Texte extrait de Louis XVI, par Jean-François Chiappe ( tome I er, pages 159 à 162; éditions Perrin)
"Hubert, promis au duché d'Aquitaine, avait sauvé son père des griffes d'un ours, et depuis lors s'adonnait si passionnément à la chasse qu'il la pratiquait même aux jours réservés par l'Eglise à la prière.
Le vendredi saint de l'an 683, il poursuivait un cerf dans la forêt d'Ardennes lorsque l'animal se retourna; entre ses dix cors brillait une croix de lumière cependant qu'une voix déchirait la nue :
-"Hubert ! Hubert ! Si tu ne mènes pas une vie sainte, tu seras précipité bientôt en enfer.-Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?-Va vers Lambert."
Saint HubertHubert abandonne sa dague et ses droits sur l'Aquitaine, voit Lambert, lui-même prince et devenu, par ses vertus, évêque de Maastricht.
Le prélat l'envoie à Rome.
Il prie dans la basilique St-Pierre lorsque le pape Sergius apprend par une vision le martyre de Lambert, dépêché par un seigneur irrité de l'opposition du saint homme aux infidélités conjugales.
Sur la recommandation céleste, le pontife ordonne au pélerin de succéder à l'évêque assassiné.
Dès lors, il multipliera les miracles, triomphera des sécheresses, des incendies et des démons."
St Hubert est devenu le patron des chasseurs. Sous l'Ancien Régime, la St-Hubert, le 3 Novembre, est l'occasion d'une magnifique chasse. C'est une fête très attendue.
Or, le 3 Novembre 1765, le duc de Berry, futur Louis XVI, fut privé de St-Hubert par son père, le Dauphin Louis-Ferdinand, pour avoir "mal fait sa leçon."
L'énormité de la punition et de l'humiliation publique, infligée au petit garçon de onze ans par son père, souleva l'indignation de la famille royale. Madame Adélaïde, soeur du Dauphin et Louis XV lui-même intercédèrent auprès du Dauphin pour qu'il levât la punition. En vain.
Louis-Auguste dut demeurer au château tandis que ses frères cadets suivaient la chasse du Roi avec toute la Cour.
Laissons Jean-François Chiappe nous conter cet épisode de la vie bellifontaine - la St-Hubert ayant lieu lors du séjour de la Cour à Fontainebleau :
"Leur âge interdit aux enfants de virevolter dans les bals mais ils vivent dans l'attente d'un autre plaisir; comme chaque 3 Novembre,
papa-Roi (= Louis XV : nom donné à leur grand-père par ses petits-enfants) va célébrer la St-Hubert par la plus prestigieuse chasse de l'année.
L'usage exige la présence des Grands, des ministres, des ambassadeurs, et d'évidence, de toute la famille.
Berry, à dix ans passés, ne monte pas encore à cheval, car, son père, pourtant bon cavalier, goûte peu l'art équestre, mais la Saint-Hubert est moins un divertissement cynégétique qu'une fête.
Le duc de Brissac écrira joliment :
"Le chien de meute est gaulois, et depuis la Gaule, en France, pas de cour sans courre."Louis-Auguste, dans l'attente de se faire veneur, d'autant plus fièvreuse que son grand-père découple sans cesse, se réjouit à la modeste perspective d'être spectateur.
Il connaît, depuis l'âge tendre, le grand saint Hubert, et se considère, car l'histoire en son temps demeure avant tout généalogique, comme un lointain collatéral de cet homme de bien [...], qu'après sa mort, survenue en 727, on n'a cessé d'invoquer contre la rage et contre la peur.
Louis-Auguste, à l'abri de la rage et de la peur, retient de saint Hubert un intérêt plus pratique : les moines rassemblés par son lointain cousin, font chaque année présent au roi de France de limiers blancs dont il perpétue l'élevage.
Pompée et Florissant, chiens de la meute de Louis XV (tableau d'Alexandre-François Desportes; château de Compiègne)Longtemps, le souverain seul a possédé le privilège de courir le cerf.
C'était une manière de pacte mystique entre deux êtres sacrés, mais, la féodalité venue, tout seigneur s'est arrogé le droit de giboyer, et l'animal de saint Hubert lui-même a perdu sa prérogative.
A Fontainebleau, où déjà Robert le Pieux avait élevé l'un des premiers pavillons de chasse, où Philippe le Bel a trépassé des suites d'une chute survenue alors qu'il oubliait ses soucis pécuniaires en forçant "la grosse bête", tout incite à la vènerie : les trophées, une splendide toile de Van Loo, les meutes et l'armée des piqueurs.
Presque chaque jour quand le temps le permet, car il gèle dès fin octobre, Berry s'arrache à ses manuels et colle son nez aux carreaux blancs de givre pour voir passer l'équipage de Sa Majesté.
Louis XV, fidèle aux couleurs de son arrière-grand-père a néanmoins changé la forme des tenues : grand habit à la française bleu de roi distingué de rouge, gilet à manches de même ton que les parements, bottes noires à chaudron, ceinturon galonné, tricorne.
"Vue de Compiègne et de la rivière d'Oise" in Les chasses de Louis XV, par Oudry (Manufacture des Gobelins); château de Compiègne.
Louis XV (sur le cheval blanc); détail.Il ignore le loup, abandonne le daim à ses filles, utilise fréquemment son vautrait ou se passionne pour le cerf.
Aux chiens "français" et normands, en perte de vigueur, il a substitué des animaux plus robustes en encourageant les croisements et l'apport de sang anglais.
Les enfants écoutent toujours les conversations des grandes personnes, et celles-ci les meublent sans cesse de propos cynégétiques.
Sur Berry, comme sur ses entours, la solennité de la Saint-Hubert exerce une véritable fascination.
A quatre jours de la grande affaire, le Dauphin, de nouveau contraint de rester couché, s'entend rapporter
"que le duc de Berry a mal fait sa leçon."
Le Dauphin Louis-Ferdinand (1729-1765), fils de Louis XV et père de Louis XVI.
par Jean-Martial Fredou (1710-1795), vers 1760-1762
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot
Marie-Josèphe de Saxe (1731-1767), mère de Louis XVI.
Anonyme, d'après un portrait de Jean-Baptiste Greuze (1725-1805)
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard BlotLa foudre tombe :
Louis-Auguste est privé de Saint-Hubert.
L'énormité de la punition soulève l'indignation de la famille royale.
Madame Adélaïde, bourrue bienfaisante, vole au secours de son neveu, plaide avec chaleur au pied du lit.
Madame Adélaïde (1732-1800), en 1763.
Atelier de François-Hubert Drouais (1727-1775)
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard BlotLe malade l'écoute un moment puis déclare d'une voix entrecoupée par la toux :
-"Je ferais grâce à tout autre, mais mon fils se trouve dans une place où il faut bien prendre garde qu'il ne s'accoutume à la négligence; si je lui passe une mauvaise leçon, les autres seront encore plus mauvaises, dans l'espérance de l'impunité.
Il est trop important qu'il apprenne et qu'il apprenne bien; je veux qu'il se mette en état de remplir le rang qu'il tiendra un jour; il faut qu'il s'y forme de bonne heure, sans quoi il ne fera jamais rien; je ne puis vous accorder sa grâce, la chose est trop importante pour la négliger."La bonne
Loque (surnom que Louis XV donnait à Mme Adélaïde !) s'insurge, accuse son frère de ne pas aimer Berry, s'entend rétorquer :
-"Je ne pense pas que personne puisse me le disputer sur ce rapport, mais c'est pour cela même que je dois suivre de près l'éducation de cet enfant."Madame Adélaïde court chez sa mère, l'incite à poursuivre le combat.
La Reine Marie Leszczynska (1703-1768)
par Maurice Quentin de La Tour (1704-1788)
(C) RMN / Gérard Blot
Cliquez sur l'image pour l'agrandir.La Reine s'exécute, revient penaude.
Alors Louis XV, lui-même, y va d'une démarche touchante.
Louis XV, en grand costume royal, en 1760.
Copie de Jean-Martial Fredou (1710-1795), d'après Louis-Michel Van Loo (1707-1771), détail.
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot
Cliquez sur l'image pour l'agrandir.Pour ce fils dont il n'a guère surveillé l'éducation, il trouve ces mots inattendus en un siècle où la mode exclut les tendresses familiales :
-"Quand vous empêchez vos enfants de se trouver à mes chasses, c'est moi-même autant qu'eux que vous mettez en pénitence."Echec au Roi.
Passent la Toussaint et les Trépassés.
Le 3 Novembre, tandis que Provence et Artois
(les futurs Louis XVIII et Charles X) s'en vont à la fête, leur aîné demeure claquemuré dans son appartement.
La grâce, sans doute espérée jusqu'à la dernière seconde, n'est pas intervenue.
La cour s'émeut. L'absence de l'enfant alimente les propos. Faut-il qu'il approche de la nullité pour que son père ait pris une telle mesure !
Comme il traverse une crise de croissance,
"il a l'air maladif et les yeux faibles", a noté Horace Walpole, car l'apologiste de Richard III partage le préjugé de son temps selon lequel les yeux bleus ne sauraient bien voir,
la réputation de Berry devient mauvaise; il n'aime que la chasse et négligerait de s'instruire si le Dauphin, fort libéral pourtant, n'était contraint de prendre les plus fermes dispositions !
Point de mire d'une cour par définition clabaudeuse, il concentre plus encore l'attention depuis que la maladie du présomptif laisse peu d'espoir de guérison.
A peine les trompes de la Saint-Hubert ont-elles déchiré le coeur de Louis-Auguste que le mal de son père s'aggrave.[...]
Le lundi 18 novembre, Louis-Auguste est conduit à son chevet.[...] Il revient de l'insouciance propre à son âge, et, saisi par la gravité des assistants, impressionné par le délabrement de l'alité, laisse percer son émoi :
-"Eh bien, mon fils, vous pensiez donc que je n'étais qu'enrhumé ?"Et, comme le petit s'étrangle de chagrin, le tousseur ironise avec une douce cruauté :
-"Sans doute, quand vous avez appris mon état, avez-vous dit : "Tant mieux, il ne m'empêchera plus d'aller à la chasse !""L'interpellé ressent-il cette agression gratuite ?"
Le Dauphin décèdera le 20 décembre 1765, emporté par la tuberculose.
Louis-Auguste, duc de Berry, devient dans l'instant, du fait de la cruelle pérennité dynastique, Dauphin de France.
Louis XV, contenant mal sa douleur, se penchera vers son petit-fils, l'embrassera et dira, d'une voix étranglée :
-"Pauvre France ! Un roi âgé de 56 ans et un dauphin âgé de onze ! Pauvre France !...Pauvre France !"