Toujours sur le thème de la Chine vue de l’Ouest,

il faut savoir que le « goût de la Chine » a aussi touché la botanique des Lumières.
Les savants du XVIIIème siècle se sont fort intéressés à la flore locale ainsi qu’à la pharmacopée chinoise, même s’il les ont souvent abordées de façon approximative, par le jeu de reproductions multiples.
Un bon exemple, significatif de leurs travaux dans ce domaine, est l’
Herbier ou Collection des Plantes Médicinales de la Chine, publié en 1781 par Pierre-Joseph Buc’hoz.
Dans ce magnifique in-folio, 303 plantes chinoises sont représentées, réparties sur cent pages. Elles ne sont identifiées que par une transcription de leur nom chinois fournie en index (avec de nombreuses erreurs de références

). Normalement, leurs noms botaniques auraient dû être donnés ultérieurement, « rangés suivant le système du Chevalier de Linné », dans une
Histoire Naturelle & Economique des trois Règnes... qui ne fut jamais publiée.
Les gravures n’étaient pas originales, mais tirées de deux œuvres antérieures de l’auteur :
- Les
Première et seconde Centuries de Planches enluminées et non enluminées Représentant au Naturel ce qui se trouve de plus intéressant et de plus curieux parmi les animaux, les végétaux et les minéraux pour servir d’intelligence à l’Histoire générale des trois règnes de la Nature, une série de fascicules publiés par souscription, où les noms des plantes figuraient en chinois, mais aussi en transcription latine (qui permet d’identifier correctement les noms chinois, la copie des idéogrammes étant parfois fantaisiste

),
- La
Collection précieuse et enluminée des fleurs les plus belles et les plus précieuses qui se cultivent tant dans les jardins de la Chine que dans ceux de l’Europe, dont la première partie, « Plantes de la Chine peintes dans le Pays », est une série de cent planches consacrée à des fleurs ornementales. Ces plantes sont représentées « à la chinoise », c’est-à-dire associées à un autre élément naturel (rocher, insecte, animal) et identifiées chacune par un nom chinois en idéogrammes.
Toutes ces plantes chinoises avaient été représentées, selon Buc’hoz, « d’après un manuscrit peint et unique qui se trouve dans la bibliothèque de l’Empereur de Chine ».
De quoi s’agit-il? En réalité, Buc’hoz a utilisé la copie d’une copie

: à savoir la copie que le Père Le Chéron d’Incarville avait fait réaliser à Pékin, par des peintres chinois, de la copie du
Bencao pinhui jingyao (本草品汇精要), l'
Essentiel classé de la matière médicale de Liu Wentai, copie produite par le Père Schreck au XVIIème siècle.
Je ne sais pas si c’est clair.
A l’origine de tout ça, il y a donc un traité de pharmacopée chinoise illustré, en fait une compilation méthodique produite pour la bibliothèque impériale au XVIème siècle. Cet ouvrage a été copié par les Jésuites (enfin par des artistes chinois travaillant sous leur direction), en plusieurs exemplaires plus ou moins complets. Le Père Schreck en avait fait réaliser un au XVIIème siècle, connu sous le titre de
Plinius Indicus ; un siècle plus tard, le Père d’Incarville fit réaliser à son tour, de cette copie, deux copies gravées, une pour la bibliothèque du roi de France, et une pour le botaniste Bernard de Jussieu. La première est perdue, la seconde est conservée par la bibliothèque de l‘Institut et le Cabinet des Estampes.
Buc’hoz a donc reproduit dans ses ouvrages les gravures réalisées pour le Père d’Incarville à partir de la copie de Schreck.

Il ne signale pas sa source, mais dit juste que les spécimens représentés dans ses planches ont été « peints à la Chine », ce qui n’est pas faux, mais peut malgré tout induire son lecteur en erreur…
Le principal intérêt de ses livres n'est de toute façon guère scientifique, mais esthétique : les planches sont très belles, et la
Collection des plantes médicinales de la Chine, particulièrement soignée, constitue "une magnifique chinoiserie", pour reprendre la formule de présentation d'Hubert Métaillé.
Quelques illustrations pour finir.
Le modèle original, le vrai manuscrit chinois

Une planche de la copie de Schreck

Un exemple de gravure de la série des
Centuries de planches enluminées…

Et enfin, un lien où voir les planches de l’Herbier de Buc’hoz (trop grandes pour passer dans le forum, désolée).
http://web2.bium.univ-paris5.fr/livanc/ ... o=chapitre