Voici donc Jean-Baptiste Fusée-Aublet.
C’est un personnage assez étrange et très attachant, représentatif de son temps, un peu le type de « l’aventurier des Lumières » au pays de la botanique et du commerce. Fort remuant, assez savant, un peu brigand peut-être

, mais très philanthrope à la mode du XVIIIème siècle.
Il était né en 1723 dans une bonne famille de Salon-de-Provence et sa jeunesse avait été confortable : pas de collège pour lui, mais des précepteurs à domicile et une bonne initiation aux « sciences », surtout la chimie qui était à la mode.
Il fit des études à l’Université de Montpellier, la plus renommée de France après Paris dans le domaine de la botanique, puis se spécialisa dans le traitement chimique des plantes médicinales et particulièrement dans la distillation des « huiles » employées dans la pharmacopée de l’époque. Il travailla notamment aux côtés de Boissier de Sauvages, un médecin et naturaliste languedocien qui pensait qu’on pouvait classer les maladies du corps humain comme on classait les espèces végétales de la nature

, et qui lui transmit en partie sa conception de la science à la fois moderne et semi-magique.
Mais c’est auprès de Jussieu, d’abord à Lyon puis à Paris, qu’il acquit véritablement les bases d’une science botanique de qualité, tout en se liant au cercle des esprits « éclairés » de la capitale qui militaient en faveur d’une modernisation du savoir. La protection du baron d’Holbach lui valut finalement un poste d’apothicaire compositeur du roi, et c’est muni de ce titre qu’il partit pour son premier voyage, comme employé de la Compagnie des Indes. Il s’agissait d’aller créer un Jardin Botanique et un laboratoire de pharmacie à l'île de France –aujourd’hui Maurice.
Il s’acquitta à merveille de sa tâche, faisant preuve de son savoir dans le choix des espèces et leur traitement. Les choses allèrent moins bien lorsqu’il se mêla un peu trop d’administration et voulut se préoccuper du commerce général de l’île, car il se heurta à un autre personnage haut en couleurs de l’époque : Pierre Poivre, le « voleur d’épices » ardent promoteur du commerce français des îles.
Sans entrer dans les détails d’une « affaire » qui passionna l’opinion de son temps et nous paraît aujourd’hui assez singulière et difficile à démêler

, on peut dire que Fusée-Aublet se tira mal de sa confrontation avec Poivre.
Accusé par ce dernier d’avoir détruit volontairement des plants de muscadier qui devaient permettre de briser le monopole hollandais sur l’épice en cultivant l’arbre à l’ïle de France, il dut finalement rentrer en France et renoncer à son poste. S’il prétendit toujours que les plants étaient morts naturellement, et que le marchand chinois qui avait vendu les « noix de muscade » germées à Poivre l’avait trompé en lui vendant en fait des noix d’arec sèches

(ce qui est fort possible car Poivre était bien meilleur aventurier et commerçant que botaniste

), il ne put le prouver et les savants parisiens sollicités tranchèrent en faveur de son adversaire.
Son avis sur la question générale de l’agronomie dans les îles, à savoir qu’il fallait promouvoir les cultures des plantes locales dans leurs milieux d’origine, comme le faisaient les indigènes, et non les répandre d’île en île afin d’enrichir la nation (fût-ce au prix des guerres et de l’exploitation acharnée des hommes et des terres), avait en quelque sorte deux siècles d’avance…

Une telle vue des choses n’était pas, en tout cas, celle de son temps, et Poivre savait mieux qu'Aublet prendre le vent des Lumières.
En 1762, de retour dans sa ville natale, il y entreprit la création d’un jardin botanique dans sa propriété de Canourgues, avant de repartir aux « îles », cette fois-ci pour la Guyane.
Devenu plus prudent, il se cantonna à son rôle de savant et fit bien : il accumula en moins de deux ans un herbier considérable, l'un des plus beaux de l'époque des Lumières

. Rentré en France en 1766, il travailla durant presque dix années à la publication de ses recherches, qui virent finalement le jour en 1775 sous le titre d’
Histoire des Plantes de la Guyane Française rangées selon la méthode sexuelle. La méthode sexuelle, c’était la méthode linnéenne avec les améliorations des Jussieu, autrement dit la plus précise et efficace alors connue.

L’ouvrage décrivait des centaines de nouvelles espèces (dont l’
Hevea, le « caoutchouc », qui avait déjà été repéré par des explorateurs mais dont il donne la première description botanique) : c’est le vrai titre de gloire scientifique d’Aublet. Il lui valut d’être pensionné par Louis XVI et nommé à l’Académie des Sciences.
La fin de la vie d’Aublet fut paisible, répartie entre les travaux savants et la surveillance de son jardin de Salon où il avait introduit nombre d’arbres exotiques. Il mourut en 1778.