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 Sujet du message: Histoire philosophique de la Cuisine par Brillat-Savarin
MessagePosté: 31 Jan 2009, 21:29 
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Je poursuis ma découverte de l'ouvrage de Brillat-Savarin, paru en 1826, quelques mois avant son décès.
Je vous propose ce soir les passages consacrés à l'époque qui nous occupe ici de sa méditation XXVII, dans laquelle il développe une "histoire philosophique de la cuisine". :wink:



MEDITATION XXVII
Histoire philosophique de la Cuisine


"[...]

Siècles de Louis XIV et de Louis XV


Ce fut sous ces auspices que commença le siècle de Louis XIV; et sous ce règne brillant la science des festins obéit à l'impulsion progressive qui fit avancer toutes les autres sciences.

On n'a point encore perdu la mémoire de ces fêtes qui firent accourir toute l'Europe, ni de ces tournois où brillèrent pour la dernière fois les lances que la baïonnette a si énergiquement remplacées, et ces armures chevaleresques, faibles ressources contre la brutalité du canon.

Toutes ces fêtes se terminaient par de somptueux banquets, qui en étaient comme le couronnement; car telle est la constitution de l'homme, qu'il ne peut point être tout à fait heureux quand son goût n'a point été gratifié; et ce besoin impérieux a soumis jusqu'à la grammaire, tellement que, pour exprimer qu'une chose a été faite avec perfection, nous disons qu'elle a été faite avec goût.

Par une conséquence nécessaire, les hommes qui présidèrent aux préparations de ces festins devinrent des hommes considérables, et ce ne fut pas sans raison; car ils durent réunir bien des qualités diverses, c'est-à-dire le génie pour inventer, le savoir pour disposer, le jugement pour proportionner, la sagacité pour découvrir, la fermeté pour se faire obéir, et l'exactitude pour ne pas faire attendre.

Ce fut dans ces grandes occasions que commença à se déployer la magnificence des surtouts, art nouveau qui, réunissant la peinture et la sculpture, présente à l'oeil un tableau agréable et quelquefois un site approprié à la circonstance ou au héros de la fête.

C'était là le grand et même le gigantesque de l'art du cuisinier; mais bientôt des réunions moins nombreuses et des repas plus fins exigèrent une attention plus raisonnée et des soins plus minutieux.

Ce fut au petit couvert, dans le salon des favorites, et aux soupers fins des courtisans et des financiers, que les artistes firent admirer leur savoir, et, animés d'une louable émulation, cherchèrent à se surpasser les uns les autres.

Sur la fin de ce règne, le nom des cuisiniers les plus fameux était presque toujours annexé à celui de leurs patrons : ces derniers en tiraient vanité. Ces deux mérites s'unissaient; et les noms les plus glorieux figurèrent dans les livres de cuisine à côté des préparations qu'ils avaient protégées, inventées ou mises au monde.

Cet amalgame a cessé de nos jours : nous ne sommes pas moins gourmands que nos ancêtres, et bien au contraire; mais nous nous inquiétons beaucoup moins du nom de celui qui règne dans les souterrains. L'applaudissement par inclination de l'oreille gauche est le seul tribut d'admiration que nous accordons à l'artiste qui nous enchante; et les restaurateurs, c'est-à-dire les cuisiniers du public, sont les seuls qui obtiennent une estime nominale qui les place promptement au rang des grands capitalistes. Utile dulci.

Ce fut pour Louis XIV qu'on apporta des Echelles du Levant l'épine d'été, qu'il appelait la bonne poire; et c'est à sa vieillesse que nous devons les liqueurs.

Ce prince éprouvait quelquefois de la faiblesse, et cette difficulté de vivre qui se manifeste souvent après l'âge de soixante ans; on unit l'eau-de-vie au sucre et aux parfums, pour lui en faire des potions qu'on appelait, suivant l'usage du temps, potions cordiales. Telle est l'origine de l'art du liquoriste.

Il est à remarquer qu'à peu près vers le même temps l'art de la cuisine florissait à la cour d'Angleterre. La Reine Anne était très gourmande; elle ne dédaignait pas de s'entretenir avec son cuisinier, et les dispensaires anglais contiennent beaucoup de préparations désignées (after queen's Anne fashion) à la manière de la reine Anne.

La science, qui était restée stationnaire pendant la domination de madame de Maintenon, continua sa marche ascensionnelle sous la régence.

Le duc d'Orléans, prince spirituel et digne d'avoir des amis, partageait avec eux des repas aussi fins que bien entendus. Des renseignements certains m'ont appris qu'on y distinguait surtout des piqués d'une finesse extrême, des matelotes aussi appétissantes qu'au bord de l'eau, et des dindes glorieusement truffées.
Des dindes truffées !!! dont la réputation et le prix vont toujours croissant ! Astres bénins dont l'apparition fait scintiller, radier et tripudier les gourmands de toutes les catégories.

Le règne de Louis XV ne fut pas moins favorable à l'art alimentaire. Dix-huit ans de paix guérirent sans peine toutes les plaies qu'avaient faites plus de soixante ans de guerre; les richesses créées par l'industrie, et répandues par le commerce ou acquises par les traitants, firent disparaître l'inégalité des fortunes, et l'esprit de convivialité se répandit dans toutes les classes de la société."

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"Les habitants de Tahiti envoyèrent à M. Cook un cochon et une jeune fille en signe de bienvenue. Moyen de combler deux sortes d'appétit."

Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799)


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 Sujet du message: Re: Histoire philosophique de la Cuisine par Brillat-Savarin
MessagePosté: 31 Jan 2009, 21:30 
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"C'est à dater de cette époque 1 qu'on a établi généralement dans tous les repas, plus d'ordre, de propreté, d'élégance, et ces divers raffinements qui, ayant toujours été en augmentant jusqu'à nos jours, menacent maintenant de dépasser toutes les limites et de nous conduire au ridicule.

Sous ce règne encore, les petites maisons et les femmes entretenues exigèrent des cuisiniers des efforts qui tournèrent au profit de la science.
"On de grandes facilités quand on traite une assemblée nombreuse et des appétits robustes; avec de la viande de boucherie, du gibier, de la venaison et quelques grosses pièces de poisson, on a bientôt composé un repas pour soixante personnes.
Mais pour gratifier des bouches qui ne s'ouvrent que pour minauder, pour allécher des femmes vaporeuses, pour émouvoir des estomacs de papier mâché et faire aller des efflanqués chez qui l'appétit n'est qu'une velléité toujours prête à s'éteindre, il faut plus de génie, plus de pénétration et plus de travail que pour résoudre un des plus difficiles problèmes de géométrie de l'infini."

1.
Citation:
D'après les informations que j'ai prises auprès des habitants de plusieurs départements, vers 1740, un dîner de dix personnes se composait comme il suit :

1er service

le bouilli;
une entrée de veau cuit dans son jus;
un hors d'oeuvre

2e service

un dindon
un plat de légumes;
une salade;
une crème (quelquefois)

Dessert

du fromage;
du fruit;
un pot de confitures


On ne changeait que trois fois d'assiette, savoir : après le potage, au second service et au dessert.
On servait très rarement du café, mais assez souvent du ratafia de cerises ou d'oeillets, qu'on ne connaissait que depuis peu de temps

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 Sujet du message: Re: Histoire philosophique de la Cuisine par Brillat-Savarin
MessagePosté: 31 Jan 2009, 21:31 
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Louis XVI


"Arrivé maintenant au règne de Louis XVI et aux jours de la Révolution, nous ne nous traînerons pas minutieusement sur les détails des changements dont nous avons été témoins; mais nous nous contenterons de signaler à grands traits les diverses améliorations qui, depuis 1774, ont eu lieu dans la science des festins.

Ces améliorations ont eu pour objet la partie naturelle de l'art, ou les moeurs et institutions sociales qui s'y rattachent; et quoique ces deux ordres de choses agissent l'un sur l'autre avec une réciprocité continuelle, nous avons cru devoir, pour plus de clarté nous en occuper séparément.

Améliorations sous le rapport de l'art

Toutes les professions dont le résultat est de préparer ou de vendre les aliments, telles que cuisiniers, traiteurs, pâtissiers, confiseurs, magasins de comestibles et autres pareilles, se sont multipliées dans des proportions toujours croissantes; et ce qui prouve que cette augmentation n'a eu lieu que d'après des besoins réels, c'est que leur nombre n'a point nui à leur prospérité.

La physique et la chimie ont été appelées au secours de l'art alimentaire : les savants les plus distingués n'ont point cru au-dessous d'eux de s'occuper de nos premiers besoins, et ont introduit des perfectionnements depuis le simple pot-au-feu de l'ouvrier jusqu'à ces mets extractifs et transparents qui ne sont servis que dans l'or ou le cristal.

Des professions nouvelles se sont élevées; par exemple, les pâtissiers de petit four, qui sont la nuance entre les pâtissiers proprement dits et les confiseurs. Ils ont dans leur domaine les préparations où le beurre s'unit au sucre, aux oeufs, à la fécule, telles que les biscuits, les macarons, les gâteaux parés, les meringues et autres friandises pareilles.

L'art de conserver les aliments est aussi devenu une profession distincte, dont le but est de nous offrir dans tous les temps de l'année les diverses substances qui sont particulières à chaque saison.

L'horticulture a fait d'immenses progrès, les serres chaudes ont mis sous nos yeux les fruits des tropiques; diverses espèces de légumes ont été acquises par la culture ou l'importation, et entre autres l'espèce de melons cantaloups qui, ne produisant que de bons fruits, donne aussi un démenti journalier au proverbe.1

1
Citation:
Il faut en essayer cinquante
Avant que d'en trouver un bon.


Il paraît que les melons tels que nous les cultivons n'étaient pas connus des Romains; ce qu'ils appelaient melo et pepo n'étaient que des concombres qu'ils mangeaient avec des sauces extrêmement relevées.
Apicius, De re coquinaria


On a cultivé, importé et présenté dans un ordre régulier les vins de tous les pays : le madère qui ouvre la tranchée, les vins de France qui se partagent les services, et ceux d'Espagne et d'Afrique qui couronnent l'oeuvre.

La cuisine française s'est approprié des mets de préparation étrangère, comme le harik et le beefsteack; des assaisonnements, comme le caviar et le soy; des boissons comme le punch, le négus et autres.

Le café est devenu populaire : le matin comme aliment, et après dîner comme boisson exhilarante et tonique. On a inventé une grande diversité de vases, ustensiles et autres accessoires, qui donnent au repas une teinte plus ou moins marquée de luxe et de festivité; de sorte que les étrangers qui arrivent à Paris trouvent sur les tables beaucoup d'objets dont ils ignorent le nom et dont ils n'osent souvent pas demander l'usage.

Et de tous ces faits on peut tirer la conclusion générale que, au moment où j'écris ces lignes, tout ce qui précède, accompagne ou suit les festins est traité avec un ordre, une méthode et une tenue qui marquent une envie de plaire tout à fait aimable pour les convives.

Derniers perfectionnements

On a ressuscité du grec le mot gastronomie; il a paru doux aux oreilles françaises, et quoiqu'à peine compris, il a suffi de le prononcer pour porter sur toutes les physionomies le sourire de l'hilarité.

On a commencé à séparer la gourmandise de la voracité et de la goinfrerie; on l'a regardée comme un penchant qu'on pouvait avouer, comme une qualité sociale, agréable à l'amphitryon, profitable au convive, utile à la science, et on a mis les gourmands à côté de tous les autres amateurs qui ont aussi un objet connu de prédilection.

Un esprit général de convivialité s'est répandu dans toutes les classes de la société; les réunions se sont multipliées, et chacun, en régalant ses amis, s'est efforcé de leur offrir ce qu'il avait remarqué de meilleur dans les zones supérieures.

Par suite du plaisir qu'on a trouvé à être ensemble, on a adopté pour le temps une division plus commode, en donnant aux affaires le temps qui s'écoule depuis le commencement du jour jusqu'à sa chute, et en destinant le surplus aux plaisirs qui accompagnent et suivent les festins.

On a institué les déjeuners à la fourchette, repas qui a un caractère particulier par les mets dont il est composé, par la gaieté qui y règne, et par la toilette négligée qui y est tolérée.

On a donné des thés, genre de comessation tout à fait extraordinaire, en ce que, étant offerte à des personnes qui ont bien dîné, elle ne suppose ni l'appétit ni la soif; qu'elle n'a pour but que la distraction, et pour base que la friandise.

On a créé les banquets politiques, qui ont constamment eu lieu depuis trente ans toutes les fois qu'il a été nécessaire d'exercer une influence actuelle sur un grand nombre de volontés; repas qui exigent une grande chère, à laquelle on ne fait pas attention, et où le plaisir n'est compté que pour mémoire.

Enfin les restaurateurs ont paru : institution tout à fait nouvelle qu'on n'a point assez méditée, et dont l'effet est tel, que tout homme qui est maître de trois ou quatre pistoles peut immédiatement, infailliblement, et sans autre peine que celle de désirer, se procurer toutes les jouissances positives dont le goût est susceptible."

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 Sujet du message: Re: Histoire philosophique de la Cuisine par Brillat-Savarin
MessagePosté: 31 Jan 2009, 22:16 
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Je vous remercie de ces extraits, Louis-Auguste. Ils sont vraiment instructifs, et très agréables à lire. :D
Le rapport entre les évolutions politiques et celles de la cuisine est vraiment bien pensé. Je ne sais pas si tout est vrai (par exemple, est-ce qu'on a réellement inventé les liqueurs pour guérir les vapeurs de Louis XIV vieillissant? :shock: :lol: ) mais c'est ingénieux et plaisant.

Je crois que je vais me procurer le livre pour le lire en entier. J'avais entendu parler de Brillat-Savarin, mais je ne savais pas qu'il était si bon écrivain. :oops:

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Quand on sonde les choses, les connaissances s'approfondissent.
Les connaissances s'approfondissant, les désirs se purifient.
Les désirs une fois purifiés, le cœur se rectifie.
Le cœur étant rectifié, on peut réformer sa personne.

Kong Tseu, La Grande Etude


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 Sujet du message: Re: Histoire philosophique de la Cuisine par Brillat-Savarin
MessagePosté: 31 Jan 2009, 23:43 
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Sam Wong a écrit:
[...] (par exemple, est-ce qu'on a réellement inventé les liqueurs pour guérir les vapeurs de Louis XIV vieillissant? :shock: :lol: )[...]


Je n'en sais rien, Sam :oops: :lol: , mais en me replongeant rapidement dans le livre de Stanis Perez, La santé de Louis XIV. Une biohistoire du Roi-Soleil (Champ Vallon), je n'ai pas trouvé trace de liqueurs inventées et/ou employées comme remède pour guérir le roi. :wink:

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 Sujet du message: Re: Histoire philosophique de la Cuisine par Brillat-Savarin
MessagePosté: 01 Fév 2009, 00:53 
Brillat-Savarin a l'art de captiver son lecteur de bien des manières. :lol:
Moi, il me met l'eau à la bouche. :lol: :oops:

Ces extraits sont effectivement historiquement bien intéressants.


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 Sujet du message: lexandre
MessagePosté: 01 Fév 2009, 09:04 
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Merci de votre réponse, Louis-Auguste.

Peut-être Brillat-Savarin a inventé cela... J'ai trouvé dans le Dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas, une affirmation contraire, qui semble faire allusion à son texte ou à la source de celui-ci.

Citation:
On a prétendu que les liqueurs ne dataient que de la vieillesse de Louis XIV, et que Fagon, son premier médecin et en même temps chimiste fort distingué, les avait inventées pour réconforter et rajeunir le vieux monarque ; il est avéré cependant qu'on fabriquait, sous le règne de Louis XII, d'excellents ratafias et que les élixirs étaient déjà connus du temps de Charles VII.


Mais peut-être que Dumas a tort également :oops: :lol: . Cela n'a pas d'importance bien sûr, et n'ôte rien à l'intérêt de ce genre de livre. :D

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 Sujet du message: Re: Histoire philosophique de la Cuisine par Brillat-Savarin
MessagePosté: 01 Fév 2009, 09:33 
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Stanis Perez parle effectivement d'un elixir que l'on faisait prendre à Louis XIV. Je n'avais pas associé ce mot à une liqueur, hier en relisant rapidement. :oops: :lol: De l'inconvénient de l'évolution de la langue... :mrgreen:
Mais effectivement, un elixir, c'est bien différents ingrédients dissous dans l'alcool mélangé à du sirop donc, une liqueur, au sens vieilli et médical du terme.
Mea culpa, mea maxima culpa. :passion:

Maintenant, je ne trancherai pas le débat entre Brillat-Savarin et Dumas, Louis XIV ou Charles VII. :wink:

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