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 Sujet du message: La Saint-Hubert
MessagePosté: 06 Mar 2005, 17:48 
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:arrow: Texte extrait de Louis XVI, par Jean-François Chiappe ( tome I er, pages 159 à 162; éditions Perrin)

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"Hubert, promis au duché d'Aquitaine, avait sauvé son père des griffes d'un ours, et depuis lors s'adonnait si passionnément à la chasse qu'il la pratiquait même aux jours réservés par l'Eglise à la prière.

Le vendredi saint de l'an 683, il poursuivait un cerf dans la forêt d'Ardennes lorsque l'animal se retourna; entre ses dix cors brillait une croix de lumière cependant qu'une voix déchirait la nue : :shock: :shock:

-"Hubert ! Hubert ! Si tu ne mènes pas une vie sainte, tu seras précipité bientôt en enfer.

-Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?

-Va vers Lambert."


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Saint Hubert


Hubert abandonne sa dague et ses droits sur l'Aquitaine, voit Lambert, lui-même prince et devenu, par ses vertus, évêque de Maastricht.
Le prélat l'envoie à Rome.

Il prie dans la basilique St-Pierre lorsque le pape Sergius apprend par une vision le martyre de Lambert, dépêché par un seigneur irrité de l'opposition du saint homme aux infidélités conjugales.
Sur la recommandation céleste, le pontife ordonne au pélerin de succéder à l'évêque assassiné.
Dès lors, il multipliera les miracles, triomphera des sécheresses, des incendies et des démons."

St Hubert est devenu le patron des chasseurs. Sous l'Ancien Régime, la St-Hubert, le 3 Novembre, est l'occasion d'une magnifique chasse. C'est une fête très attendue.

Or, le 3 Novembre 1765, le duc de Berry, futur Louis XVI, fut privé de St-Hubert par son père, le Dauphin Louis-Ferdinand, pour avoir "mal fait sa leçon."
L'énormité de la punition et de l'humiliation publique, infligée au petit garçon de onze ans par son père, souleva l'indignation de la famille royale. Madame Adélaïde, soeur du Dauphin et Louis XV lui-même intercédèrent auprès du Dauphin pour qu'il levât la punition. En vain.
Louis-Auguste dut demeurer au château tandis que ses frères cadets suivaient la chasse du Roi avec toute la Cour.

Laissons Jean-François Chiappe nous conter cet épisode de la vie bellifontaine - la St-Hubert ayant lieu lors du séjour de la Cour à Fontainebleau :

"Leur âge interdit aux enfants de virevolter dans les bals mais ils vivent dans l'attente d'un autre plaisir; comme chaque 3 Novembre, papa-Roi (= Louis XV : nom donné à leur grand-père par ses petits-enfants) va célébrer la St-Hubert par la plus prestigieuse chasse de l'année.
L'usage exige la présence des Grands, des ministres, des ambassadeurs, et d'évidence, de toute la famille.

Berry, à dix ans passés, ne monte pas encore à cheval, car, son père, pourtant bon cavalier, goûte peu l'art équestre, mais la Saint-Hubert est moins un divertissement cynégétique qu'une fête.

Le duc de Brissac écrira joliment : "Le chien de meute est gaulois, et depuis la Gaule, en France, pas de cour sans courre."

Louis-Auguste, dans l'attente de se faire veneur, d'autant plus fièvreuse que son grand-père découple sans cesse, se réjouit à la modeste perspective d'être spectateur.
Il connaît, depuis l'âge tendre, le grand saint Hubert, et se considère, car l'histoire en son temps demeure avant tout généalogique, comme un lointain collatéral de cet homme de bien [...], qu'après sa mort, survenue en 727, on n'a cessé d'invoquer contre la rage et contre la peur.

Louis-Auguste, à l'abri de la rage et de la peur, retient de saint Hubert un intérêt plus pratique : les moines rassemblés par son lointain cousin, font chaque année présent au roi de France de limiers blancs dont il perpétue l'élevage.


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Pompée et Florissant, chiens de la meute de Louis XV (tableau d'Alexandre-François Desportes; château de Compiègne)


Longtemps, le souverain seul a possédé le privilège de courir le cerf.
C'était une manière de pacte mystique entre deux êtres sacrés, mais, la féodalité venue, tout seigneur s'est arrogé le droit de giboyer, et l'animal de saint Hubert lui-même a perdu sa prérogative.

A Fontainebleau, où déjà Robert le Pieux avait élevé l'un des premiers pavillons de chasse, où Philippe le Bel a trépassé des suites d'une chute survenue alors qu'il oubliait ses soucis pécuniaires en forçant "la grosse bête", tout incite à la vènerie : les trophées, une splendide toile de Van Loo, les meutes et l'armée des piqueurs.
Presque chaque jour quand le temps le permet, car il gèle dès fin octobre, Berry s'arrache à ses manuels et colle son nez aux carreaux blancs de givre pour voir passer l'équipage de Sa Majesté.


Louis XV, fidèle aux couleurs de son arrière-grand-père a néanmoins changé la forme des tenues : grand habit à la française bleu de roi distingué de rouge, gilet à manches de même ton que les parements, bottes noires à chaudron, ceinturon galonné, tricorne.

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"Vue de Compiègne et de la rivière d'Oise" in Les chasses de Louis XV, par Oudry (Manufacture des Gobelins); château de Compiègne.

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Louis XV (sur le cheval blanc); détail.

Il ignore le loup, abandonne le daim à ses filles, utilise fréquemment son vautrait ou se passionne pour le cerf.
Aux chiens "français" et normands, en perte de vigueur, il a substitué des animaux plus robustes en encourageant les croisements et l'apport de sang anglais.

Les enfants écoutent toujours les conversations des grandes personnes, et celles-ci les meublent sans cesse de propos cynégétiques.
Sur Berry, comme sur ses entours, la solennité de la Saint-Hubert exerce une véritable fascination.
A quatre jours de la grande affaire, le Dauphin, de nouveau contraint de rester couché, s'entend rapporter "que le duc de Berry a mal fait sa leçon."

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Le Dauphin Louis-Ferdinand (1729-1765), fils de Louis XV et père de Louis XVI.
par Jean-Martial Fredou (1710-1795), vers 1760-1762
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot



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Marie-Josèphe de Saxe (1731-1767), mère de Louis XVI.
Anonyme, d'après un portrait de Jean-Baptiste Greuze (1725-1805)
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot


La foudre tombe : Louis-Auguste est privé de Saint-Hubert. :shock: :shock: :cry:

L'énormité de la punition soulève l'indignation de la famille royale.
Madame Adélaïde, bourrue bienfaisante, vole au secours de son neveu, plaide avec chaleur au pied du lit.

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Madame Adélaïde (1732-1800), en 1763.
Atelier de François-Hubert Drouais (1727-1775)
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot


Le malade l'écoute un moment puis déclare d'une voix entrecoupée par la toux :

-"Je ferais grâce à tout autre, mais mon fils se trouve dans une place où il faut bien prendre garde qu'il ne s'accoutume à la négligence; si je lui passe une mauvaise leçon, les autres seront encore plus mauvaises, dans l'espérance de l'impunité.
Il est trop important qu'il apprenne et qu'il apprenne bien; je veux qu'il se mette en état de remplir le rang qu'il tiendra un jour; il faut qu'il s'y forme de bonne heure, sans quoi il ne fera jamais rien; je ne puis vous accorder sa grâce, la chose est trop importante pour la négliger."


La bonne Loque (surnom que Louis XV donnait à Mme Adélaïde !) s'insurge, accuse son frère de ne pas aimer Berry, s'entend rétorquer :

-"Je ne pense pas que personne puisse me le disputer sur ce rapport, mais c'est pour cela même que je dois suivre de près l'éducation de cet enfant."

Madame Adélaïde court chez sa mère, l'incite à poursuivre le combat.

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La Reine Marie Leszczynska (1703-1768)
par Maurice Quentin de La Tour (1704-1788)
(C) RMN / Gérard Blot

Cliquez sur l'image pour l'agrandir.



La Reine s'exécute, revient penaude.
Alors Louis XV, lui-même, y va d'une démarche touchante.


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Louis XV, en grand costume royal, en 1760.
Copie de Jean-Martial Fredou (1710-1795), d'après Louis-Michel Van Loo (1707-1771), détail.
(C) RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot

Cliquez sur l'image pour l'agrandir.



Pour ce fils dont il n'a guère surveillé l'éducation, il trouve ces mots inattendus en un siècle où la mode exclut les tendresses familiales :

-"Quand vous empêchez vos enfants de se trouver à mes chasses, c'est moi-même autant qu'eux que vous mettez en pénitence."

Echec au Roi. :shock: :(

Passent la Toussaint et les Trépassés.
Le 3 Novembre, tandis que Provence et Artois (les futurs Louis XVIII et Charles X) s'en vont à la fête, leur aîné demeure claquemuré dans son appartement.

La grâce, sans doute espérée jusqu'à la dernière seconde, n'est pas intervenue.
La cour s'émeut. L'absence de l'enfant alimente les propos. Faut-il qu'il approche de la nullité pour que son père ait pris une telle mesure !

Comme il traverse une crise de croissance, "il a l'air maladif et les yeux faibles", a noté Horace Walpole, car l'apologiste de Richard III partage le préjugé de son temps selon lequel les yeux bleus ne sauraient bien voir, la réputation de Berry devient mauvaise; il n'aime que la chasse et négligerait de s'instruire si le Dauphin, fort libéral pourtant, n'était contraint de prendre les plus fermes dispositions !
Point de mire d'une cour par définition clabaudeuse, il concentre plus encore l'attention depuis que la maladie du présomptif laisse peu d'espoir de guérison.

A peine les trompes de la Saint-Hubert ont-elles déchiré le coeur de Louis-Auguste que le mal de son père s'aggrave.[...]

Le lundi 18 novembre, Louis-Auguste est conduit à son chevet.[...] Il revient de l'insouciance propre à son âge, et, saisi par la gravité des assistants, impressionné par le délabrement de l'alité, laisse percer son émoi :

-"Eh bien, mon fils, vous pensiez donc que je n'étais qu'enrhumé ?"

Et, comme le petit s'étrangle de chagrin, le tousseur ironise avec une douce cruauté :

-"Sans doute, quand vous avez appris mon état, avez-vous dit : "Tant mieux, il ne m'empêchera plus d'aller à la chasse !""

L'interpellé ressent-il cette agression gratuite ?"



Le Dauphin décèdera le 20 décembre 1765, emporté par la tuberculose.

Louis-Auguste, duc de Berry, devient dans l'instant, du fait de la cruelle pérennité dynastique, Dauphin de France.
Louis XV, contenant mal sa douleur, se penchera vers son petit-fils, l'embrassera et dira, d'une voix étranglée :

-"Pauvre France ! Un roi âgé de 56 ans et un dauphin âgé de onze ! Pauvre France !...Pauvre France !"

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 Sujet du message: Re: La Saint-Hubert
MessagePosté: 23 Juin 2011, 22:33 
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Je suis en train de relire cet épisode que, à mon avis, on traite d'une façon bien trop anecdotique. j'y vois plutôt une critique déguisée de Louis XV et une manière symbolique d'envoyer des signaux sur ce que sera le futur dauphin.

En agissant ainsi, Louis-Ferdinand considère que la chasse est un loisir auquel on ne peut participer que si on l'a mérité. Aux yeux de la cour et contre la plupart des membres de la famille royale, il refuse que la chasse participe pleinement de la fonction royale. En cela, il cautionne le bruit public qui reproche à Louis XV de négliger son rôle de roi pour s'amuser à la chasse.


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 Sujet du message: Re: La Saint-Hubert
MessagePosté: 24 Juin 2011, 08:34 
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Bonjour Aurore,

votre réflexion est intéressante. :P
Pensez-vous que la punition ait porté ? Sait-on comment Louis XVI percevait la chasse ? Simple délassement que l'on s'accorde après s'être "bien" occupé de la France - ainsi que son pisse-froid de père la voyait - ou part indiscutable, pleine et entière de la fonction royale ?

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 Sujet du message: Re: La Saint-Hubert
MessagePosté: 24 Juin 2011, 09:54 
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Ca dépend ce qu'on entend par "la punition a porté". J'aurais tendance à penser que l'idée était d'aider Berry à s'assurer une popularité en s'inscrivant dans la droite ligne de son père : un futur roi sérieux. En même temps, comme l'extrait que vous citez le précise, certains se sont aussi demandés s'il n'était pas totalement imbécile pour mériter une telle punition.

A vrai dire, je me demande dans quelle mesure le Dauphin n'avait déjà pas renoncé à la chasse pour soigner son image. Il y a eu, bien sûr, l'accident de chasse, mais il a largement su en tirer son parti en mettant en scène très longuement le secours qu'il portait à la veuve et aux enfants. On lui faisait même remarquer qu'il en faisait un peu trop.


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 Sujet du message: Re: La Saint-Hubert
MessagePosté: 24 Juin 2011, 12:01 
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Ah oui ! L'accident de chasse qui le fit tuer M. de Chambors et décider de ne plus jouer les Nemrod.
On raconte que quand on lui reprocha d'en faire un peu trop et que tel n'était pas l'usage, il répondit :

Il n'est pas non plus d'usage que le Dauphin tue un Français !

C'est vrai qu'avant ce malheureux épisode, Louis-Ferdinand semblait apprécier la chasse tout autant que son père et Berry, non ?

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 Sujet du message: Re: La Saint-Hubert
MessagePosté: 24 Juin 2011, 12:12 
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C'est une interprétation intéressante et qui paraît plausible.

En même temps, est-ce que ça ne présente pas les Bourbons comme des êtres un peu trop calculateurs, voire insensibles et machiavéliques? Dans une telle hypothèse, le Dauphin aurait intégré un accident qui a dû être très douloureux pour lui (on ne tue pas un homme sans en subir des séquelles psychologiques, même quand on est prince, même à une époque où la mort est plus présente dans la vie courante que la nôtre) en le transformant immédiatement en outil de propagande politique au service de sa propre image... :shock:
Je sais bien que c'est possible, mais dans ce cas, il était redoutable, presque pire que le personnage odieux qu'en a fait après coup la légende noire...

Je soupçonne que même Robespierre aurait conçu des doutes en sa faveur, lui qui pourtant était un champion de l'intégration des éléments traumatisants de sa vie à son image publique. :mrgreen:

Par ailleurs, et plus sérieusement : quel intérêt y avait-il à séparer l'image du roi de celle du chasseur? Une modernisation de l'image de la figure royale, qui la rendait plus proche du peuple en la détachant un peu de l'idéal nobiliaire traditionnel (où la chasse est une fonction royale par excellence, en tant qu'elle protège la population, et notamment les cultivateurs, du monde sauvage censé menacer sa sécurité et la prospérité du royaume)?

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Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots.
Jean Jaurès


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 Sujet du message: Re: La Saint-Hubert
MessagePosté: 24 Juin 2011, 15:04 
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Oui, bien évidemment qu'un tel accident laisse des séquelles psychologiques mais il y a, chez le dauphin, je le crois, un mode de fonctionnement qui le porte assez naturellement à se mettre en scène et qui conditionne probablement toutes les dernières années de la monarchie. C'est précisément ce sur quoi je travaille et il faudra donc que la folie patiente encore un peu pour que je puisse développer cet aspect des choses. Mais, par conséquent, même si le choc a été brutal, il ne me semblerait pas absurde qu'il en ait tiré parti dans la mesure où c'était sa manière habituelle de fonctionner et qui n'est rien d'autre qu'une certaine conception du métier de prince.


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