Aujourd'hui, un nouveau botaniste des Lumières un peu particulier, qui nous permet de rester sur le thème de la Chine,

et qui n'est pas si secondaire qu'on le dit parfois, puisqu'il a décrit le premier, et même introduit en France, un fruit destiné à un grand avenir.
Voici donc
Pierre Le Chéron d'Incarville
Né à Louviers en 1706, il fit des études poussées dans les principales branches scientifiques, avant d'entrer dans les ordres en 1727 comme membre de la Société de Jésus. Sa curiosité pour les terres lointaines le désignait "naturellement" pour les missions, et il fit ses premières armes dans ce domaine au Canada, plus exactement à Québec, où il enseigna les lettres de 1730 à 1735. De retour en France, il étudia à fond la sériculture, la chimie, et se lia avec Bernard de Jussieu, le grand botaniste qui venait de remplacer Tournefort au Jardin du Roi.
En 1740, il partit pour la Chine, toujours dans le même cadre, bien que les missions chrétiennes eussent été interdites par les empereurs Kangxi, puis Yongzheng.

Il voyagea via l'Indonésie, Macao puis Canton, et le récit de sa traversée et de son arrivée en Chine, très vivant et plein de fines observations, garde la trace de l'émerveillement que fut pour lui la découverte de l'Extrême-Orient.
L'empereur alors régnant était Qianlong, fils de Yongzheng, et tout aussi défavorable que son père au christianisme. Dans les années 1740, la situation des chrétiens de Chine était fort mauvaise : le contexte politique instable, avec les tentatives de soulèvement des sociétés taoïstes du Sud, les inquiétudes causées à l'empereur par les entreprises anglaises et hollandaises, la condamnation des "rites chinois" par le pape Benoït XIV qui venait de paraître et contenait des termes très violents et méprisants pour la culture chinoise,

tout cela constituait autant de facteurs peu favorables au christianisme.
Néanmoins Incarville fut bien accueilli à Pékin : les souverains mandchous, despotes autoritaires, mais aussi fins politiques, savaient tout à fait distinguer entre les tentative institutionnelles de conversion et les personnes de religion chrétienne. S'ils interdisaient les premières, parce qu'ils y voyaient, à juste titre, les prémisses d'entreprises de colonisation de leur empire par les puissances européennes, ils respectaient les secondes en tant qu'individus, et les admiraient comme artistes et savants sans se mêler de leur culte particulier.
Logé dans le palais où Qianlong avait installé les autres Jésuites, tout près de son propre palais, Incarville y poursuivit des années durant des recherches sur la flore de Chine, ainsi que sur les techniques d'exploitation des plantes par les Chinois. Il eut accès pour ce faire aux bibliothèques impériales et aux ateliers, et put conduire d'importantes herborisations dans le parc de la résidence jésuite, mais aussi dans toute la région de Pékin.
Les fruits de son travail sont nombreux, faute d'être très scientifiques

: Incarville était un amateur en botanique,

mais bon connaisseur des systèmes de son temps, grand travailleur et doué d'une belle ouverture d'esprit.
Il était également fin observateur, et ses descriptions de plantes, toujours très détaillées, ont permis d'identifier beaucoup des spécimens récoltés qu'il ne pouvait pour sa part désigner que par des formules vagues, comme
arbor incognita sinarum,

faute de références plus précises. Sa correspondance avec Jussieu est également passionnante. Elle comprend un très beau petit herbier, soigneusement réalisé : contenues dans cinquante-sept chemises, de nombreuses plantes des environs de Pékin y sont fixées par de la cire et très bien conservées, ainsi que quelques spécimens de la Chine du Sud, surtout de Macao.
Incarville avait envoyé d'autres herbiers à Jussieu, mais ils se sont perdus, interceptés par les Anglais, alors en guerre contre la France, ou engloutis en mer.

D'autres herbiers de sa main ont toutefois subsisté, dont l'un envoyé en Russie, à l'Académie de Saint-Petersbourg avec laquelle il était en correspondance.
Au nombre des envois d'Incarville en France, il faut aussi compter des graines, et notamment celles de l'
Actinidia deliciosa, autrement dit le Kiwi, qui à l'époque ne suscitèrent pas beaucoup d'intérêt.

Mais la description d'Incarville est excellente, et c'est la première réalisée en Europe.
Le Jardin des Plantes à Paris conserve également le souvenir de ses envois, par exemple sous la forme de ce beau
Sophora Japonica (une espèce purement chinoise malgré son nom) semé par Jussieu en 1742 à partir des graines d'Incarville.
Un autre apport important de sa part fut l'entreprise de copie, pour envoi en France, d'un manuscrit de la bibliothèque impériale, dont il croyait qu'il s'agissait du
Plinius Indicus réalisé par le Père Schreck. En réalité, le manuscrit de Schreck reproduisait le
Bencao Pinhui Jingyao, un traité de botanique compilé en 1505 par Liu Wentai. L'ouvrage avait été republié et actualisé sous Kangxi, à la fin du XVIIème siècle, mais c'est la forme ancienne que fit copier Incarville. Il transmit de la sorte une source très précieuse sur les sciences chinoises, en plus d'une bien belle pièce artistique.
Incarville, qui avait appris le chinois, s'entendait bien avec Qianlong

: l'empereur n'était pas botaniste lui-même, mais il adorait les fleurs et les plantes.
"L'empereur aime les fleurs. Il a un appartement fait exprès, d'où il découvre une petite colline toute couverte de matricaires. Il y en a une quantité étonnante, ce qui fait ici le même effet que nos renoncules et anémones d'Europe, avec cet avantage que la fleur de la matricaire dure plus longtemps et vient après que les autres fleurs ont passé", écrit par exemple Incarville à ce propos. La matricaire si chère à Qianlong, c'est le chrysanthème, fleur très appréciée en Chine encore aujourd'hui.
L'empereur aimait beaucoup aussi les plantes d'Europe et d'Amérique, dont il était curieux : pour lui, Incarville cultivait dans ses serres tulipes, narcisses et scabieuses. A sa grande joie, le Jésuite lui montra un jour une plante qui l'émerveilla et l'amusa beaucoup, et je pense que tous les amateurs de plantes du forum comprendront aisément pourquoi : c'était le
Mimosa Pudica, la "sensitive"...
L'exploit d'avoir pu cultiver en Chine cette plante extraordinaire, qui prouvait bien que les arbres avaient une âme,

valut à Incarville la charge de botaniste officiel de Qianlong et l'accès au jardin impérial.
Malheureusement, Incarville mourut prématurément, en 1757, d'une fièvre contre laquelle même les médecins impériaux, envoyés à son chevet, ne purent rien.
Il est bien oublié aujourd'hui, un peu injustement.

Heureusement son souvenir subsiste malgré tout dans les jardins européens, car Jussieu a donné son nom, en hommage, à une charmante espèce de Bignoniacée, très populaire pour ses couleurs vives.
