La cuisine en Chine au XVIIIème siècle était très raffinée et élaborée, et par chance on la connaît bien, grâce à l’œuvre d’un des grands lettrés de ce siècle, Yuan Mei. (袁枚)
Yuan Mei (1716-1797) était un lettré officiel à l’origine : de grande famille, il était très brillant et il avait passé facilement les examens impériaux. Il était devenu sous-préfet très jeune, mais il n’avait pas voulu garder ses
fonctions. Il avait donc démissionné, à trente-quatre ans, et il s’était retiré dans sa résidence de famille où il avait créé une sorte de "paradis philosophique" très particulier, basé sur une sorte de transgression d‘un peu toutes les conventions de l‘époque (par exemple, il accueillait les femmes et les considérait comme égales des hommes

). Il avait aussi beaucoup voyagé, et comme il était fin gastronome, au cours de ses voyages, il avait recueilli quantité de recettes dans toutes les régions qu’il avait visitées.
Il a ensuite expérimenté toutes ces recettes, et encore d’autres, dans sa résidence, et il a compilé le fruit de ses recherches dans un ouvrage intitulé
Suiyuan Sian, "livre de recettes de la villa Sui" (du nom de sa résidence).
Le livre obéit aux règles des traités systématiques qui étaient très nombreux sous les Qing, sauf qu’au lieu de répertorier et classer des objets nobles, comme des livres, des peintures, des données scientifiques, il répertorie des recettes en les classant par époques, par régions et par techniques culinaires. C’était un peu scandaleux, mais c‘est très caractéristique de Yuan Mei.
Il y a en tout trois-cent vingt six recettes décomptées, qui appartiennent aux cuisines de quatre régions principales : le sud du Yangtsé, le Shandong, l’Anhui, et le Guangdong. Certaines sont des recettes anciennes, relevées dans des documents littéraires (les Chinois aiment bien mettre des recettes dans les romans

), ou transmises par des traditions locales. D’autres sont des recettes modernes pour l’époque, et puis il y a des créations de Yuan Mei lui-même et de ses amis.
Il y a aussi des règles pour présenter les plats à table, comme celle-ci :
Citation:
Pour bien servir, il faut offrir d'abord les mets salés, ensuite les mets sucrés. Les mets lourds doivent venir avant les mets légers. Les mets secs, avant ceux en sauce ou en soupe. Dans le monde, il y a cinq saveurs : salée, sucrée, acide, piquante et amère. Il ne faut pas que la saveur salée domine les autres. Il faut réfléchir, pour savoir quand les convives ont bien rempli leur estomac, et qu‘ils commencent à en avoir assez. Alors il faut servir les mets piquants pour éveiller l‘estomac.
Cette règle de service d'un repas chinois est toujours actuelle.
Et toutes les techniques sont soigneusement expliquées par Yuan Mei, comme celle-ci pour bien cuire un aliment.
Citation:
Le point important pour bien cuire est la température. Pour un plat sauté, il est préférable que le feu soit fort. Si le feu est trop bas l’aliment perdra son goût. On emploie un feu bas pour les plats mijotés ou bouillis. Si le feu est trop fort, le plat brûlera. On emploie successivement un feu fort puis un feu bas quand on veut réduire le jus dans un plat.
Les techniques et les recettes de Yuan Mei sont encore très valables, et on les emploie beaucoup en Chine. Beaucoup de recettes sont devenues des classiques, comme le "poulet du mendiant" ou le "chou piquant au sésame". Les recettes sont parfois faciles à faire, d’autres très compliquées. Certaines étaient employées à la table de l’empereur : ce sont les plus raffinées bien sûr.
Quelques exemples de plats de Yuan Mei (en photos de maintenant

)
Des raviolis farcis avec un mélange de chou et de soja.
Cliquez sur les images pour les agrandirDes petits pâtés de poulet

Des petits gâteaux aux noix

Des crèpes farcies aux épinards chinois.

Un gruau de riz au porc étuvé

Toutes ces recettes faciles à faire sont trop bonnes!
Yuan Mei était un vrai cuisinier qui connaissait son affaire. Il disait qu’avant tout, il fallait la qualité première de l’aliment.
Citation:
Si la nature d'un homme est vile ou stupide, rien ne le changera, même si c’est Confucius ou Mencius en personne qui lui enseigne. Si la nature d’un aliment est mauvaise, rien ne lui donnera du goût, même si c’est le plus grand cuisinier qui le prépare.
Ce précepte est resté très important dans la cuisine chinoise, surtout dans le Sud, dans la cuisine cantonaise par exemple où la qualité et la fraîcheur des aliments est le premier point.
Yuan Mei était aussi un mangeur très doué : on raconte de lui qu’après avoir participé à un festin de quarante services, en rentrant chez lui il a eu une petite faim, et il a demandé un bol de gruau à son cuisinier pour se caler l’estomac!

Mais attention, il avait le goût très raffiné aussi, malgré son grand appétit. Par exemple, le matin, il buvait en premier, avant le thé, de la rosée qui s’était amassée dans les fleurs de bananier, et qui avait un parfum spécial (la fleur de bananier est délicieuse en cuisine, en soupe ou en ragoût).
Il a composé un joli poème sur cette habitude.
Chaque jour je bois la rosée fraîche sur les fleurs de bananier
Souvent je dois la voler aux oiseaux
Pourquoi le nectar de jade doit-il avoir mille ans?
Chaque goutte si douce, un instant éternel.
Enfin, il faut savoir que son recueil de recettes est très diffusé et populaire en Chine, il est encore souvent publié et vendu. C'est un classique de base de la cuisine chinoise.
