Louis se voit remettre les honneurs. On a disposé sur un plateau de vermeil les gants, symboles de la pureté des actions, l’anneau, expression du mariage mystique avec la France.
L’archevêque gante le Roi puis le bague au quatrième doigt de la main droite.
Le prélat prend le sceptre de Charlemagne hanté d’or surmonté du portrait de l’empereur franc.
Le sceptre de Charlemagne - © R.M.N. -
cliquez sur l'image pour l'agrandir.-Recevez la marque de la puissance royale appelée sceptre de droiture et règle de vertu.La dextre du Prince s’est à peine refermée sur l’insigne que la senestre s’ouvre pour prendre la main de justice. La prière cardinalice paraît contemporaine de Louis VII par la fraîcheur médiévale du sentiment :
-Recevez ce sceptre de vertu et d’équité, qu’il vous apprenne à user de douceur envers les gens de bien, à vous faire craindre des méchants ; à remettre dans le droit chemin ceux qui s’égarent, à tendre la main à ceux qui sont tombés, à confondre les orgueilleux, à relever les humbles afin que Jésus-Christ Notre-Seigneur vous ouvre la porte du Ciel, lui qui a dit de lui-même : « Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. »L’armée est toujours présente. Avant de les remettre aux pairs, quatre maréchaux portaient les honneurs : M.de Contades, la couronne, M.de Broglie, le sceptre, M. de Nicolaï, la main de justice. Quant à M. de Clermont-Tonnerre, ployant sous l’épée de Charlemagne, il tombera deux fois « mais, rapporte le duc d’Orléans, ne se fera pas mal et finira la cérémonie. »
Les offrandes aussi sont confiées à des militaires, tous quatre Cordons bleus. Les maréchaux de Muy, confident du feu Dauphin ; et de Mouchy, ancien de Bohême, sont chargés du pain d’argent et du vase rempli de vin.
Les lieutenants généraux du Châtelet, protégés de la Reine, et de Poyanne, commensal du premier prince du sang, ont présenté le pain d’or et la bourse de velours contenant les 13 médailles commémoratives.
M.de Miromesnil, ancien président du parlement de Rouen et garde des Sceaux depuis l’an passé, pensait-il connaître un jour pareil honneur, tenir l’office du chancelier et partant, citer nommément les pairs à participer au couronnement ?
Armand-Thomas Hue de Miromesnil (1723-1796), par Houdon (1777)Les gens de robe vont vite. Si la monarchie connaît depuis ses origines l’alliance turbulente du clergé, elle s’est donné pour serviteurs des hommes de loi, les élevant afin de retirer progressivement aux féodaux les droits de haute et de basse justice.
Petit à petit s’est constitué, non sans emprunt à Rome comme à la tradition germanique, un légisme du Roi. Dans les discordes du Moyen-Age et du XVIème siècle, la magistrature s’est montrée fidèle servante. Pourtant, au fil des âges, les têtes ont grossi non moins que les bonnets et les mortiers. Au légisme royal, de caractère composite, fait place un légisme dont la nature, selon ses promoteurs, doit procéder de la seule tradition romaine.
la volonté de faire légaliser leurs actes s’est retournée contre les souverains. 
; les parlements de Paris, de Rennes, de Grenoble notamment, las d’être considérés comme des organes d’enregistrement, se sont voulus chambre de réflexion, voire de délibération.
Lentement, les magistrats, longtemps la tête du tiers-état et l’inclinant vers le conservatisme par le système de la vénalité des charges, ont accédé au deuxième ordre
[= la noblesse], faisant créer à leur profit la noblesse de robe, bientôt plus turbulente que son aînée jalouse : la noblesse d’épée.
Foyer de gallicanisme, école d’austérité, le monde judiciaire perd en gravité. Le président à la mode le dispute parfois à l’abbé de cour en frivolité.
Toutefois, comme la France ne présente jamais un mouvement général, les parlements de Toulouse ou d’Aix notamment conservent le loyalisme des temps anciens.
-Monsieur, qui représentez le duc de Bourgogne, présentez-vous à cet acte.
Armes du duc de Bourgogne, pair temporel de FranceDuc de Bourgogne ! Le Roi ne peut entendre l’énoncé de cet apanage sans tressaillir ; il était porté par son aîné , un bon petit bonhomme
[(1751-1761)] passablement génial et un rien fou dont Sa Majesté gardera toujours le souvenir.
Sur l’invite du Garde des Sceaux, le comte de Provence, plus Monsieur que jamais, vieux prince marchant sur ses 20 ans, vint prendre le premier rang pour soutenir la couronne.
Le comte de Provence (1755-1834), frère puîné de Louis XVI et futur Louis XVIII-Monseigneur, qui représentez le duc de Normandie, présentez-vous à cet acte.
Armes du duc de Normandie, pair temporel de France.Le charmant comte d’Artois promène la nonchalance de ses dix-neuf ans
[pas encore 18 en fait] jusqu’à l’autel.
Le comte d’Artois (1757-1836), frère cadet de Louis XVI et futur Charles X (1824-1830), par Louis-Michel Van Loo, en 1770.Tout à l’heure, il a laissé tomber sa propre couronne puis échapper :
-Diable ! Diable !Le saisissant contraste entre les deux cadets du Roi, de surcroît beaux-frères puisqu’ils ont épousé deux filles du Savoyard Victor-Amédée III, ne manque point d’apparaître : Provence, gros et grave, Artois, mince et détaché.
Les Fils de France placés, M. de Miromesnil appelle les altesses sérénissimes dont la naissance a fait les princes les plus proches de la succession ; d’abord le premier prince de sang, feudataire d’Aquitaine pour un jour, le très généreux et très riche duc d’Orléans.

Armes du duc de Guyenne (Aquitaine), pair temporel de FranceSans posséder l’éclat de son aïeul le Régent ou la sainteté de son père le Génovéfain, il mérite l’affection de ses entours.
Louis-Philippe (1725-1785), duc d’Orléans, à genoux devant Louis XVI (cliquez pour agrandir l'image)
Hier bon soldat, il sait encourager les arts et combler les pauvres mais, s’entêtant volontiers de la chose politique, il croit servir le peuple en accordant son soutien au parlement. Son demi-siècle révolu fait de lui le Géronte des pairs laïcs.
Son fils de vingt-huit ans apparaît en qualité de comte de Toulouse.

Armes du comte de Toulouse, pair temporel de FranceAujourd’hui, il porte, comme les autres pairs historiques, couronne d’or et manteau violet doublé d’hermine. Ailleurs qu’en France ou dans l’Empire, on prendrait ces grands pour des rois. Mais M.de Chartres se plaît le plus souvent à orner sa large poitrine des curieux insignes d’une compagnie exotique.
Louis-Philippe-Joseph (1747-1793), duc de Chartres jusqu’en 1785 puis duc d’Orléans, dit « Philippe-Egalité », qui votera la mort de son cousin Louis XVI.
Représenté ici en costume de grand maître des Francs-Maçons.N’est-il pas, depuis qu’en 1771 s’en est allé le comte de Clermont, lui-même prince du sang, le Très Sérénissime Frère, grand maître du Grand Orient ?
Cinquième pair : Monsieur le Prince. Le chef de la maison de Condé remplit les obligations du comte de Flandres, dès longtemps relégué parmi les souvenirs.

Armes du comte de Flandres, pair temporel de France.A trente-neuf ans, cet homme de guerre maintient les traditions de sa branche, détachée du tronc avant l’avènement au trône du rameau principal mais illustrée par le mort de Jarnac et le vainqueur de Rocroy.
Louis-Joseph de Bourbon (1736-1818), Prince de Condé.-Monsieur le Duc, qui représentez le comte de Champagne, présentez-vous à cet acte.
Armes du comte de Champagne, pair temporel de France.Louis-Henri de Bourbon, dernier appelé vient prendre sa place. Fils du cinquième pair, il aime la guerre non moins que lui mais l’amour beaucoup plus ; à quinze ans, ivre d’une princesse d’Orléans, il a contracté mariage ; comme on ne lui laissait point consommer cette union, il a bonnement enlevé son épouse, reléguée dans le couvent de Panthémon.
Louis-Henri-Joseph (1756-1830), duc de Bourbon et Prince de Condé, portrait de 1818.La naissance d’un fils, le duc d’Enghien a consacré ce viol des usages, éveillant du même coup les habituelles sensibilités du siècle.
Les 6 pairs sont réunis.
Certes, il existe d’autres prince du sang, Conti, Enghien, Penthièvre et surtout d’autres pairs possédant un siège dans la grand-chambre du parlement et un manteau pour envelopper leur blason mais Louis XVI voit se grouper, en même temps que ses successeurs éventuels, ses conseillers naturels.
Ces princes, talentueux ou prometteurs n’exercent curieusement aucun pouvoir.
Excepté le prince de Condé, habitué des grands commandements, ils ne participent à la vie du royaume que par leurs responsabilités foncières ou leurs agitations de cour.
Le pouvoir,
tout entier entre les mains du Roi, est délégué parfois à des gens d’épée, de robe, voire de négoce choisis par le monarque.
En cette journée toute de tradition, des scintillantes altesses apparaissent plus cruellement qu’aux temps ordinaires pour ce qu’elles sont :
des figurants.Tous descendants directs de Hugues Capet, de Saint Louis, tous Bourbons, puisque le dernier légitimé de Valois a disparu en la personne du comte d’Auvergne, les princes s’accomodent mal d’un état de sujétion dont Louis XIV, après son père et l’éminentissime
[= Richelieu], fut l’artisan implacable.[…]
Depuis lors, un Bourbon n’est rien qu’une machine à faire la guerre, l’amour et des dettes, si les caprices de la Providence ne le portent jusqu’au premier rang.
A l’aurore de la dynastie, le Roi n’était que l’aîné, il est devenu le responsable avant d’incarner seul le pouvoir.Jusqu’à Henri III, la légitimité, miraculeusement préservée depuis 6 siècles, s’incarnait moins aux yeux des politiques, dans l’homme que dans la famille.
Le sentiment du sacré, s’il émanait du Roi, touchait plus généralement au sang de France. Voilà pourquoi tant de bons gentilshommes et de raisonnables bourgeois avaient soutenu le fils contre le père, le cadet contre l’aîné, le cousin contre le chef du nom, sans ressentir le poids d’une félonie.
Ces temps révolus, la situation nouvelle pare la couronne d’un nouvel éclat mais ne manque point de l’alourdir.
Pour la soutenir, M.de Miromesnil cite maintenant les pairs ecclésiastiques : le vieux Rémois, lui-même, puis les ducs de Laon et de Langres, enfin les comtes de Beauvais, de Noyon et de Châlons. La tradition, cette fois toute septentrionale, prévaut encore dans cet appel.
Ainsi, l’archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, non plus que les titulaires de primatie MM. de Lyon et de Sens, de Bourges et de Bordeaux ne figurent à l’appel des élus.
La monarchie franque est née entre Meuse et Seine.Les prélats s’en souviennent mais à l’inverse des pairs laïcs, ils ont conservé les titulatures correspondant à leur emploi.[…]
Le cardinal de la Roche-Aymon, au comble de sa douloureuse fierté

, se saisit avec effort de la grande couronne de Charlemagne.
De la main gauche, il la tient au-dessus de la tête du récipiendaire sans l’en ceindre. Les princes et les prélats désignés soutiennent de la dextre le gigantesque diadème.
-Que Dieu, récite le cardinal,
vous couronne de la couronne de gloire et de justice. Qu’il vous arme de force et de courage, afin qu’étant béni par nos mains, plein de foi et de bonnes mœurs, vous arriviez à la couronne du règne éternel.Les pairs retirent leurs mains :
-Recevez la couronne de votre royaume au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, afin que, rejetant le prestige de l’ancien ennemi des hommes et vous gardant de la contagion de tous les vices, vous soyez si zélé pour la justice, si accessible à la compassion et si équitable dans vos jugements que vous méritiez de recevoir de Notre-Seigneur Jésus-Christ la couronne du règne éternel dans la société des saints.On n’entend plus M. de la Roche-Aymon. Un murmure d’attendrissement parcourt les tribunes et les stalles

; la Reine, ne dominant plus son émotion, vient de quitter sa place pour dérober à la foule la vue de ses pleurs.[…]

La fille de Marie-Thérèse, ses larmes étanchées, reprend sa place.
Après la proclamation, la consécration et le couronnement, elle voit se dérouler l’intronisation. Six hérauts de France, leurs dalmatiques écussonnées comme aux temps médiévaux, caducée en main, ouvrent la marche des pairs.
Derrière les douze, le maréchal de Clermont-Tonnerre, deux huissiers de chambre l’encadrant, porte Joyeuse haute et nue.
Avancent dans leur hoqueton lamé d’argent 6 gardes-écossaises suivies par deux des capitaines des gardes.
Le Roi, malgré sa force proverbiale, peine quelque peu sous les trente pieds carrés de son manteau relevé par le grand écuyer, M. de Lambesc.
M. le Grand, prince lorrain, fils d’une amazone de la maison de Rohan, ne passe point pour donner dans les idées à la mode. A la gauche de Louis XVI marchent le maréchal de Soubise et le Garde des Sceaux, à sa droite le duc de Bouillon, rejeton d’une lignée féodale domptée par Richelieu et justement le porteur de ce grand nom, maréchal et duc, minuscule poupée bientôt octogénaire, dont les prunelles reflètent les feux de la séduction et de la victoire.
Le cortège s’immobilisent au pied du jubé. Les hérauts se rangent en ligne.
Le Roi, Mgr. de la Roche-Aymon gravissent les quarante degrés.
Sa Majesté gagne le fauteuil mais ne s’assied pas.
Le cardinal, mitre en tête, récite deux oraisons.
Le contraste saisissant entre les scènes de la consécration et la pompe de l’intronisation frappe l’assistance.
Tout à l’heure, un humble postulant en corps de chemise s’abimait devant les prélats.
Maintenant, entre ciel et terre, une idole scintillante, fleuve de velours, d’hermine, de joyaux, portant les insignes à l’ordinaire contemplés seulement sur les tableaux apparaît dans l’irréalité de sa gloire.
L’archevêque fait oraison :
-Père Saint, nous avons pour intercesseur auprès de vous Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui a étendu pour nous ses mains sur la Croix. C’est par Lui que nous vous supplions d’anéantir l’impiété de tous ses ennemis. Faites, Grand Dieu, que votre peuple, libre de toute crainte, apprenne à ne craindre que vous seul.M. de Reims dépose sa mitre : le consécrateur redevenu sujet, s’incline profondément, puis, sa révérence terminée, baise son souverain au front avant de s’écrier par trois fois :
-Vivat Rex in aeternum !
Les pairs ont atteint le sommet du jubé, s’approchent de Sa Majesté, désormais assise, reçoivent de lui l’accolade.
Les hérauts, après le premier des leurs, Montjoie-Saint-Denis, clament :
-Vive le Roi !
L’assistance, dressée toute entière, reprend le cri millénaire.
Les portes de la cathédrale s’ouvrent à deux battants, laissant pénétrer un flot de peuple.
Les grandes orgues d’Oudin Meytre, fortes de 88 jeux et 6000 tuyaux font retentir leur chant d’allégresse tandis que s’ébranlent les 23000 livres de bronze du bourdon Charlotte.
A peine peut-on entendre la triple décharge de mousquéterie des gardes-françaises et suisses.
Aux remparts, les canons de Gribeauval, les meilleurs du monde, font retentir l’
ultima ratio regum [= « le dernier argument des rois. » Devise gravée sur les canons français depuis Louis XIV.
]En tous les points de la nef, les hérauts jettent plutôt qu’ils ne distribuent les médailles frappées pour l’occasion.
Venus de Compiègne, des oiseliers ouvrent leurs cages ; des centaines de pigeon, de colombes,
- symbole de la liberté des Francs et de la délivrance des prisonniers
– montent, un rien grisés par les fumées d’encens, dans la lumière. Ils volent autour des torchères, s’élancent jusqu’aux voûtes.
Les canons et les fusils se taisent. Les cloches s’immobilisent, les médailles sont enfouies dans les poches ou les aumônières, les oiseaux se perchent, l’archevêque peut entonner le Te Deum, la messe commence.
Le Roi la suivra dévotement, communiera sous les deux espèces, recevant une grande hostie puis quelques gouttes de vin consacré dans le calice de Saint-Rémy, vase d’or et d’émaux cloisonnés, relevés de filigranes et de pierres précieuses.
Tout au long de la cérémonie, il manifestera la même attention, ne se distrayant de sa prière que pour observer la Reine, ému par sa défaillance.
Toujours en son grand costume, revêtu de son manteau mais portant enfin une couronne plus légère que celle de Charlemagne, il quittera la cathédrale pour se rendre à l’archevêché.
La Sainte-Ampoule va regagner les silencieuses profondeurs de sa crypte.
Durant les deux derniers règnes, le sort, bien souvent, s’est acharné sur les héritiers présomptifs ; à Louis XIV n’a succédé que son arrière-petit-fils, Louis XV, et au feu Roi, son petit-fils.
Louis XVI connaîtra-t-il une longue vie et les joies paternelles, mais verra-t-il mourir enfants et petits-enfants ?
Quand les otages redescendront au caveau de Saint-Rémy pour conduire jusqu’en la cathédrale la colombe miraculeuse, quel prince recevra l’onction ? »

Louis XVI, en grand costume royal, par Duplessis (cliquez pour agrandir l'image)