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Inscription: 14 Fév 2005, 23:47 Messages: 4249 Localisation: Dans son monde...
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Voici quelques nouveaux développements sur les relations franco-vietnamiennes extraits de L'Europe et le monde à la fin du XVIIIème siècle, de Michel Devèze (Albin Michel, 1970; pages 178 à 182).
"[...] les divers projets qu'un ancien commerçant de Canton, de Rothé, offre successivement à Choiseul-Praslin, Vergennes et Sartine d'installer un établissement solide en Cochinchine, etc. Visiblement, ce sont les succès de l'Angleterre dans l'Inde, les échecs coloniaux de la France qui hantent les esprits.
Dans son mémoire, Réflexions politiques et secrètes sur les royaumes de Cochinchine et du Cambodge (1776), de Rothé n'écrivait-il pas :
"Il semble qu'il ne reste plus que la Cochinchine qui ait échappé à la vigilance des Anglais. S'ils s'y décident avant nous, nous en serons exclus pour jamais, nous aurons perdu un point important dans cette partie de l'Asie, qui nous rendrait les maîtres d'intercepter aux Anglais, en temps de guerre, leur commerce avec la Chine."
Rothé n'avait pas tout à fait tort : en 1778, Warren Hastings avait député en Cochinchine un agent de l'East India, Chapman, avec mandat de nouer des rapports commerciaux étroits avec le pays. Mais la guerre d'Amérique, les soucis des Anglais dans l'Inde, empêchèrent l'exécution de ce projet.
Du côté français, si tous les projets, dont certains avaient reçu un commencement d'exécution, s'arrêtèrent court, c'est que l'argent manquait, c'est que la Compagnie des Indes n'existait plus (depuis 1769), et que les dirigeants politiques se montrèrent d'une prudence extrême, peut-être excessive. Tous ces projets témoignent en tout cas de la persistance des visées de la France sur l'Indochine. Or, les victoires de la guerre d'Amérique allaient encourager les Français à tenter enfin quelque chose, d'autant qu'une guerre civile et sociale divisait la Cochinchine et que les mandarins cochinchinois étaient venus dans l'Inde même chercher des secours européens contre les usurpateurs Tay-Son. Le paradoxe, c'est que ce fut un évêque, entouré de quelques volontaires, qui allait apporter au souverain légitime l'aide qui lui manquait pour triompher des rebelles et offrir ainsi le spectacle d'une première collaboration militaire franco-vietnamienne.
Les missions catholiques françaises et le rôle de Mgr Pigneau de Béhaine.
Malgré des persécutions spasmodiques, les missions catholiques n'avaient jamais cessé en Cochinchine ni au Tonkin. C'est au Tonkin cependant, dirigé par les Trinh, que les persécutions avaient été les plus fréquentes : 1706, 1712-13, 1721, 1736-37, 1765, 1773, et alors qu'aucun religieux européen n'avait été mis à mort au XVII[sup]e[/sup] siècle, plusieurs missionnaires subirent le martyre au XVIII[sup]e[/sup]. Cependant, en 1759, Mgr Néez, vicaire apostolique au Tonkin occidental, dans une lettre à la reine Marie Leszczynska, évaluait à 12000 le nombre des chrétiens de son vicariat.
Au Cambodge, la situation est moins tendue, mais le christianisme n'en est qu'à son début. En 1770, le P. Levasseur, grâce à sa traduction du catéchisme en langue khmère, chercha à favoriser les conversions, rendues difficiles par l'attachement des Cambodgiens au bouddhisme. Mais c'est en Cochinchine, malgré les persécutions, non sanglantes d'ailleurs de 1714, 1724, 1750, 1763, 1767, que les missionnaires eurent le plus d'influence.
Les jésuites, en particulier, qui avaient obtenu en partage le nord de la Cochinchine, région de la capitale, jouirent à la cour d'une faveur analogue à celle dont leurs confrères avaient bénéficié à la cour de Pékin. [...] C'est alors qu'éclata la grande révolte des Tay-Son (montagnards de l'Ouest) dont l'histoire reste à écrire : menée à l'origine par des commerçants et des bouddhistes hostiles au pouvoir des Nguyen en Cochinchine et des Trinh au Tonkin, elle devient vite populaire et triomphe successivement des deux dynasties, recréant ainsi l'unité du Vietnam pour la première fois depuis deux siècles.
Or, les Tay-Son, partisans du bouddhisme et du taoïsme étaient encore moins favorables aux chrétiens que les anciens maîtres du pays. C'est pourquoi le supérieur du séminaire des missions étrangères, Pigneau de Béhaine, aux prises avec mille difficultés, n'hésita pas, alors qu'il était devenu évêque in partibus d'Adran, à faire alliance avec le souverain légitime de Cochinchine, Nguyen-Anh, qu'il rencontra par hasard en 1777, alors que ce dernier était en pleine déconfiture.
Nguyen-Anh se montre d'ailleurs favorable à la fois aux Européens et au christianisme. Il sait que ses ancêtres ont pu s'installer sur le trône du Sud-Vietnam grâce aux armes achetées aux Portugais, il cherche de toute évidence une aide semblable des Européens de l'Inde. Tant que la guerre d'Amérique dura, cette aide était impossible à obtenir. Mais en février 1785, Mgr Pigneau de Béhaine, dont les missions sont dispersées et persécutées par les Tay-Son, s'embarque pour Pondichéry, emmenant avec lui le fils de Nguyen-Anh, le prince Canh, âgé de quatre ans.
Les autorités de Pondichéry ne prirent pas tout de suite au sérieux l'évêque qui dut attendre plus d'un an avant de pouvoir gagner la France sur un bâtiment de commerce en juillet 1786.
Arrivé à Versailles, agissant au nom du souverain de Cochinchine, Mgr Pigneau de Béhaine eut néanmoins quelque peine à obtenir l'appui officiel du gouvernement. Pourtant, l'enfant royal dans cette situation romanesque et avec son costume exotique ne pouvait manquer d'émouvoir les coeurs sensibles et d'intéresser les lecteurs d'histoires orientales. Mais surtout, Pigneau de Béhaine réussit à convaincre le cardinal Loménie de Brienne. Il fut admis au Conseil, en présence de Louis XVI lui-même.
Le 28 novembre 1787, était signé par le comte de Montmorin et l'évêque d'Adran, agissant pour Nguyen-Anh, un traité d'alliance.
La France devait envoyer quatre frégates et 1450 hommes avec du matériel d'artillerie.
Mais en échange, elle recevait la souveraineté du port de Tourane et de l'île de Poulo-Condore. La France se réservait en outre le commerce extérieur de la Cochinchine, qui devait devenir une "petite Inde française de remplacement", suivant les termes d'H. Cordier.
Or, Mgr Pigneau de Béhaine n'était pas au bout de ses peines. Louis XVI et ses ministres, en présence d'une situation financière désastreuse et d'une situation sociale menaçante, n'avaient pas été sincères. Ils avaient voulu se débarrasser d'un solliciteur gênant et réserver l'avenir en ce qui concerne l'Indochine; en effet, les instructions secrètes transmises au gouverneur de Pondichéry quelques jours après le traité disaient seulement :
" S.M. soutiendra le roi de Cochinchine si les circonstances le permettent."
Le commandant des troupes de l'Inde, le comte de Conway, était laissé libre de juger de l'opportunité de l'intervention. Or, ce dernier s'y montra opposé et le fit savoir à Versailles, tandis que les Anglais, fort satisfaits, proposèrent au prélat une forte somme s'il consentait à leur remettre le prince Canh, car eux se chargeraient d'aider son père.
C'est alors que l'évêque, outré, décide de "faire la révolution lui-même en Cochinchine" (juin 1789), selon son expression. Il obtient tout de même de Conway son passage en Cochinchine avec une frégate.
La France officielle n'accorde à Nguyen-Anh qu'une fourniture de poudre, mais l'évêque d'Adran a fait assez de publicité autour de son entreprise pour qu'un certain nombre de volontaires français, parfois transfuges de la marine, soient venus chercher aventure auprès de lui. Comme il y en avait beaucoup dans l'Inde à cette époque, les volontaires français - dont une 40aine d'officiers - rendirent d'importants services.
Lebrun dressa les plans d'une nouvelle ville à Saïgon et construisit des fortifications; Olivier de Puymanel forma plusieurs régiments d'infanterie à l'européenne; Jean-Marie Dayot organisa une marine moderne, aux coques doublées de cuivre, et releva l'hydrographie des côtes cochinchinoises; Barizy se chargea des approvisionnements et Chaigneau succéda à Dayot à la tête de la marine...etc
Quant à Mgr Pigneau de Béhaine, son moral à toute épreuve, sa détermination encouragèrent le souverain dans la longue lutte qui devait aboutir à sa victoire totale sur les Tay-Son et à l'unification du Vietnam tout entier sous sa direction. L'évêque mourut trop tôt (1799) pour voir son protégé devenir l'empereur Gia-Long, mais il pouvait en mourant s'estimer heureux du résultat obtenu. La christianisation cependant, malgré la protection officielle du souverain, ne fit que peu de progrès, car le roi lui-même voulait rester fidèle à la religion de ses ancêtres.
Certes, on ne doit pas exagérer l'importance de l'apport français dans la reconquête par Nguyen-Anh de son pays puisque ce dernier avait déjà repris possession de toute la basse Cochinchine quand Pigneau de Béhaine revint en Cochinchine en 1789, mais l'aide française a été précieuse, d'autant que, de la façon dont elle se présenta, elle était assez désintéressée." 
_________________ "Les habitants de Tahiti envoyèrent à M. Cook un cochon et une jeune fille en signe de bienvenue. Moyen de combler deux sortes d'appétit."
Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799)
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