On l’a simplement orné de draps d’argent liserés d’or, brodés aux armes de France et de Navarre.

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Le maître-autel ©René Peyré
:arrow: http://r.peyre.free.fr/

Devant le chœur se dresse le jubé. Le trône le surmonte, abrité par un dais à colonnes tendu de soie violette parsemée de lys d’or. Des milliers de lustres, de torchères, d’anges porteurs de flambeaux, de girandoles garnies de bougeoirs allument des feux aux mitres des prélats, agacent les gardes des épées, jouent avec les diamants des dames et des seigneurs.
A l’entrée de la nef, le prince s’est arrêté, le temps d’une oraison et d’un psaume.

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La nef et le maître-autel - ©René Peyré


*Cordons bleus : chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit.
**Cordons rouges :chevaliers de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.

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Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799)


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MessagePosté: 12 Mar 2005, 16:07 
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Il reprend sa marche, se dirige vers le maître-autel où l'attend l'archevêque-duc de Reims, premier pair ecclésiastique.

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Armoiries du pair ecclésiastique archevêque-duc de Reims

Passablement de drogues et quelques tasses de café donnent fière contenance aux soixante-seize ans du cardinal de la Roche-Aymon [en fait, il en a soixante-dix-huit] ; s'il officie, il tombera malade, s'il n'officiait, il mourrait de chagrin.


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à gauche, Charles-Antoine de La Roche-Aymon (1697-1777), vers 1769, atelier d'Alexandre Roslin - The Fine Arts Museums of San Francisco

à droite, Charles-Antoine de La Roche-Aymon (1697-1777), en 1760, par Benjamin Duvivier - © Réunion des musées nationaux



Au demeurant, pouvait-il laisser la place à son coadjuteur ? :?:
L'archevêque titulaire de Trajanople se nomme Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord et, chacun le sait, descend d'un comte Adalbert aussi célèbre par la question courroucée d'Hugues Capet : "Qui t'a fait comte ?" que par son insolente réplique : "Qui t'a fait roi ?" :shock: :roll: :lol:
Les esprits chagrins n'eussent pas manqué de voir là un présage... :roll:

Louis est parvenu devant le maître-autel. Les membres du cortège se séparent afin de prendre leur place. Le Roi les observe : le Garde des Sceaux, Miromesnil, tient la place du chancelier Maupeou disgrâcié, le maréchal de Soubise, non moins à l'aise dans ce saint lieu qu'à Johannisberg ou dans les boudoirs de Mme du Barry, remplit pour Monsieur le Prince, retenu parmi les 6 pairs laïcs, l'office de grand maître de France.

Le cardinal se lève, dit oraison, donne l'eau bénite.
On conduit Sa Majesté jusqu'à son dais. :D

Louis, depuis l'âge le plus tendre, est instruit de la religion, du latin et de l'histoire. Pieux, il sait les prières. Connaissant la langue rituelle jusqu'en ses flexions les plus subtiles, il en pénètre le sens.
Versé dans l'étude du passé, il n'ignore pas les origines du sacre; depuis Saül, fils de Sis, les rois sont oints par les grands prêtres.
Depuis Clovis, fils de Childéric, les princes proclamés par les futurs Français voient confirmer l'assentiment populaire par la consécration religieuse. Les souverains de la troisième race, soucieux de lier les droits de l'élection et ceux de l'hérédité :roll: :D , se sont longtemps précautionnés de leur vivant par l'élection et le sacre de leur fils aîné. 8)
Cette disposition d'une prudence notariale sera respectée jusqu'à Louis VII le Jeune, veillant au couronnement de Philippe Auguste.
Le vainqueur de Bouvines trouvera l'heure venue de briser cette coutume; se dispensant d'une transmission anthume, il négligera de mener Louis le Lion à Reims. 8)
Il n'avait pas fallu moins de deux siècles pour consacrer le principe héréditaire.

On chante tierce. :D
Entre la Sainte-Ampoule. 8) L'abbé de Saint-Rémy la tient serrée, gardée par ses chevaliers en pourpoint et haut-de-chausses de satin blanc, portant au bout d'un sautoir noir la croix des religieux minimes.

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L'abbé de St-Rémi portant le reliquaire de la Sainte-Ampoule

A l'instar de la châsse de Sainte-Geneviève, la relique n'est pas considérée comme un objet mais comme une personne. Pour qu'elle sorte de l'abbaye de Saint-Rémy, il a fallu concéder quatre otages et ces personnages, tous officiers généraux de distinction, MM. de la Roche-Aymon et de Talleyrand, neveux respectifs du cardinal et de son coadjuteur, et MM. de Rochechouart et de la Rochefoucauld se sont engagés solennellement à la défendre puis à lui faire regagner sans encombre sa résidence. 8)

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Abbaye Saint-Rémi

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Salle capitulaire de l'abbaye

Aujourd'hui, nul ne songerait à s'emparer de la Sainte-Ampoule :D mais aux temps incertains où des familles rivales se disputaient la préséance, la précaution s'avérait utile; Carolingiens et Robertiniens avaient parfois tournoyé autour de la ville dans l'espoir de forcer la Providence. :roll:
Les Capétiens venus, Reims lors même qu'elle n'était pas encore le rendez-vous sacro-saint, éveillera les convoitises.
L'an 1124 vit paraître les avant-gardes de l'empereur Henri V mais Louis VI le gros montra les dents. :twisted: :wink: 8)
En 1359, Edouard III d'Angleterre tentait vainement d'enlever la ville dans l'espoir de nourrir de lys ses léopards. :(
En 1364, le dauphin Charles n'y fût pas devenu V si Du Guesclin n'avait interrompu dans la prairie de Cocherel la marche du captal de Buch.[...]

L'abbé de Saint-Rémy, les chevaliers et les otages, ruisselant sous leur manteau pailleté d'or, viennent de parcourir à pas comptés les quelques toises séparant le seuil du maître-autel.
Le cardinal de la Roche-Aymon, à demi mort de fatigue :roll: :lol: , éperdu de fierté, écrasé d'honneurs, accueille la Sainte-Ampoule.
Louis la contemple, sans se distraire de sa ferveur.

L'abbé portait à son cou le trésor. Ses servants s'empressent, déverrouillent le fermoir de la chaîne d'or, posent sur l'autel le reliquaire : une colombe d'or aux ailes déployées, revêtue pour partie d'émail blanc, rehaussée de pierreries -grenats et rubis- au bec et aux pattes.
Du ventre de la colombe, l'archevêque titulaire de Trajanople, Mgr. de Talleyrand - les mains de Son Eminence tremblent trop :lol: - extrait d'une fiole d'à peine un pouce et demi. Le vase, de verre plutôt grossier, épouse la forme d'une figue.

Le cardinal s'approche de Sa Majesté, adresse sa requête pour l'Eglise de France. Le Roi satisfait à la demande. Il s'entend demander de prêter le serment de l'ordre du Saint-Esprit. Le Bourbon optempère, jurant de respecter les règlements édictés par le dernier des Valois.

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Grand collier de l'Ordre du Saint-Esprit (ordre créé par Henri III en 1578) - Musée de la Légion d'Honneur et des Ordres de Chevalerie

Les habits et les honneurs royaux sont disposés sur l’autel : la grande couronne de Charlemagne et deux autres coiffures d’orfèvrerie plus récentes : l’une de pierres précieuses et l’autre d’or.
Voici l’épée – Charlemagne, encore lui, la nommait Joyeuse – le sceptre portant à son extrémité une fleur de lys d’or, la main de justice qu’on dit en corne de licorne, les éperons car le sacre comporte pour partie l’adoubement, enfin les habits à revêtir après la consécration : camisole de satin rouge relevée d’or, tunique et dalmatique violettes, bottines feu, et le manteau bleu céleste parsemé sur ses trentes pieds carrés de lys d’or. 8)

Le cardinal de la Roche-Aymon, assisté par l’abbé de Saint-Rémy, procède à l’ouverture de la fiole.
Le liquide rougeâtre, « un chrême venu du ciel », va servir aux onctions. 8)
Louis connaît l’origine de cette substance ; quand Clovis marcha vers le baptistère, le peuple se pressa si fort autour des sacrés parvis que le clerc porteur du saint chrême, savante préparation de religieux encore guérisseurs, ne put franchir l’humaine barrière défendant les portes du sanctuaire. :(
L’évêque Rémy s’en irritait mais, dans l’esprit de ce saint homme, l’irritation prenait les formes de la prière ; en difficulté, il regardait le ciel car il entrait dans son habitude d’en recevoir une réponse.
Le chrême manquait, Rémy priait.
Le Sicambre s’exaspérait, les secrets du rite venu d’Israël ricochant encore sur sa peu pénétrable tête de Germain. :roll: :lol:
Déjà, l’impatience commençait de réensauvager les guerriers francs, à peine domptés par Rémy, lorsqu’une colombe plus blanche que neige pénétra dans le baptistère. :D
Elle tenait serrée dans son bec une ampoule contenant un chrême dont l’odeur dépassait en suavité tous les parfums répandus en ce lieu.

Si le duc de Duras ne s’était appliqué à faire couvrir tous les murs de la cathédrale, le Roi pourrait lire cette inscription du XVème siècle :

L’an de grâce cinq cent le roy Clovis
Receut à Reims par Saint Rémy bapthème
Couronne et sacre de l’ampoule pour cresme
Que Dieu des cieux par son ange a transmis


La colombe, c’est à l’ordinaire l’apparence terrestre adoptée par les anges, déposa son trésor et s’en fut. Les Francs s’extasiaient, Clovis demeurait coi, Rémy remerciait Dieu.
Il prit la fiole, mais conscient de l’avenir, ne répandit que deux gouttes de son contenu sur l’irascible barbare qu’il amenait au Christ. :wink:
Depuis lors, la « liqueur divine » pieusement et précieusement conservée n’était venue scintiller devant les autels qu’aux très grands jours.[…] :D

Monsieur le cardinal, premier pair ecclésiastique, dépouille ses habits de chœur afin de se parer des ornements sacerdotaux. Mgr. de Talleyrand, coadjuteur et l’abbé de Saint-Rémy remplissent les obligations imposées par la Sainte-Ampoule. A l’aide d’une aiguille d’or, ils prélèvent une goutte de la grosseur d’un grain de blé, de la liqueur et la diluent dans un chrême. 8)
De la plus ornée des tribunes, une dame les regarde de ses yeux à fleur de tête. La Reine, pour procéder de l’antique maison d’Autriche, n’a rien vu de pareil. A la cour des Césars, tout allait plus simplement et moins somptueusement. Dieu sait que la petite Allemande met son point d’honneur à ne pas se laisser étonner par les Français – ils donnent trop, lui affirme sa mère Marie-Thérèse, dans les désordres de l’impiété – mais en ce matin où la plus ancienne dynastie du monde reçoit une fois encore la consécration, le cœur de Marie-Antoinette bat plus vite qu’à l’accoutumée. :D

Les deux évêques, duc de Laon et comte de Beauvais, aident Sa Majesté à se dresser, étrange rite car les prélats portent le poids des ans alors que le souverain s’amuse parfois à soulever à bout de bras un page assis sur une pelle à feu. 8) :lol:

Ce geste, à la vérité, revient à désigner le prince aux suffrages du peuple. L’electio n’existe plus. A l’interrogation muette succède l’approbation silencieuse mais rares sont les assistants suffisamment avertis pour saisir dans le même temps que Louis XVI la signification du simulacre : le renouvellement du pacte entre le chef de la troisième race et la nation constituée par cette même famille capétienne.

Le cardinal vient de réclamer du Roi les serments en faveur de l’Eglise. Louis les prête d’une foi forte. Il en connaît les dangers et les avantages. Confirmant l’alliance du Trône et de l’Autel, il sait les perpétuels empiétements de celui-ci. :evil: Il a souvenance des difficultés rencontrées par son prédécesseur ; les clercs, longtemps prêts à mettre la couronne à l’encan si son titulaire ne satisfaisait point les appétits des frocards, pratiquent avec une virtuosité sans égal tous les exercices du chantage. :twisted:
Un rien les encolère que déjà ils fulminent l’excommunication. :shock:
Leur préoccupation principale : se dérober à l’impôt. Le tiers le paie de son or, la noblesse de son sang, le clergé ne le veut point régler.
Campé sur le sol français, appliqué tous les instants à retirer de cette terre de larges et fructueux revenus, le clergé de France, le Roi le sait, étend sans cesse, par les biens de mainmorte, son pouvoir sur le royaume.

Un jour de 1752, le feu Roi s’était avisé de faire rendre gorge aux mauvais clercs. Il en fut victime. Louis XV, aimé de ses sujets, vivait mal ; accueillant et sollicitant des maîtresses, il scandalisait son entourage. Ce comportement, dicté par des inclinations personnelles, ne portait aucun préjudice à la communauté française. Toutefois, deux groupes, paradoxalement unis en ce combat, se liguèrent pour dénoncer le mal : les ecclésiastiques et les philosophes. Louis XV discerna le péril et s’efforça de la conjurer. Il estimait et appuyait M. Machault d’Arnouville. Ce ministre s’appliquait à l’établissement de l’égalité fiscale. 8) Son maître l’encourageait. :D

A peine le clergé s’était-il entendu rappeler l’obligation de ne pas recevoir sans redistribuer qu’il prépara le scandale :shock: :( ; comme on savait le Roi passablement affamé de chair, on le réputa sujet du démon. :shock: :( La colère se leva dans les presbytères et dans les entresols où se remuaient les adeptes des religions nouvelles. Bientôt Louis XV fut averti du risque d’excommunication. :shock:

Les gens d’Eglise avaient jadis supporté les rigueurs d’un Saint-Louis ou d’un Philippe le Bel parce qu’ils savaient ces princes inattaquables dans leur vie privée.
Contre le Bien-Aimé, si soucieux pourtant de séparer ses habitudes personnelles de son existence publique, la partie devenait magnifique.

Certaines monarchies européennes s’orientaient vers une laïcisation. Louis XV la savait en France peu praticable. Le fondement de l’Etat conservait un caractère religieux dont le droit divin, en réalité consécration d’un consensus terrestre, constituait l’expression.

Le Roi, assez anticlérical à l’instar des bons catholiques 8) , manquait des moyens d’information nécessaires pour faire saisir l’évidence ; ce n’est pas offenser Dieu que de réfréner les appétits de ses ministres. :roll: :lol:

Sa Majesté céda :evil: , se sépara, d’ailleurs affectueusement, de M. Machault d’Arnouville.

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Machault d'Arnouville (1701-1794) - Cliquez pour agrandir l'image. :wink:

L’homme d’Etat, las des intrigues de Versailles, s’en alla prendre le frais dans son domaine de Thoiry que n’habitaient pas encore les fauves africains acclimatés en Ile-de-France par le vicomte de La Panouse.[…] :lol:

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MessagePosté: 12 Mar 2005, 16:36 
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Aux yeux de Louis XVI, les notions de foi et de nation (le mot est en vogue) demeurent confondues ; certes , il existe des ministres du culte mais le monarque, tenant son royaume du ciel, se considère comme le garant de la religion. Il ne compte pas ses sujets par tête mais par âme.
Est-ce pour cette raison qu’à l’heure présente il prête les serments à voix forte, lente et déterminée ? :?:

Il maintiendra la paix de l’Eglise, empêchera les rapines et les iniquités, assurera l’observance de la justice.
Soudain, il baisse le ton, rend inintelligible sa lecture ; le passage correspond à la détermination de chasser du royaume ( exterminare) les hérétiques et le Roi préfère la conversion à l’exclusion. 8)

A nouveau, chacun peut entendre : Sa Majesté prend les engagements du chef de l’ordre et milice du benoît Saint-Esprit 8) :D :

-Nous, Louis, jurons et nouons solennellement en vos mains, à Dieu le créateur, de vivre et mourir en la sainte foi et religion catholique, apostolique et romaine, comme un bon roi très-chrétien appartient, et plutôt mourir que d’y faillir ; de maintenir à jamais l’ordre du Saint-Esprit sans jamais le laisser déchoir, amoindrir et diminuer, tant qu’il sera en notre pouvoir ; d’observer les statuts et ordonnances dudit ordre, entièrement, selon leur forme et teneur, et les faire exactement observer par ceux qui sont et seront ci-après reçus audit ordre, et par exprès ne contrevenir jamais, ni dispenser ou essayer de changer ou muer les statuts irrévocables d’icelui.

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Serment de l'Ordre du Saint-Esprit


Depuis le 30 décembre 1578, l’image du roi de France, pour tous ses sujets, apparaît inséparable d’un cordon bleu céleste, porté d’abord en sautoir puis en écharpe.

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Louis XVI, par Duplessis (1776)

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Croix de Commandeur de l’Ordre du Saint-Esprit (XVIIIème siècle) - Musée de la Légion d'Honneur et des Ordres de Chevalerie (Cliquez pour agrandir) :wink:

Ce jour là, Henri III, soucieux de restituer à la dynastie une part du prestige perdu durant le règne de ses deux frères, de ternir un peu le lustre de la Jarretière et de la Toison d’Or, avait créé son ordre.[…]

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Henri III portant l’Ordre du Saint-Esprit en sautoir

Henri, hors les armes et les fêtes, n’aimait rien tant que la Pentecôte ; à celle de 1573, il était devenu roi de Pologne, à celle de 1574, roi de France.

Lorsqu’il fonda le Saint-Esprit, si présent en cette cérémonie du sacre, où les clercs appellent sans cesse les feux de la troisième personne sur l’être royal, la France se déchirait.[…]Louis XVI, sixième grand maître de l’ordre, a pu méditer à loisir sur l’impopularité du premier. Pourtant, si le dernier des Valois vit reculer les bornes de l’injustice, s’il connut l’injure, la calomnie, l’outrage avant de tomber à l’instant de la victoire sous le fer d’un moinillon armé par les rebelles dans le silence d’un cloître, les autres souverains ont échappé rarement à la desaffection et au courroux. Hors Louis IX, le saint patron dont le jeune prince descend en droite ligne par Robert de France, comte de Clermont, hors Philippe Auguste, aux dernières années de son règne, et paradoxalement l’inflexible Louis XIII, nul roi n’a pu se prévaloir d’un long attachement de ses sujets.[…]

Louis XVI a terminé la lecture du serment de l’ordre. De nouveau, il ne se fait plus entendre ; il répugne à l’engagement de sanctionner sans pitié le duel.
Trop bon gentilhomme pour ignorer les exigences du point d’honneur, il se soucie peu d’une promesse placée dans le rituel à l’avènement de Louis XIV, en un temps où la disparition du stoïcien de la monarchie portait à craindre une nouvelle épidémie de combats singuliers.

Tandis que l’assistance bruissante mais retenue s’étonnait d’entendre son roi tantôt si bien, tantôt si mal, les prêtres ont, sur l’autel, placé trois couronnes : la pesante coiffe de Charlemagne et deux chefs-d’œuvre de joaillerie plus récents, de dimensions moins écrasantes ; l’un tout en or, l’autre serti de joyaux. Viennent également d’être portés les honneurs : l’épée, le sceptre, la main de justice ainsi que les éperons, le livre des cérémonies, la camisole de satin rouge, la tunique, la dalmatique, les bottines.

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Louis XVI, en grand costume royal, par Callet : détail des Regalia

Le duc de Laon et le comte de Beauvais font gravir au prince les degrés du sanctuaire, le dépouillent de sa robe blanche pour le revêtir de la camisole rouge dont les ouvertures ont été ménagées pour les onctions.
Louis demeure debout cependant que s’élève la prière du consécrateur :

-Ô Dieu qui êtes l’auteur ineffable du monde, le créateur du genre humain, qui gouvernez les empires et en êtes le soutien, qui avez choisi dans la race d’Abraham votre patriarche, votre fidèle ami, un roi qui devait faire le bonheur des siècles à venir, comblez de vos bénédictions par l’intercession de la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, et par celle de tous les saints, votre serviteur, notre roi Louis avec son armée, affermissez-le sur le trône, visitez-le de votre présence, comme vous avez visité Moïse dans le buisson ardent, Josué, fils de Navé, dans le combat, Gédéon au milieu d’un champ…

Sa très chevrotante mais très vaillante éminence poursuit, évoquant Samuel dans le Temple avant de passer à l’exorde :

-Envoyez d’en haut sur Louis cette rosée de votre bénédiction céleste qui donne la sagesse, cette bénédiction que le saint roi David a reçue du ciel en composant ses psaumes, ainsi que l’a reçue Salomon, son fils.
Soyez sa cuirasse contre les armées de ses ennemis, son casque dans l’adversité, son diadème dans la prospérité et son bouclier dans ses voyages et dans ses démarches, et faîtes que ses sujets lui gardent la fidélité, que les grands de son royaume vivent en paix, qu’ils aiment la charité, qu’ils s’abstiennent de la cupidité, que la justice soit dans leurs bouches, qu’ils gardent la vérité, que son peuple, nourri de vos bénédictions, se multiplie de plus en plus et que, supérieur à ses ennemis, il goûte les douceurs de la paix.
Que celui qui règne avec vous dans la suite des siècles daigne lui accorder cette grâce.


Le Roi, son fauteuil placé devant celui du cardinal-archevêque, s’assied et se laisse ôter sa chasuble. Le grand chambellan, duc de Bouillon, chausse son maître des bottines de velours violet semé de fleurs de lys d’or.
Le grand maître, ou du moins M. de Soubise, tenant cet office à la place de Monsieur le Prince, retenu par ses obligations de pair, présente les éperons à Monsieur.


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Louis-Stanislas Xavier (1755-1824), comte de Provence, « Monsieur », frère de Louis XVI et futur Louis XVIII.


A vingt ans, Louis-Stanislas, puîné de Sa Majesté, affiche la sagesse d’un homme mûr. C’est avec une grave dextérité qu’il fixe puis retire, presque aussitôt les éperons.


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Eperons du Sacre - © R.M.N. -
Cliquez sur l'image pour l'agrandir



Alors M. de Clermont-Tonnerre, connétable d'un jour, va, trébuchant un peu :roll: :lol: , déposer Joyeuse, l'épée de Charlemagne, replacée dans son fourreau de velours violet semé de perles, sur le maître-autel.


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© R.M.N. - cliquez sur l'image pour l'agrandir.


Mgr. de la Roche-Aymon :

-Exaucez, Seigneur, exaucez nos prières et daignez bénir de votre main cette épée don’t votre serviteur Louis vient d’être ceint, afin qu’elle puisse lui servir à défendre et à protéger les églises contre les méchancetés des infidèles et pour quiconque oserait tendre des pièges à notre roi.

Louis voit l’archevêque lui ceindre l’épée puis la retirer aussitôt :

Prenez, énonce M. de la Roche-Aymon, cette épée qui vous est donnée avec la bénédiction du Seigneur, afin que par elle et la bénédiction de l’Esprit-Saint, vous puissiez résister à tous vos ennemis et les vaincre, protéger la sainte Eglise et défendre le royaume qui vous est confié.
Prenez, dis-je, de nos mains consacrées par l’autorité des saints Apôtres, cette épée dont nous vous avons ceint ainsi qu’on ceint les rois et qui, bénie par notre ministère, est destinée par Dieu à la défense de sa sainte Eglise.
Souvenez-vous de celui dont le prophète David a parlé dans ses psaumes : vous, qui êtes le fort d’Israël, prenez votre épée et disposez-vous au combat, afin que par le secours de ce glaive, vous brisiez la mâchoire des injustes, que vous protégiez et défendiez la sainte Eglise de Dieu et ses enfants, que vous n’ayez pas moins d’horreur pour les ennemis secrets du nom chrétien que pour ceux qui le sont ouvertement et que vous travailliez à les perdre.
Prenez cette épée afin que, par son secours, vous exerciez la puissance de la justice, que vous protégiez avec bonté les veuves et les orphelins, que vous répariez ce qui a été détruit, que vous conserviez ce qui a été réparé, que vous affermissiez ce qui a été mis dans l’ordre.
Ainsi, vous couvrant de gloire par la pratique de toutes les vertus et faisant régner la justice, vous mériterez de régner avec Celui dont vous êtes l’image.


Certes, selon l’Ecriture, Dieu créa l’homme à son image, mais à travers la prière du consécrateur, on discerne une identité plus formelle entre le Très-Haut et le souverain. Certains prédécesseurs de Louis ne voyaient là qu’une figure de style. Il y voit lui, une réalité.

Le sacre n’est pas, chacun le sait, l’apanage exclusif des rois de France.Cependant, dans les pays du Nord, vieux Danemark, redoutable Suède, jeune Prusse, on ne saurait parler de sacre mais seulement d’un couronnement assuré par des ministres épiscopaux ou calvinistes, fonctionnaires de l’Etat.

Paradoxalement, le souverain anglais connaît, lui, une cérémonie d’investiture voisine de la solennité française : mêmes rites, mêmes onctions, même dévolution de pouvoirs thaumaturgiques, mis à l’épreuve par la guérison des écrouelles.
Toutefois, l’hôte de White Hall, chef d’une Eglise nationale, n’est intronisé que par son propre délégué. Pour un pays déclaré vassal d’Eglise au temps de Jean Sans Terre, c’est un comble. :roll: :lol:

Dans l’esprit de Louis XVI, Westminster ne saurait éclipser Reims; les gens de Londres ignorent si largement la légitimité que, passant d’une famille à l’autre, ils sont allés jusqu’à reprendre les mêmes numéros. N’a-t-on point vu deux Edouard Ier, alors qu’à Paris, avec Louis VI, les Capétiens entraient dans la filiation des Carolingiens français éteints en la personne de Louis V ? :D 8)
Les monarques de religion romaine, Sa Majesté très Fidèle à Lisbonne, Sa Majesté Catholique à Madrid, ne paraissent pas, malgré l’ombre de Philippe II, accorder un intérêt particulier au sacre, quant au Savoyard, il accède tout juste à la dignité royale.

Deux couronnements se réclament de l’Empire romain : celui du Czar et celui du souverain germanique.
Le Moscovite se tient pour dépositaire de la tradition byzantine. Il conserve du Basileus les bottes sacrées et l’aigle bicéphale. C’est bien mais c’est peu ; les Romanov arrivés au pouvoir trois ans après la mort du Béarnais, [= Henri IV donc la date est 1613 :wink: ], font figure de petits compagnons. :lol:
Enfin, convient-il d’oublier la situation du clergé russe ? A l’instar des anglicans et des épiscopaux, il n’existe que par la volonté du maître.

Le Viennois, Majesté Apostolique, se considère comme le premier vicaire de la chrétienté mais son domaine héréditaire, Haute et Basse Autriche, Styrie, est demeuré distinct de ses charges électives ; à petits pas, les Habsbourg se sont approchés des couronnes de Saint-Venceslas [= couronne de Bohême]

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Armoiries de Bohême, coiffées de la couronne de St-Venceslas

et de Saint-Etienne [= couronne de Hongrie],


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Armoiries de Hongrie coiffées de la couronne de St-Etienne

les ont basculées dans leur avoir familial mais la désignation du roi des Romains, empereur en devenir, reste liée à la décision prise par le collège des princes à bonnet dont le candidat ne fait point partie, sauf au titre de Roi de Hongrie.
Il y a pis : 3 électeurs sur 8 sont protestants. Comment évoquer dès lors la volonté divine ? :shock: :?:

L’universalité chère aux Othoniens, dont les cendres furent un instant remuées par le vainqueur de Mühlberg, s’éloigne dans les brumes du passé.
Au demeurant, l’homme de France, depuis Bouvines, ne reconnaît aucun lien de vassalité à l’égard du porteur de la sainte lance.
Plus tard, Charles VIII, imité bientôt par les roitelets, n’a-t-il pas fermé sa couronne pour affirmer l’adage des légistes : Le Roi est empereur en ses Etats ?
S’il en était besoin, cette indépendance se trouverait renforcée ce jour de la Trinité 1775, par la présence sur l’autel de la couronne de Charlemagne ; les souverains français, sans aller jusqu’à disputer l’Empire, ont adopté l’insigne suprême de son premier restaurateur afin, masquant leur propre filiation, de se présenter comme les continuateurs partiels du fils de Pépin le Bref. 8)

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Les Armes de France

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"Les habitants de Tahiti envoyèrent à M. Cook un cochon et une jeune fille en signe de bienvenue. Moyen de combler deux sortes d'appétit."

Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799)


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MessagePosté: 12 Mar 2005, 16:49 
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Dans la grande tribune, la Reine, fille des Césars, contient mal son émotion. :D On a pu la charger comme un baudet ou comme une idole, de quelques livres d’émeraudes, de saphirs et de diamants, on a pu faire ployer son corps gracile sous les trésors de la Couronne, la quinzième enfant et neuvième fille de Marie-Thérèse commence de pleurer sans plus de retenue qu’une bourgeoise du faubourg Saint-Honoré. :shock: :lol:
Hier encore, celle dont un tout petit garçon nommé Mozart s’était entiché, considérait sans excès de fierté son union avec un roi de France. N’est-ce pas un trop petit compagnon ? :roll:
Maintenant elle se trouble, songe à quitter son banc pour éviter que les larmes ne viennent à détruire l’harmonie savante de son maquillage. :roll: :wink:

Les chantres, à pleine voix, entament le cantique :

-Armez-vous de force et soyez toujours homme de cœur : gardez les lois du Seigneur, votre Dieu, marchez dans ses voies, observez ses préceptes, ses ordonnances et ses jugements et que Dieu soit votre appui en quelque circonstance que vous soyez.

Louis tient alors son épée, la pointe haute.
Le cardinal de la Roche-Aymon reprend :

-Ô Dieu, vous qui réglez avec sagesse tout ce qui se passe dans le ciel et sur la terre, soyez propice à notre Roi,; que toute la force de ses ennemis soit brisée par votre glaive spirituel. Combattez pour lui et ils seront entièrement détruits.

Louis baise l’épée, la replace sur l’autel, s’agenouille pour la recevoir une seconde fois, la confie à M. de Clermont-Tonnerre cependant que se poursuivent les oraisons ; la première, touchante invocation au bonheur des peuples, précède deux suppliques destinées à donner longue vie au Roi.

Le monarque s’est assis. Mgr. de la Roche-Aymon surveille plutôt qu’il n’assiste l’abbé de Saint-Rémy. Les prêtres abordent les rites à peine mémoriaux de la consécration.
M. de Reims, assisté par MM. de Laon et de Beauvais, délie les cordonnets fermant les ouvertures de la chemise royale.
Louis, imité par l’archevêque, s’étend, face contre terre, sur un carreau de velours violet.
Laon, Langres et les autres pairs ecclésiastiques, Beauvais, Noyon et Châlons, se tiennent debout au-dessus du cardinal et du Prince pour réciter les litanies des saints.

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Armes des pairs ecclésiastiques évêque-duc de Langres (à gauche) et évêque-comte de Noyon (à droite)


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Armes du pair ecclésiastique évêque-comte de Châlons


Le chœur psalmodie :

-Le saint évêque Rémy ayant reçu du ciel ce précieux baume sanctifia l’illustre race des Français des eaux du baptême et les enrichit du don du Saint-Esprit.
L’archevêque se relève, récite le Pater et reprend :

-Accordez, Seigneur, le secours de votre Grâce à votre Serviteur Louis afin qu’il vous recherche de tout son cœur et mérite d’obtenir ce qu’il vous demande humblement.

Ledit serviteur n’est plus étendu mais agenouillé. Le consécrateur demande toutes les félicités divines, implore pour le Prince la fortune des armes et des lois en ce monde et le repos éternel dans l’autre. Les implorations épiscopales ne vont pas sans archaïsmes :roll: :

-Que le Roi n’abandonne point ses droits sur les royaumes des Saxons et les peuples du Nord et les Cimbres.

Il s’agit là des Anglais :roll: :shock: dont le Français se veut le souverain depuis Louis VIII le Lion tout comme l’Anglais se déclare en France chez lui depuis Henri VI. :!: :lol:

Le cardinal de la Roche-Aymon, ayant recoiffé sa mitre, se saisit du baume pour procéder aux onctions. Celles-ci ne confèrent point à Louis le sacerdoce mais les ordres mineurs, elles lui donnent en outre le caractère de « l’évêque du dehors » dont parlent les anciennes chroniques.

-Ungo te in regem de oleo sanctificato in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti :D [= je te oins roi, par la sainte huile, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit] :wink:

Sept fois, l’assistance va répondre Amen. 8)
Sept fois, l’archevêque va du pouce oindre le Roi : sur le sommet de la tête, à la poitrine, dans le dos, sur l’épaule droite puis la gauche, au pli du bras droit et enfin du bras gauche. :D

Le chœur chante :

-Le prêtre Zadoch et le prophète Nathan sacrèrent Salomon dans Sion et s’approchant de lui, ils lui dirent avec joie : « Vive le Roi éternellement. »

Le grand chambellan fait revêtir à son maître la dalmatique puis l’immense manteau bleu céleste semé de lys d’or et doublé d’hermine.
Deux oraisons, deux gouttes du chrême répandu sur les paumes du Prince, la cérémonie des onctions a pris fin. :D
Commence le couronnement. 8)

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MessagePosté: 12 Mar 2005, 18:31 
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Louis se voit remettre les honneurs. On a disposé sur un plateau de vermeil les gants, symboles de la pureté des actions, l’anneau, expression du mariage mystique avec la France. :D

L’archevêque gante le Roi puis le bague au quatrième doigt de la main droite.
Le prélat prend le sceptre de Charlemagne hanté d’or surmonté du portrait de l’empereur franc.

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Le sceptre de Charlemagne - © R.M.N. -
cliquez sur l'image pour l'agrandir.



-Recevez la marque de la puissance royale appelée sceptre de droiture et règle de vertu.

La dextre du Prince s’est à peine refermée sur l’insigne que la senestre s’ouvre pour prendre la main de justice. La prière cardinalice paraît contemporaine de Louis VII par la fraîcheur médiévale du sentiment :

-Recevez ce sceptre de vertu et d’équité, qu’il vous apprenne à user de douceur envers les gens de bien, à vous faire craindre des méchants ; à remettre dans le droit chemin ceux qui s’égarent, à tendre la main à ceux qui sont tombés, à confondre les orgueilleux, à relever les humbles afin que Jésus-Christ Notre-Seigneur vous ouvre la porte du Ciel, lui qui a dit de lui-même : « Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. »

L’armée est toujours présente. Avant de les remettre aux pairs, quatre maréchaux portaient les honneurs : M.de Contades, la couronne, M.de Broglie, le sceptre, M. de Nicolaï, la main de justice. Quant à M. de Clermont-Tonnerre, ployant sous l’épée de Charlemagne, il tombera deux fois « mais, rapporte le duc d’Orléans, ne se fera pas mal et finira la cérémonie. »

Les offrandes aussi sont confiées à des militaires, tous quatre Cordons bleus. Les maréchaux de Muy, confident du feu Dauphin ; et de Mouchy, ancien de Bohême, sont chargés du pain d’argent et du vase rempli de vin.
Les lieutenants généraux du Châtelet, protégés de la Reine, et de Poyanne, commensal du premier prince du sang, ont présenté le pain d’or et la bourse de velours contenant les 13 médailles commémoratives.

M.de Miromesnil, ancien président du parlement de Rouen et garde des Sceaux depuis l’an passé, pensait-il connaître un jour pareil honneur, tenir l’office du chancelier et partant, citer nommément les pairs à participer au couronnement ? :?:

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Armand-Thomas Hue de Miromesnil (1723-1796), par Houdon (1777)

Les gens de robe vont vite. Si la monarchie connaît depuis ses origines l’alliance turbulente du clergé, elle s’est donné pour serviteurs des hommes de loi, les élevant afin de retirer progressivement aux féodaux les droits de haute et de basse justice. 8)

Petit à petit s’est constitué, non sans emprunt à Rome comme à la tradition germanique, un légisme du Roi. Dans les discordes du Moyen-Age et du XVIème siècle, la magistrature s’est montrée fidèle servante. Pourtant, au fil des âges, les têtes ont grossi non moins que les bonnets et les mortiers. Au légisme royal, de caractère composite, fait place un légisme dont la nature, selon ses promoteurs, doit procéder de la seule tradition romaine.

la volonté de faire légaliser leurs actes s’est retournée contre les souverains. :cry: ; les parlements de Paris, de Rennes, de Grenoble notamment, las d’être considérés comme des organes d’enregistrement, se sont voulus chambre de réflexion, voire de délibération. :evil: :lol:

Lentement, les magistrats, longtemps la tête du tiers-état et l’inclinant vers le conservatisme par le système de la vénalité des charges, ont accédé au deuxième ordre [= la noblesse], faisant créer à leur profit la noblesse de robe, bientôt plus turbulente que son aînée jalouse : la noblesse d’épée.
Foyer de gallicanisme, école d’austérité, le monde judiciaire perd en gravité. Le président à la mode le dispute parfois à l’abbé de cour en frivolité. :lol:
Toutefois, comme la France ne présente jamais un mouvement général, les parlements de Toulouse ou d’Aix notamment conservent le loyalisme des temps anciens.

-Monsieur, qui représentez le duc de Bourgogne, présentez-vous à cet acte.

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Armes du duc de Bourgogne, pair temporel de France

Duc de Bourgogne ! Le Roi ne peut entendre l’énoncé de cet apanage sans tressaillir ; il était porté par son aîné , un bon petit bonhomme [(1751-1761)] passablement génial et un rien fou dont Sa Majesté gardera toujours le souvenir.

Sur l’invite du Garde des Sceaux, le comte de Provence, plus Monsieur que jamais, vieux prince marchant sur ses 20 ans, vint prendre le premier rang pour soutenir la couronne.

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Le comte de Provence (1755-1834), frère puîné de Louis XVI et futur Louis XVIII

-Monseigneur, qui représentez le duc de Normandie, présentez-vous à cet acte.

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Armes du duc de Normandie, pair temporel de France.

Le charmant comte d’Artois promène la nonchalance de ses dix-neuf ans [pas encore 18 en fait] jusqu’à l’autel.

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Le comte d’Artois (1757-1836), frère cadet de Louis XVI et futur Charles X (1824-1830), par Louis-Michel Van Loo, en 1770.

Tout à l’heure, il a laissé tomber sa propre couronne puis échapper : -Diable ! Diable !
Le saisissant contraste entre les deux cadets du Roi, de surcroît beaux-frères puisqu’ils ont épousé deux filles du Savoyard Victor-Amédée III, ne manque point d’apparaître : Provence, gros et grave, Artois, mince et détaché.

Les Fils de France placés, M. de Miromesnil appelle les altesses sérénissimes dont la naissance a fait les princes les plus proches de la succession ; d’abord le premier prince de sang, feudataire d’Aquitaine pour un jour, le très généreux et très riche duc d’Orléans.

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Armes du duc de Guyenne (Aquitaine), pair temporel de France

Sans posséder l’éclat de son aïeul le Régent ou la sainteté de son père le Génovéfain, il mérite l’affection de ses entours.

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Louis-Philippe (1725-1785), duc d’Orléans, à genoux devant Louis XVI (cliquez pour agrandir l'image) :wink:

Hier bon soldat, il sait encourager les arts et combler les pauvres mais, s’entêtant volontiers de la chose politique, il croit servir le peuple en accordant son soutien au parlement. Son demi-siècle révolu fait de lui le Géronte des pairs laïcs.

Son fils de vingt-huit ans apparaît en qualité de comte de Toulouse.

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Armes du comte de Toulouse, pair temporel de France

Aujourd’hui, il porte, comme les autres pairs historiques, couronne d’or et manteau violet doublé d’hermine. Ailleurs qu’en France ou dans l’Empire, on prendrait ces grands pour des rois. Mais M.de Chartres se plaît le plus souvent à orner sa large poitrine des curieux insignes d’une compagnie exotique.

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Louis-Philippe-Joseph (1747-1793), duc de Chartres jusqu’en 1785 puis duc d’Orléans, dit « Philippe-Egalité », qui votera la mort de son cousin Louis XVI.
Représenté ici en costume de grand maître des Francs-Maçons.


N’est-il pas, depuis qu’en 1771 s’en est allé le comte de Clermont, lui-même prince du sang, le Très Sérénissime Frère, grand maître du Grand Orient ?

Cinquième pair : Monsieur le Prince. Le chef de la maison de Condé remplit les obligations du comte de Flandres, dès longtemps relégué parmi les souvenirs.

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Armes du comte de Flandres, pair temporel de France.

A trente-neuf ans, cet homme de guerre maintient les traditions de sa branche, détachée du tronc avant l’avènement au trône du rameau principal mais illustrée par le mort de Jarnac et le vainqueur de Rocroy.

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Louis-Joseph de Bourbon (1736-1818), Prince de Condé.

-Monsieur le Duc, qui représentez le comte de Champagne, présentez-vous à cet acte.

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Armes du comte de Champagne, pair temporel de France.

Louis-Henri de Bourbon, dernier appelé vient prendre sa place. Fils du cinquième pair, il aime la guerre non moins que lui mais l’amour beaucoup plus ; à quinze ans, ivre d’une princesse d’Orléans, il a contracté mariage ; comme on ne lui laissait point consommer cette union, il a bonnement enlevé son épouse, reléguée dans le couvent de Panthémon.

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Louis-Henri-Joseph (1756-1830), duc de Bourbon et Prince de Condé, portrait de 1818.

La naissance d’un fils, le duc d’Enghien a consacré ce viol des usages, éveillant du même coup les habituelles sensibilités du siècle.


Les 6 pairs sont réunis.
Certes, il existe d’autres prince du sang, Conti, Enghien, Penthièvre et surtout d’autres pairs possédant un siège dans la grand-chambre du parlement et un manteau pour envelopper leur blason mais Louis XVI voit se grouper, en même temps que ses successeurs éventuels, ses conseillers naturels.
Ces princes, talentueux ou prometteurs n’exercent curieusement aucun pouvoir.
Excepté le prince de Condé, habitué des grands commandements, ils ne participent à la vie du royaume que par leurs responsabilités foncières ou leurs agitations de cour.
Le pouvoir, tout entier entre les mains du Roi, est délégué parfois à des gens d’épée, de robe, voire de négoce choisis par le monarque.
En cette journée toute de tradition, des scintillantes altesses apparaissent plus cruellement qu’aux temps ordinaires pour ce qu’elles sont : des figurants.
Tous descendants directs de Hugues Capet, de Saint Louis, tous Bourbons, puisque le dernier légitimé de Valois a disparu en la personne du comte d’Auvergne, les princes s’accomodent mal d’un état de sujétion dont Louis XIV, après son père et l’éminentissime [= Richelieu], fut l’artisan implacable.[…]
Depuis lors, un Bourbon n’est rien qu’une machine à faire la guerre, l’amour et des dettes, si les caprices de la Providence ne le portent jusqu’au premier rang.
A l’aurore de la dynastie, le Roi n’était que l’aîné, il est devenu le responsable avant d’incarner seul le pouvoir.
Jusqu’à Henri III, la légitimité, miraculeusement préservée depuis 6 siècles, s’incarnait moins aux yeux des politiques, dans l’homme que dans la famille.
Le sentiment du sacré, s’il émanait du Roi, touchait plus généralement au sang de France. Voilà pourquoi tant de bons gentilshommes et de raisonnables bourgeois avaient soutenu le fils contre le père, le cadet contre l’aîné, le cousin contre le chef du nom, sans ressentir le poids d’une félonie.
Ces temps révolus, la situation nouvelle pare la couronne d’un nouvel éclat mais ne manque point de l’alourdir.

Pour la soutenir, M.de Miromesnil cite maintenant les pairs ecclésiastiques : le vieux Rémois, lui-même, puis les ducs de Laon et de Langres, enfin les comtes de Beauvais, de Noyon et de Châlons. La tradition, cette fois toute septentrionale, prévaut encore dans cet appel.
Ainsi, l’archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, non plus que les titulaires de primatie MM. de Lyon et de Sens, de Bourges et de Bordeaux ne figurent à l’appel des élus.
La monarchie franque est née entre Meuse et Seine.
Les prélats s’en souviennent mais à l’inverse des pairs laïcs, ils ont conservé les titulatures correspondant à leur emploi.[…]

Le cardinal de la Roche-Aymon, au comble de sa douloureuse fierté :lol: , se saisit avec effort de la grande couronne de Charlemagne. 8)
De la main gauche, il la tient au-dessus de la tête du récipiendaire sans l’en ceindre. Les princes et les prélats désignés soutiennent de la dextre le gigantesque diadème. :D

-Que Dieu, récite le cardinal, vous couronne de la couronne de gloire et de justice. Qu’il vous arme de force et de courage, afin qu’étant béni par nos mains, plein de foi et de bonnes mœurs, vous arriviez à la couronne du règne éternel.

Les pairs retirent leurs mains :

-Recevez la couronne de votre royaume au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, afin que, rejetant le prestige de l’ancien ennemi des hommes et vous gardant de la contagion de tous les vices, vous soyez si zélé pour la justice, si accessible à la compassion et si équitable dans vos jugements que vous méritiez de recevoir de Notre-Seigneur Jésus-Christ la couronne du règne éternel dans la société des saints.

On n’entend plus M. de la Roche-Aymon. Un murmure d’attendrissement parcourt les tribunes et les stalles :roll: :?: ; la Reine, ne dominant plus son émotion, vient de quitter sa place pour dérober à la foule la vue de ses pleurs.[…] :D


La fille de Marie-Thérèse, ses larmes étanchées, reprend sa place. :D 8)
Après la proclamation, la consécration et le couronnement, elle voit se dérouler l’intronisation. Six hérauts de France, leurs dalmatiques écussonnées comme aux temps médiévaux, caducée en main, ouvrent la marche des pairs.
Derrière les douze, le maréchal de Clermont-Tonnerre, deux huissiers de chambre l’encadrant, porte Joyeuse haute et nue.

Avancent dans leur hoqueton lamé d’argent 6 gardes-écossaises suivies par deux des capitaines des gardes.

Le Roi, malgré sa force proverbiale, peine quelque peu sous les trente pieds carrés de son manteau relevé par le grand écuyer, M. de Lambesc.
M. le Grand, prince lorrain, fils d’une amazone de la maison de Rohan, ne passe point pour donner dans les idées à la mode. A la gauche de Louis XVI marchent le maréchal de Soubise et le Garde des Sceaux, à sa droite le duc de Bouillon, rejeton d’une lignée féodale domptée par Richelieu et justement le porteur de ce grand nom, maréchal et duc, minuscule poupée bientôt octogénaire, dont les prunelles reflètent les feux de la séduction et de la victoire.

Le cortège s’immobilisent au pied du jubé. Les hérauts se rangent en ligne.
Le Roi, Mgr. de la Roche-Aymon gravissent les quarante degrés.
Sa Majesté gagne le fauteuil mais ne s’assied pas. :D
Le cardinal, mitre en tête, récite deux oraisons.

Le contraste saisissant entre les scènes de la consécration et la pompe de l’intronisation frappe l’assistance. :shock:
Tout à l’heure, un humble postulant en corps de chemise s’abimait devant les prélats.
Maintenant, entre ciel et terre, une idole scintillante, fleuve de velours, d’hermine, de joyaux, portant les insignes à l’ordinaire contemplés seulement sur les tableaux apparaît dans l’irréalité de sa gloire. :D :D :D


L’archevêque fait oraison :

-Père Saint, nous avons pour intercesseur auprès de vous Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui a étendu pour nous ses mains sur la Croix. C’est par Lui que nous vous supplions d’anéantir l’impiété de tous ses ennemis. Faites, Grand Dieu, que votre peuple, libre de toute crainte, apprenne à ne craindre que vous seul.

M. de Reims dépose sa mitre : le consécrateur redevenu sujet, s’incline profondément, puis, sa révérence terminée, baise son souverain au front avant de s’écrier par trois fois :

-Vivat Rex in aeternum ! 8)

Les pairs ont atteint le sommet du jubé, s’approchent de Sa Majesté, désormais assise, reçoivent de lui l’accolade.
Les hérauts, après le premier des leurs, Montjoie-Saint-Denis, clament :

-Vive le Roi ! :D


L’assistance, dressée toute entière, reprend le cri millénaire. :D :D :D
Les portes de la cathédrale s’ouvrent à deux battants, laissant pénétrer un flot de peuple.
Les grandes orgues d’Oudin Meytre, fortes de 88 jeux et 6000 tuyaux font retentir leur chant d’allégresse tandis que s’ébranlent les 23000 livres de bronze du bourdon Charlotte.

A peine peut-on entendre la triple décharge de mousquéterie des gardes-françaises et suisses.
Aux remparts, les canons de Gribeauval, les meilleurs du monde, font retentir l’ ultima ratio regum [= « le dernier argument des rois. » Devise gravée sur les canons français depuis Louis XIV. :wink: ]

En tous les points de la nef, les hérauts jettent plutôt qu’ils ne distribuent les médailles frappées pour l’occasion.
Venus de Compiègne, des oiseliers ouvrent leurs cages ; des centaines de pigeon, de colombes, - symbole de la liberté des Francs et de la délivrance des prisonniers 8) montent, un rien grisés par les fumées d’encens, dans la lumière. Ils volent autour des torchères, s’élancent jusqu’aux voûtes.

Les canons et les fusils se taisent. Les cloches s’immobilisent, les médailles sont enfouies dans les poches ou les aumônières, les oiseaux se perchent, l’archevêque peut entonner le Te Deum, la messe commence.

Le Roi la suivra dévotement, communiera sous les deux espèces, recevant une grande hostie puis quelques gouttes de vin consacré dans le calice de Saint-Rémy, vase d’or et d’émaux cloisonnés, relevés de filigranes et de pierres précieuses.
Tout au long de la cérémonie, il manifestera la même attention, ne se distrayant de sa prière que pour observer la Reine, ému par sa défaillance. :D
Toujours en son grand costume, revêtu de son manteau mais portant enfin une couronne plus légère que celle de Charlemagne, il quittera la cathédrale pour se rendre à l’archevêché.

La Sainte-Ampoule va regagner les silencieuses profondeurs de sa crypte.
Durant les deux derniers règnes, le sort, bien souvent, s’est acharné sur les héritiers présomptifs ; à Louis XIV n’a succédé que son arrière-petit-fils, Louis XV, et au feu Roi, son petit-fils.
Louis XVI connaîtra-t-il une longue vie et les joies paternelles, mais verra-t-il mourir enfants et petits-enfants ? :?:

Quand les otages redescendront au caveau de Saint-Rémy pour conduire jusqu’en la cathédrale la colombe miraculeuse, quel prince recevra l’onction ? » :?: :roll:

Image Image

Louis XVI, en grand costume royal, par Duplessis (cliquez pour agrandir l'image) :wink:

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MessagePosté: 13 Mar 2005, 11:20 
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Inscription: 20 Fév 2005, 18:49
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Localisation: Paris
Magnifique, Louis-Auguste, c'est vraiment une présentation très réussie. Bravo et merci :D !

J'ai quelques questions : est-il attesté, et si oui par quelle source, que Louis XVI a "savonné" le passage sur l'extermination des hérétiques :shock: ? Turgot lui avait demandé d'y renoncer carrément, mais il avait refusé très explicitement. S'était-il finalement résigné à un "moyen terme"? Il n'en parle pas dans sa réponse au ministre...

Par ailleurs, que faut-il penser de sa volonté de se faire sacrer à Reims, et non à Paris comme Turgot, encore lui, avait essayé de l'en convaincre?

Amicalement,
CC


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MessagePosté: 13 Mar 2005, 14:40 
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Inscription: 14 Fév 2005, 23:47
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Localisation: Dans son monde...
Bonjour Claudine,

Comme vous l'avez lu, Jean-François Chiappe indique que le Roi a baissé la voix au moment de prononcer le serment de chasser du royaume les hérétiques. Evelyne Lever, dans sa biographie célèbre (page 192), le souligne aussi en se montrant plus sévère :

"[...] Avec ferveur, le roi prononce les serments qui l'engagent à maintenir la paix de l'Eglise, à empêcher les rapines, à faire observer la justice, à s'opposer aux duels et à exterminer les hérétiques.
Non sans hypocrisie, il marmonne de façon inintelligible les deux derniers serments.[...]"


Mais aucun d'eux ne nous dit d'où il tient ses informations. Des gazettes ? Des témoignages des contemporains ? :?:

Effectivement, comme vous le soulignez, Claudine, Turgot avait tenté de "moderniser" le rituel du Sacre et prié le Roi de ne pas prononcer le serment sur les hérétiques (mémoire de mai 1775). Le mentor du Roi, le comte de Maurepas, ne se rendant pas à Reims, vu son grand âge, Turgot avait espéré en profiter et convaincre le souverain. Malheureusement pour lui, durant tout le voyage qui le mène à Reims, le Roi l'ignore superbement et écrit chaque jour à Maurepas. :roll:

Louis XVI répondit à Turgot par une fin de non recevoir, le 10 juin :

"Je ne vous ai fait appeler, Monsieur, pour vous donner réponse à la lettre d'hier, parce que j'aimais mieux vous laisser un écrit comme gage de ma façon de penser sur votre compte à cette occasion.
Je pense que la démarche que vous avez faite auprès de moi est celle d'un honnête homme, et qui m'est fort attaché; je vous en sais le meilleur gré possible et je vous serai toujours très obligé à me parler avec la même franchise.
Je ne veux pourtant pas, dans ce moment-ci, suivre votre conseil; j'ai bien examiné depuis; j'en ai conféré avec quelques personnes et je pense qu'il y a moins d'inconvénients à ne rien changer. Mais je ne vous suis pas moins obligé de l'avis et vous pouvez être sûr qu'il demeurera secret, comme je vous prie de garder cette lettre."


Louis XVI demeure l'homme de la tradition. Il n'a rien voulu changer au rituel du déroulement du Sacre. Il a fait ouvrir les dossiers de préparation du Sacre de son aïeul en 1722 pour préparer le sien...tout comme il fera chercher les formes utilisées lors de la réunion des Etats Généraux en 1614 pour les suivre lors de celle de 1789...
Je présume - même si, en France, le Sacre ne fait pas le Roi - que Louis XVI ne se serait pas senti pleinement Roi de France s'il n'avait pas été oint, couronné et sacré selon les formes ancestrales, à l'imitation de ses aïeux, et à Reims.
C'est probablement pour cela aussi qu'il a refusé de se faire sacrer à Paris comme Turgot l'y engageait dans un mémoire du 11 novembre 1774.
Sur cette question, Louis XVI n'a pas tergiversé une seconde. Cela a été un non définitif : il irait à Reims.

Peu lui chaut que la côterie philosophique et l'un de ses principaux ministres trouvent le Sacre totalement obsolète et une dépense inutile. Pour le Roi, le pacte avec le Ciel - pour reprendre la jolie expression de Jean-François Chiappe - devait se faire à Reims et selon les formes usuelles. :wink:

Eric le Nabour dans sa biographie Louis XVI, le pouvoir et la fatalité (Editions Jean-Claude Lattès, 1988.) suggère que le "divorce" entre Turgot et le Roi daterait en partie des débats autour de l'organisation du Sacre... :? :?:

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MessagePosté: 13 Mar 2005, 19:26 
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Inscription: 14 Fév 2005, 22:01
Messages: 248
Localisation: Au pays des illusions
C'est une présentation à tous points de vue admirable, Sire. :roll: Je ne pense pas exagérer en disant qu'elle est sûrement la présentation la plus complète et la plus passionnante du Sacre du Roi de France à Reims dans toute l'histoire du Web !! :bravo:

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MessagePosté: 13 Mar 2005, 20:17 
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Inscription: 14 Fév 2005, 23:47
Messages: 4249
Localisation: Dans son monde...
Merci Claudine et Pingui-Marigny. :wink: mais je ne fais que recopier des articles et/ou des extraits de livre. :oops: Merci aux auteurs, beaucoup plus savants que moi. Moi, je ne fais que de la mise en page, de l'illustration pour rendre les sujets plus attrayants. :roll:

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