Kangxi (1654-1722)
Kangxi est le deuxième empereur de la dynastie des Qing, qui est une dynastie d’empereurs de Chine d'origine manchoue.
Il a régné officiellement de 1661 à 1722, soit soixante et un ans, ce qui est le règne le plus long de l’histoire de Chine. Mais il n’avait que sept ans quand il est monté sur le trône du Dragon, et ce sont donc quatre dignitaires mandchous choisis par son père avant de mourir, qu’on appelle traditionnellement les quatre régents (Sonin, Sukhsaka, Ebilun et Oboi) qui ont été chargés d’assurer le pouvoir de la dynastie en Chine. Ces régents se sont attaqués entre eux, et un seul, Oboi, a finalement gouverné jusqu’en 1668.
A cette date, Kangxi, avec l’aide de sa grand-mère, l’impératrice douairière Xiao Zhuang, l’a fait arrêter et exécuter pour trahison. A partir de là il a régné personnellement jusqu’à sa mort.
Le début de son règne appartient au XVIIème siècle, mais je pense qu‘il est tout de même intéressant à connaître.
Une grande partie de cette période a été consacrée à vaincre le Sud de la Chine, qui était révolté tout entier contre le pouvoir mandchou. Pour cela, Kangxi a édicté des lois spéciales très violentes, qui ont éliminé une partie de la population du Sud, et conduit le reste à vivre sous un régime d’exception militaire pendant des années (un peu comme la Terreur pour la Révolution française, si l’on veut, avec les lois spéciales pour la Vendée

).
Durant cette période, Kangxi a aussi entrepris d’immenses travaux publics : d’une part pour contrôler le Fleuve Jaune, d’autre part pour réparer et améliorer le Grand Canal, c’est-à-dire l’immense voie d’eau artificielle (la plus vaste du monde) qui relie Pékin à Hangzhou, et constitue donc l’axe principal des relations entre Nord et Sud de la Chine.
A la fin du siècle, il a aussi dû affronter une grave révolte des Mongols, qui a été vaincue assez facilement : le peuple mongol a été intégré ensuite, comme il est proche du peuple mandchou, dans ce qu’on appelle Les Bannières, le système de confédération militaire des tribus mandchoues qui servait d’appareil au régime impérial.
En 1684, Kangxi a annexé Taiwan après une guerre très sanglante contre les princes locaux. La population de l’île et de toute la côte Sud de la Chine a été tellement décimée, suite à la révolte du Sud et à cette guerre d’annexion, qu’il a fallu repeupler artificiellement ces régions.

Kangxi y a travaillé tout au long de son règne, et son fils également encore après lui, en organisant de gigantesques déplacements de populations : le peuple Hakka par exemple a été entièrement déporté pour aller repeupler Taiwan et les régions du Sud. C’est aussi le cas d’autres peuples qui ont été déplacés en masse. Les conséquences de cette politique, qui se voulait bienfaisante

, ont empoisonné toute la suite de l’histoire de la dynastie mandchoue, et elles pèsent lourd encore aujourd’hui dans bien des zones du Sud de la Chine, il faut le savoir même si c’est un sujet extérieur au forum. A Taiwan et à Hong-Kong, ainsi que dans le Guandong, c’est douloureusement frappant.
Dans les années quatre-vingt du XVIIème siècle, Kangxi a aussi dû défendre les zones du Nord de l’empire contre l’avancée des Russes : il a finalement vaincu ces derniers, avec l’aide des Jésuites qui ont fondu pour son armée des canons.

La guerre s’est terminée en 1689 par le traité de Nerchinsk, qui cédait à la Chine les territoires envahis un temps par les Russes. Mais les peuples mongols et tibétains qui habitaient cette zone se sont révoltés (on ne leur avait pas demandé leur avis pour les rendre chinois) et la guerre qui a suivi a été très longue et cruelle, un peu moins que celle du Sud mais à peine. Kangxi a participé en personne à cette guerre, dirigeant lui-même les trois armées, d’un total de 80 000 hommes, engagées contre le peuple Dzoungare, qui a été finalement vaincu en 1696, à la bataille de Dzuunmod.
Là encore, c’était le début d’un problème qui devait miner le régime mandchou pendant très longtemps, et qui a encore des conséquences terribles en Chine aujourd’hui.
La guerre contre les Dzoungares a repris en 1706, quand Kangxi, pour affirmer son emprise sur la région, a déposé le Dalai Lama, qui était le chef traditionnel du pays, et l’a remplacé par un prince mongol, Lha-bzan Khan. En représailles, les Dzoungares ont pris Lhassa et il a fallu que la Chine reparte en guerre. Cette guerre, menée surtout au Tibet mais pas seulement, allait coûter au trésor impérial, jusqu’à la mort de Kangxi, environ 40 millions de taels, ce qui représente un peu moins de la moitié de son total.

Elle allait voir les armées chinoises vaincues plusieurs fois, et ne se terminerait qu’en 1757, après des campagnes encore plus longues et coûteuses. Elle se solderait par l’extermination pure et simple du peuple Dzoungare : j’y reviendrai quand je parlerai de Yongzheng puisque cette histoire s’est passée sous son règne.
Heureusement, le règne de Kangxi n’a pas uniquement consisté à faire la guerre, ni à déporter ou écraser des populations révoltées - il a d’ailleurs été beaucoup plus modéré sur ce point que les règnes suivants.

Il faut tout de même encore signaler l’écrasement très sanglant, aux limites de l’extermination, de la révolte des Miaos, qui faisait suite à la suppression par le censorat de leurs coutumes spécifiques au profit d’un encadrement légal et administratif rigide.
Kangxi a été le premier empereur mandchou a jouer complètement la carte de la sinisation du régime impérial : il a donc, après une période d’oppression politique très dure envers le peuple chinois, où celui-ci était réduit en esclavage et même qualifié de "bétail" et traité comme tel,

mis en place un système de gouvernement qui rendait la liberté au peuple conquis, et intégrait les Chinois aux élites. Pour cela il obligeait toutes les institutions à être bicéphales, dirigées par deux fonctionnaires, un chinois et un mandchou. Ce système a plutôt bien fonctionné et il a permis de gagner à la cause impériale la plus grande partie du milieu lettré chinois tout en soulageant le peuple.
Kangxi a également mis en place une politique économique très favorable aux paysans qui cultivaient la terre de Chine : il a édicté des lois qui allégeaient leurs impositions, taxant davantage les milieux urbains et riches. En 1711, il a interdit toute augmentation de l’imposition, même en cas d’augmentation de la population, ce qui l’a rendu populaire dans le peuple. Il se souciait beaucoup de nourrir le pays, et dans ce but il a favorisé la recherche de nouvelles techniques agricoles et de nouvelles cultures. Il a bien réussi dans ce sens, et son fils qui a continué de la même façon aussi.
La vie des paysans a été plutôt bonne sous son règne, sans trop de famines et de catastrophes alimentaires.
En même temps, il a aussi favorisé le développement de l’industrie, spécialement textile, et celui du commerce qui s’est très bien développé, plaçant la Chine au rang des grandes puissances du monde.
Kangxi a aussi contribué à améliorer la politique en Chine en luttant contre la corruption et la prévarication. En effet le système administratif chinois, qui était énorme, coûtait très cher à l’État tout en opprimant le peuple : cela venait du fait de son développement, mais aussi de la pratique très ancrée des pots de vin et de la corruption en général. Le faible salaire des fonctionnaires, alors que leurs charges étaient accablantes, les obligeait à se repayer sur leurs administrés des sommes qu’ils devaient débourser : Kangxi a lutté contre ce fléau, en augmentant beaucoup le traitement des fonctionnaires subalternes, et en les rendant moins dépendants de leurs supérieurs et moins enclins à voler et à opprimer le peuple. Toutefois, il a été trop doux dans sa lutte contre la corruption, et il a laissé trop d’affaires impunies.
Son règne a également été entaché de graves scandales politiques : le plus important a été celui dit "de la succession impériale". J’y reviendrai en détail dans un autre message, donc je vais passer vite.

Le prince héritier officiel de Kanxi, Yinreng, avait commis tant de crimes et de débauches, notamment dans le Sud en profitant des mesures d’exception, que le peuple se révoltait : les ministres ont alors fait pression sur Kangxi pour qu’il dépose le prince héritier et choisisse un autre successeur. Il y allait de sa couronne, car quand le pouvoir impérial en Chine est visiblement trop pourri, ce pouvoir est en danger malgré sa puissance : on pense alors que l’empereur a perdu le "mandat du Ciel" et le pays peut se soulever en masse (c’est arrivé à d’autres époques). Kangxi a tergiversé, puis refusé. Il a finalement capitulé face à trop d’évidences contre Yinreng, et surtout la preuve que ce dernier avait organisé un réseau d’esclavage et de prostitution de jeunes garçons volés dans le peuple, à son propre bénéfice.

Le scandale était si grave qu’il était impossible de maintenir le prince héritier. Kangxi l’a donc destitué, en 1712, mais il n’a pas désigné d’autre successeur… On ne sait pas pourquoi, mais peut-être pour se laisser une chance de rétablir son fils aîné un jour si les choses se tassaient. C’était un jeu très dangereux, car le trône du Dragon ne reposait alors que sur lui seul, qui pouvait mourir à tout moment. Le risque d'instabilité effrayait beaucoup ses ministres mais il n'a jamais voulu désigner d'héritier, jusqu'au matin de sa mort en 1722... Par ailleurs, cette incertitude a entraîné l’ouverture d’une guerre larvée entre plusieurs de ses fils et leurs partis respectifs, qui se sont affrontés et ont miné toute la fin de son règne.
Sur le plan culturel, l'époque de Kangxi a été très riche : Kangxi lui-même était un érudit de haut niveau, bien qu’il se soit défini comme un "lettré médiocre". Il avait reçu une très forte formation en littérature, philosophie et histoire chinoise, et il avait été un élève passionné et brillant. Il a raconté lui-même, en dehors de toute propagande impériale, comment dans son adolescence, privé de temps pour lire par ses charges politiques, il se levait au petit jour, avant la première audience, pour se mettre vite à la lecture.

Très épris de culture chinoise, il a beaucoup contribué à la développer : il a encouragé la science philologique de façon très importante, et fait publier particulièrement un dictionnaire, appelé le
Kangxi zidian, le
Code des caractères de (l’ère) Kangxi, qui répertoriait tous les caractères principaux de la langue classiques (47 043 en tout), en les classant sous 214 clés, encore en usage de nos jours.
Sous son règne, de nombreux écrivains mandchous et chinois sont apparus et ont été protégés et pensionnés. Lui-même était bon poète, peintre et surtout excellent calligraphe (son style est considéré comme un des plus beaux de son époque). Il a aussi commandité de nombreuses œuvres très importantes dans les arts picturaux.
Il a enfin beaucoup promu la pratique des sciences occidentales : mathématiques, physique, géographie, etc. Pour remercier les Jésuites qui avaient contribué à la victoire sur les Russes, il avait publié des édits qui autorisaient la religion chrétienne dans son empire, et il employait à sa cour des scientifiques européens. Il s’intéressait en personne à la culture de l’Ouest, et pas seulement pour des raisons politiques : il aimait particulièrement la musique occidentale, et il jouait lui-même très bien du pianoforte.
Pour finir, quelques chiffres sur sa vie privée. Il a eu soixante-quatre épouses officielles, plus bien entendu des centaines de concubines. Ses enfants reconnus ne sont que trente-six, vingt-quatre fils et douze filles. C’est un chiffre faible,

mais il en a probablement eu en tout une cinquantaine, peut-être plus : les enfants des concubines ne comptaient pas, ni ceux qui mourraient en bas âge.