Citation:
Louis XVI a retrouvé son billard
La table de jeu royale est une reconstitution fidèle. Grâce au mécénat de la maison Chevillotte, elle a été installée lundi dans le château de Versailles. Marie-Douce Albert
[12 janvier 2006]
Dans les appartements du roi, le vert bleu est de rigueur. Pour le billard, du moins. La table de jeu installée à Versailles ce lundi s'est donc drapée dans la couleur historiquement correcte, sous l'oeil attentif de Christophe Chevillotte, qui dirige la maison éponyme. Cette vénérable institution, qui produit des billards depuis 1860, livrait alors le résultat d'un an de travail. Grâce à une opération de mécénat, le fabricant offrait au palais royal une recréation du billard sur lequel avait joué Louis XVI.
Il n'est pas dans les habitudes du château royal de s'équiper de «neuf». «Nous préférons de loin retrouver des objets anciens, tenait à préciser Christian Baulez, conservateur général, en veillant lui aussi à l'installation de la table. Mais tous les meubles de Versailles ont été vendus à la Révolution, et les pièces sont très vides aujourd'hui. Il faut donc aider le public à imaginer ce qu'elles ont pu être. Et quand on ne dispose de rien d'existant, on se lance alors dans la fabrication, un peu à notre corps défendant.»
Justement, pour remeubler le salon de billard des petits appartements du roi, les choix étaient minces. La petite antichambre aux simples boiseries gris clair, située entre la salle à manger et la salle de jeux, semblait elle aussi désertée. Mais, comme partout ailleurs dans le palais, il n'était pas question de la remettre dans un état autre que celui qui était le sien à la veille de la Révolution. On ne disposait guère pour cela que d'une banquette de billard couverte de velours rouge, en provenance de Fontainebleau. Une plaque destinée à comptabiliser les points était sans doute le seul souvenir véritable de l'époque où Louis XVI venait là se divertir. Fabriquée à Sèvres, cette jolie tablette de porcelaine à motifs de boules et de fleurs trône aujourd'hui sous verre, sur la cheminée en marbre du Languedoc.
Vendu à une brocanteuse en 1793
Quant au billard de 1776 sur lequel jouait le souverain – sans d'ailleurs faire preuve d'une folle adresse, dit-on –, il avait donc disparu à peine deux décennies plus tard. «Vous voyez, invitait Christian Baulez en tirant un papier de sa poche, il a été vendu en 1793 ou 1794 à une citoyenne Rouyer, brocanteuse, pour un montant de 600 livres, soit la moitié du prix qu'il avait coûté.»
L'idéal, sans doute, aurait été de dénicher un autre billard du XVIIIe siècle, mais «il n'y en a plus. En tout cas pas plus de trois en France», estime Christophe Chevillotte. Parvenus à ce constat, l'établissement du Domaine de Versailles et sa société convinrent donc d'un mécénat d'un montant de 50 000 euros pour recréer ce témoin manquant de la vie quotidienne des monarques.
Christophe Chevillotte, un exemplaire d'un livre intitulé Le Billard - Histoire et règles du jeu bien calé sous le bras, garantissait donc lundi matin la conformité du nouveau meuble, jusqu'à cette fameuse couleur de l'épais drap de laine du tapis. «Si cette teinte n'est pas la bonne, nous aurons été nombreux à nous tromper. Nous nous sommes notamment renseignés auprès de notre fournisseur de draps, une maison belge qui existe depuis 1680», précisait-il. Alors que le nouveau billard ne laissait encore voir que quelques pièces de bois arrivées tout droit de l'atelier de Bordeaux et déposées à même le parquet versaillais, Christophe Chevillotte exposait la méthode de cette reconstitution scrupuleuse.
«Il n'existe pas d'images de ce billard mais nous disposions de quelques autres gravures d'époque, ainsi que de la facture originale et des factures de maintenance. Elles nous ont renseignés sur sa taille ou sur les matériaux utilisés, explique-t-il. Et pour ce qui est des techniques d'assemblage, nous avons pu nous appuyer sur un traité d'ébénisterie de Roubo. Il explique, entre autres choses, comment on fabrique un billard. Finalement, avec tous ces éléments nous avions 90% des pièces du puzzle.» Les dernières informations avaient dû paraître si évidentes à l'époque que personne n'avait jugé indispensable de consigner par écrit le diamètre des clous dorés ou leur nombre précis.
«Le plus grand billard de création contemporaine»
«De même, on ne connaissait pas la couleur exacte du chêne. Christian Baulez a donc fini par opter pour une teinte plutôt foncée», ajoutait Christophe Chevillotte. «Mais voilà qui était intéressant», renchérissait Luc Ollivier, qui a oeuvré, chez Chevillotte, à la recréation de l'auguste pièce. «Les billards anciens, nous savons les faire puisque nous travaillons sur la restauration, mais là nous avons pu nous pencher sur la conception générale et rechercher les détails manquants», ajoutait-il tout en s'activant avec un de ses collègues à disposer les quinze pieds du meuble. Les deux hommes se mirent ensuite en devoir de soulever les deux imposantes plaques du robuste plateau de chêne massif. Pas moins de 150 à 180 kilos chacune, à venir caler sur le châssis.
Quelques minutes auparavant, tout en vérifiant la juste disposition du billard sous le lustre, Christian Baulez jaugeait déjà son allure : «Il tient bien sa place dans la pièce, il n'est pas trop grand.» Pourtant, avec ses presque quatre mètres sur deux, il est, à en croire Christophe Chevillotte, «le plus grand billard de création contemporaine». En revanche, le billard que les visiteurs du château, qui suivent le circuit des conférenciers ont pu découvrir dès mardi, n'est assurément pas le plus luxueux des meubles. Solide et d'une grande sobriété, il semblerait même un brin banal pour un meuble royal. «Mais nous sommes ici dans les appartements privés, rappelait Christian Baulez, là où le roi menait une vie sociale normale.»
Le billard d'origine, loin du meuble d'apparat, servait même de table d'appoint pour le repas des officiers une fois doté d'un plateau. On ne fera pas cet affront à son descendant. Pas plus, de toute façon, qu'il n'est prévu de pouvoir faire rouler des boules sur son tapis vert bleu.
Je me permets de joindre une photo de ce meuble, délicatement adressée par la
Maison Chevillotte elle-même :
Cliquez sur l'image pour agrandirTrès satisfait pour ma part de ce genre d'initiatives, pensez-vous qu'elles devraient se poursuivre ? Une reconstitution a-t-elle sa place à Versailles ?