
Notice extraite du catalogue
Peintures françaises des XVIIème et XVIIIème siècles des musées d'Amiens, par Matthieu Pinette (Somogy, éditions d'art, 2006)
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L'éducation de la Vierge
par Jean Honoré Fragonard (Grasse, 1732 - Paris, 1806)
huile sur toile, vers 1775
H. : 0,921 m
L. : 0,731 m
Amiens, musée de Picardie"Les évangiles apocryphes accordent à la Vierge Marie une mère, nommée Anne, qui, dans sa vieillesse, aurait conçu sans péché et enfanté celle qui, à son tour, devait mettre le Christ au monde. Dès l'époque médiévale, l'une des représentations traditionnelles de sainte Anne ,ous la montre enseignant à la Vierge enfant : c'est le thème retenu ici par Fragonard. Sainte Anne, âgée, est assise et sa toute jeune fille, debout, se serre contre ses jambes. Elle lève le regard vers le visage maternel et pose la main sur un grand livre ouvert devant elle. Des chérubins se dissimulent dans la pénombre qui nimbe la scène.
Tous les biographes de Fragonard se sont interrogés sur la datation de cette oeuvre et Rosenberg ( cat. exp. Paris, New York, 1987-1988 ) propose de la situer juste après le second voyage italien (1773-1774), au cours duquel l'artiste accompagne un riche financier, Pierre Jacques Onésyme Bergeret de Grancourt.
On connaît trois versions de cette composition. L'une d'elle, à San Francisco, assez monumentale et d'une facture plus appuyée, pourrait être placée (selon Rosenberg) juste avant le périple dans la péninsule.
l'éducation de la Vierge par Fragonard (Fine Arts Museums of San Francisco)Fragonard aurait ainsi repris, quelques années plus tard, le même poncif, mais avec une manière toute différente, dans l'exemplaire d'Amiens, comme dans celui de Los Angeles qui pourrait en être l'esquisse.
L'éducation de la Vierge (The Armand Hammer Foundation, Los Angeles)On peut en tout cas remarquer l'évidente proximité de cette composition avec celle de Tiepolo (Venise, 1696 - Madrid, 1770), de sujet analogue que l'artiste a pu admirer et copier lors de ses deux passages à Venise, en 1761 et 1774, dans l'église Santa Maria della Fava.
L'éducation de la Vierge, par Tiepolo (détail)
A voir ici, en situation dans l'église susmentionnée.Ce spectaculaire tableau, que l'on a prétendu parfois inachevé, a certainement été conçu ainsi volontairement par l'artiste, qui entendait proposer une vision, mieux une révélation, avec cette touche "brumeuse", mystérieuse et presque fantomatique. Fragonard veut ici faire admirer sa technique, son pinceau allusif, sa matière légère servie par une monochromie qui fait jouer un éventail de teintes allant de l'ocre clair jusqu'au brun sombre, grâce à une lumière contrastée et fiévreuse qui gomme les formes. Une fois encore, Rembrandt (Leyde, 1606 - Amsterdam, 1669), que Fragonard semble avoir eu l'occasion d'étudier à nouveau lors d'un bref voyage en Hollande (qui aurait eu lieu en 1763-1764, 1772, ou 1775-1776 selon les auteurs), est à l'origine de cette inspiration. Mais le travail de Fragonard invite aussi à la méditation avec cette muette conversation entre une femme et une fillette, annonciatrice de tant de douleurs et d'espoirs. On notera enfin que la représentation de scènes religieuses est assez rare chez Fragonard, mais que celui-ci paraît toutefois avoir été fasciné par de tels sujets dont il a volontiers livré des versions différentes, comme on le voit pour
le Repos en Egypte ou
la Visitation.
La puissance onirique d'une telle toile, toute d'étrangeté et de sérénité, mais aussi sa rigueur et son relatif "classicisme" annoncent déjà les travaux ultimes d'un artiste dont le talent sera bientôt sollicité par la tentation néoclassique."