Gaston Maugras, jeune provincial venu faire ses études à Paris, visita en 1791 le château de Versailles déserté par la famille royale et par la cour. Il fit le récit de deux journées passées à Versailles dans une lettre envoyée à sa mère."Nous sommes arrivés à Versailles sur les 11 heures.
La façade du château de Versailles, qui vint s'offrir d'abord à nos regards, n'a point la majestueuse régularité qu'on admire dans celle du Louvre; elle est cependant riche et imposante, mais elle ne m'a point autant frappé que je m'y étais attendu. Les dehors de la chapelle sont remarquables ainsi que les immenses cours par lesquelles on arrive au château, surtout la dernière, qui est pavée de marbres de diverses couleurs.
Quant aux appartements, il suffit de dire que tout leur ensemble se ressent bien de la magnificence et de la grandeur de Louis XIV. Le seul défaut qu'on puisse y trouver est la trop grande prodigalité de l'or; en quelques endroits que l'on jette les yeux, ils ne sont frappés que de l'éclat de ce riche métal.
L'on y voit des tableaux de la plus grande perfection. Parmi le grand nombre de ceux qui ont excité mon admiration, je citerai :
la mort de Saint-François par Annibal Carrache,
l'apparitiondu prophète Samuel au roi Saül, par Salvator Rosa, la
Visite d'Alexandre et de Parménion aux femmes de Darius par Le Brun,
le châtiment du roi Cyrus par Rubens, et quelques autres de Paul Véronèse. Les peintures de la galerie représentent les victoires de Louis XIV.
L'on nous a fait voir le lit où mourut ce roi; c'est tout ce qu'on peut faire de plus majestueux et de plus riche. Nous avons encore vu le salon d'Hercule, remarquable par son étendue et par ses peintures de la plus grande beauté; c'est là où le roi reçut pour la première fois les états généraux.
Nous avons passé par là à la salle des Etats, qui répond très bien au reste du château par sa majesté et sa splendeur. Notre guide nous a fait monter sur le théâtre, dont l'étendue est immense; je te dirai en passant que c'était le bavard le plus impitoyable que j'aie jamais trouvé :
"Messieurs, nous disait-il,
voilà la place où se mettent les ducs, les comtes, les marquis, les vicomtes et les barons; voici les loges des chevaliers, des cordons bleus, des croix de Saint-Louis, des commandeurs et des autres seigneurs, etc."Notre homme était en trop beau chemin pour finir sitôt; il parlait encore quand nous l'avons prié de nous mener à la chapelle.
L'intérieur de la chapelle est fort gai; les voûtes et les plafonds sont d'un blanc éclatant sur lequel de légers ornements en or font un effet merveilleux; le marbre et les dorures y sont prodigués avec goût et délicatesse.
Nous avons visité ensuite la bibliothèque, où se gardent les correspondances avec toutes les puissances étrangères et les portraits des souverains de l'Europe.
Après dîner, nous avons tourné nos pas vers l'orangerie; il y avait pour lors près de huit à neuf cents orangers; les plus petits étaient d'environ 6 à 7 pieds; ils formaient une forêt odoriférante et agréable.
Après avoir monté une haute terrasse qui domine sur les parterres de l'orangerie, nous nous sommes avancés dans ces jardins dessinés par Le Nôtre. Que de beautés ! Ce n'est que merveille sur merveille ! Quelle élégance ! Quelle agréable diversité dans ces charmants parterres, dans ces longues avenues, dans ces allées majestueuses, dans ces vastes bassins, dans ces étangs immenses, dans ces superbes cascades ! Joins à cela des statues divines qu'on jurerait animées sans la blancheur éblouissante du marbre, et si, c'est dire beaucoup, dignes, en un mot, du ciseau de Praxitèle ou de Michel-Ange. [...]
Nous avons passé au petit Trianon, maison de plaisance de la reine; j'ai trouvé cette espèce de colifichet tout aussi accompli dans son genre que les jardins de Versailles. La maison, qui est meublée à la moderne de la manière la plus élégante, n'a rien de bien remarquable; mais aussi le petit bois qui l'entoure est tout ce qu'on peut voir de plus charmant. En voici la description :
Après avoir traversé une petite allée de tilleuls, au bout de laquelle est un pavillon où nous avons vu les figures de cire qui représentent les ambassadeurs indiens venus à Versailles en 1788, nous sommes entrés dans le labyrinthe tortueux qui nous a conduits vers une grotte sombre taillée dans le roc, en voûtes pleines de rocailles; au fond se trouvaient des sièges de gazon et du sein du rocher jaillissait une source limpide dont les eaux argentines, tombant par petites cascades dans les différentes aspérités du rocher, causaient un doux murmure qui provoquait le sommeil ou la réflexion.
Le même labyrinthe nous a conduits ensuite sur un vieux pont de bois qui paraissait tomber en ruines, et sous lequel roulait avec fracas, du haut d'un rocher menaçant, un torrent rapide qui s'enfuyait en bouillonnant au travers de la prairie.
Nous sommes parvenus de là vers un petit hameau dont les maisons étaient tapissées de lierre, de chèvrefeuille et de treilles tortueuses. Nous y avons vu une laiterie, un pigeonnier, une bergerie avec tout l'attirail des pasteurs, petit chapeau, musette, panetière, houlette. Il y avait aussi les étables et le bercail. Plus loin, sur les bords d'un lac, s'élevait une tour chinoise construite sur la cime d'un rocher, au pied duquel était attachée une légère nacelle. Ici, c'était une vieille tour tombant en ruines; le temps paraissait avoir miné le roc, qui la soutenait encore à peine, et l'on voyait, épars çà et là, les débris de ses créneaux. Là, une île entourée de roseaux au milieu de laquelle paraissait le temple de l'Amour; la statue de ce dieu, chef-d'oeuvre de sculpture, était représentée se faisant un arc; elle avait à ses pieds des couronnes, des armes, des bêches et des houlettes; ses yeux malins étaient tournés vers la porte du temple et il avait l'air de vous crier :
"Garde à vous !"Nous sommes arrivés ensuite à l'ermitage de la reine. L'intérieur était tapissé de mousse sèche, tous les meubles étaient d'une grande simplicité. Il était placé sur le penchant d'une petite colline, au pied de laquelle on voyait une verte prairie, émaillée de mille fleurs naissantes : une petite rivière coulait au milieu. [...]
Un nouveau sentier qui descendait du sommet de la colline nous a conduits à un salon de musique fort élégant; à côté s'élevait une petite salle de spectacle dont les peintures en relief et les autres ornements étaient d'un précieux et d'une délicatesse admirables.
Après plusieurs détours dans l'épaisseur du bois, nos oreilles ont été frappées d'un léger bruit semblable à celui que produit la meule d'un moulin à eau : un moment après nous nous sommes trouvés en effet auprès d'un petit moulin placé au bas d'une cascade dont l'eau se précipitait impétueusement de la hauteur de vingt pieds, pour le moins, et paraissait s'élancer du milieu de deux rochers. [...]
Il y avait de distance en distance d'autres rochers sur lesquels l'eau formait en tombant mille petites nappes qui, réfléchissant les rayons du soleil, produisaient un effet merveilleux. L'on arrivait au moulin par un pont de pierre dont les arches se réfléchissait dans les ondes d'un ravin profond formé par l'impétuosité de la cascade. [...]
Ce matin nous avons été avant déjeuner au grand Trianon. Quand on a vu les jardins de Versailles, ceux de ce dernier paraissent peu de chose. L'entrée vers les promenades est cependant assez remarquable; c'est une très belle colonnade tout en marbre. Nous n'avons pas pu voir les appartements, ils étaient fermés.
Après déjeuner, nous avons tourné nos pas vers la ménagerie. Pour premier animal nous y avons trouvé un Suisse des plus féroces, cette espèce de capricorne, bien fait pour garder des lions et des tigres, nous a ouvert la ménagerie après mille difficultés. Nous y avons vu d'abord un boeuf d'Afrique; il ressemble assez à un cerf par la couleur de sa peau et par la forme de son corps. Ses jambes de derrière sont plus courtes que celles de devant, ce qui lui donne une figure assez singulière.
Nous avons examiné ensuite avec la plus grande curiosité un rhinocéros. Cet animal est presque deux fois gros comme un boeuf; il a les yeux très petits, sa peau est d'un brun noir, et paraît très dure; elle forme de grands replis qui retombent les uns sur les autres. Son haleine est infecte; on lui a creusé un grand trou plein de boue au milieu de la cour où il est renfermé, dans lequel il se vautre; comme il remue peu, j'ai eu le temps de l'esquisser; je t'envoie ce croquis.
On nous a montré de plus une espèce de zèbre : cet animal qui ressemble beaucoup à un âne, a la démarche vive et légère; les bandes qui lui sillonnent le corps lui donnent un air gai, intéressant et font un très joli effet. Il nous a approchés avec assez de familiarité.
Nous sommes arrivés ensuite devant l'étable grillée où dormait un lion, élevé dès sa jeunesse avec un chien à qui il n'a jamais fait le moindre mal. A notre abord la bête s'est éveillée et s'est retirée au fond de l'étable après nous avoir regardés fixement tous les trois, d'un air assez paisible.
Nous avons remarqué qu'il commençait à se battre fièrement les flancs de sa queue et à montrer ses griffes...
Oh !Oh ! me suis-je écrié, ceci ne me dit rien de bon...En effet, à peine avais-je fini ces derniers mots qu'il s'est élancé vers nous avec l'impétusoité de l'éclair... dans un clin d'oeil il avait repris toute sa férocité.
Je t'avouerai franchement et sans gasconnades que malgré les barreaux et les rampes de fer qui nous séparaient de lui, il m'a causé une grande frayeur. Ce qui m'a un peu étonné, c'est de voir le chien se jouer impunément avec sa queue pendant que, l'oeil étincelant de rage, ce dernier courait çà et là dans l'étable.
Nous avons vu encore plusieurs oiseaux étrangers des plus curieux; et voilà tout ce qu'il y avait pour lors dans la ménagerie.
Après dîner nous avons été visiter les grandes et les petites écuries du roi; elles étaient (à ce qu'on nous a dit) dégarnies des plus beaux chevaux : il y en avait cependant encore beaucoup. Le bâtiment des écuries est superbe."

Edmond Géraud in
Journal d'un étudiant pendant la Révolution (1789-1793), par Gaston Maugras, Calmann-Lévy, Paris, 1890.
Le passage reproduit ici est cité dans
Reportages. Les témoins racontent l'Histoire..., par John Carey et Florence Maruejol (éditions Carrère, 1988)