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MessagePosté: 19 Sep 2008, 11:53 
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Régicide
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Inscription: 20 Fév 2005, 18:49
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J'ai retrouvé le passage de Voltaire sur Yongzheng et les chrétiens :lol: . Le voici, c'est dans le Dictionnaire philosophique.

Citation:
Pendant ce temps-là même l’indignation de tout l’empire éclata contre les missionnaires; tous les gouverneurs des provinces, tous les colaos, présentèrent contre eux des mémoires. Les accusations furent portées si loin qu’on mit aux fers les trois princes disciples des jésuites.

Il est évident que ce n’était pas pour avoir été baptisés qu’on les traita si durement, puisque les jésuites eux-mêmes avouent dans leurs lettres que pour eux ils n’essuyèrent aucune violence, et que même ils furent admis à une audience de l’empereur, qui les honora de quelques présents. Il est donc prouvé que l’empereur Yong-tching n’était nullement persécuteur et si les princes furent renfermés dans une prison vers la Tartarie, tandis qu’on traitait si bien leurs convertisseurs, c’est une preuve indubitable qu’ils étaient prisonniers d’État, et non pas martyrs.

L’empereur céda bientôt après aux cris de la Chine entière; on demandait le renvoi des jésuites, comme depuis en France et dans d’autres pays on a demandé leur abolition. Tous les tribunaux de la Chine voulaient qu’on les fît partir sur-le-champ pour Macao, qui est regardé comme une place séparée de l’empire, et dont on a laissé toujours la possession aux Portugais avec garnison chinoise.

Yong-tching eut la bonté de consulter les tribunaux et les gouverneurs, pour savoir s’il y aurait quelque danger à faire conduire tous les jésuites dans la province de Kanton. En attendant la réponse il fit venir trois jésuites en sa présence, et leur dit ces propres paroles, que le P. Parennin rapporte avec beaucoup de bonne foi: « Vos Enropéans dans la province de Fo-Kien voulaient anéantir nos lois(36), et troublaient nos peuples; les tribunaux me les ont déférés; j’ai dû pourvoir à ces désordres; il y va de l’intérêt de l’empire... Que diriez-vous si j’envoyais dans votre pays une troupe de bonzes et de lamas prêcher leur loi? comment les recevriez-vous?... Si vous avez su tromper mon père, n’espérez pas me tromper de même... Vous voulez que les Chinois se fassent chrétiens, votre loi le demande, je le sais bien; mais alors que deviendrions-nous? les sujets de vos rois. Les chrétiens ne croient que vous; dans un temps de trouble ils n’écouteraient d’autre voix que la vôtre. Je sais bien qu’actuellement il n’y a rien à craindre; mais quand les vaisseaux viendront par mille et dix mille, alors il pourrait y avoir du désordre.
« La Chine au nord touche le royaume des Russes, qui n’est pas méprisable; elle a au sud les Européans et leurs royaumes, qui sont encore plus considérables; et à l’ouest les princes de Tartarie, qui nous font la guerre depuis huit ans.., Laurent Lange, compagnon du prince Ismaelof, ambassadeur du czar, demandait qu’on accordât aux Russes la permission d’avoir dans toutes les provinces une factorerie; on ne le leur permit qu’à Pékin et sur les limites de Kalkas. Je vous permets de demeurer de même ici et à Kanton, tant que vous ne donnerez aucun sujet de plainte; et si vous en donnez, je ne vous laisserai ni ici ni à Kanton.

On abattit leurs maisons et leurs églises dans toutes les autres provinces. Enfin les plaintes contre eux redoublèrent. Ce qu’on leur reprochait le plus, c’était d’affaiblir dans les enfants le respect pour leurs pères, en ne rendant point les honneurs dus aux ancêtres; d’assembler indécemment les jeunes gens et les filles dans les lieux écartés qu’ils appelaient églises; de faire agenouiller les filles entre leurs jambes, et de leur parler bas en cette posture. Rien ne paraissait plus monstrueux à la délicatesse chinoise. L’empereur Yongtching daigna même en avertir les jésuites: après quoi il renvoya la plupart des missionnaires à Macao, mais avec des politesses et des attentions dont les seuls Chinois peut-être sont capables.

Il retint à Pékin quelques jésuites mathématiciens, entre autres ce même Parennin dont nous avons déjà parlé, et qui, possédant parfaitement le chinois et le tartare, avait souvent servi d’interprète. Plusieurs jésuites se cachèrent dans des provinces éloignées, d’autres dans Kanton même; et on ferma les yeux.


Voltaire était assez bien informé sur cette affaire, me semble-t-il, et ce qu'il raconte correspond bien à l'ordre des événements : émeutes populaires, rapports des gouverneurs, consultation par l'empereur de ce qu'il appelle "les tribunaux" (et qui doit être le Tribunal des rites, le Lipu, sur le mémoire duquel Yongzheng a effectivement décidé le transfert des missionnaires à Macao et l'interdiction des missions)... avant la décision finale, plutôt modérée et suivie d'une relative tolérance de fait.

_________________
Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots.
Jean Jaurès


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 Sujet du message: Re: Les trois empereurs
MessagePosté: 20 Aoû 2010, 17:54 
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Inscription: 28 Sep 2007, 13:04
Messages: 550
Pour compléter définitivement ce sujet :oops: , voici une courte présentation du dernier des trois grands empereurs, Qianlong.

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Comme c’est le plus fameux des trois, je développerai un peu davantage et diviserai donc mon exposé en trois parties :

-de la naissance à l’accès au trône et les traits fondateurs de la personnalité
- le règne proprement dit
-un bilan politique, économique et culturel possible du règne.

I. Hongli, le prince héritier et futur empereur


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Né en 1711, il était le fils de l’empereur Yongzheng et de l’impératrice Xiao Shen Xian. Ce n’est pas nécessaire de revenir sur son père :D , mais sa mère est une figure intéressante qui mérite quelques mots.
Elle était la dame Niuhuru, fille du prince Liang, et elle venait d’un clan particulièrement réputé pour sa vaillance et sa férocité, le clan dit « des loups », à bannière jaune. C’était une petite-fille du légendaire prince Eidu, qui avait combattu pour la conquête de la Chine aux côtés de Nurhaci (le patriarche des Aisin Gyoro, le clan impérial). Elle était réputée pour sa force de caractère et son intelligence, et on sait qu’elle a beaucoup marqué le caractère de son fils. Durant toute sa vie et son règne, celui-ci a été très proche d’elle, pas seulement parce que les rites l’exigeaient : mais en vertu d’une affection respectueuse, véritable et tendre. Souvent les avis de l'impératrice douairière ont été pris en compte dans des décisions importantes par le prince, ce qui n'est pas forcément une bonne chose :oops: , mais témoigne de son amour filial.

S’il était proche de sa mère, Hongli ne paraît pas particulièrement l’avoir été de son père ; cependant, celui-ci l'appréciait, et faisait cas de lui publiquement, sans hésiter à l'associer au rituel de la cour de façon ostensible, lui marquant ainsi nettement sa faveur. Mais le jeune prince était adoré par quelqu’un de plus important, son grand-père, Kangxi. Le vieil empereur le chérissait plus que tous ses autres petits-fils, et se mêlait lui-même de son éducation et de ses loisirs (il lui avait en personne appris l'art de la pêche à la ligne :lol: ). Ce point a beaucoup suscité de recherches et il est important de le savoir : Hongli a été apprécié et « couvé » par deux grands personnages, illustres et puissants, sa mère et son grand-père.

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De ce fait, il a reçu une éducation particulièrement développée et approfondie, et il a été traité comme un être exceptionnel dès sa jeunesse. L’éducation des princes mandchous était toujours excellente, et très soignée : c’était un trait caractéristique des Qing, qui avait des raisons de morale, et surtout de politique. L’empereur ne pouvait se permettre de laisser en friche la personnalité d’aucun de ses enfants, car tous lui étaient précieux pour assurer sa puissance. Le trône de Chine chancelait toujours un peu pour les Mandchous :lol: , il lui fallait des soutiens impeccables.
Mais Qianlong a vraiment eu les meilleurs maîtres dans tous les domaines. Il était doué et très intelligent, aussi a-t-il pu atteindre un niveau remarquable en arts de combats, en littérature, en esthétique et en philosophie. Comme il a par la suite, continué toute sa vie à approfondir ses connaissances et ses talents, il a été profondément un prince « éclairé » : un savant, et un artiste véritable davantage que ses deux prédécesseurs qui étaient bons lettrés (et grand combattant pour Kangxi) mais pas autre chose. Il a même été un écrivain authentique et prisé, un poète auteur de cinq recueils totalisant plus de quarante-mille pièces. Sa calligraphie est considérée comme l’une des plus belles jamais produites en Chine.
D’un autre côté, cette jeunesse choyée provoqua des influences moins heureuses sur son caractère. Elle explique peut-être une certaine fragilité de coeur, jointe à de la raideur. De loin, des trois empereurs, Qianlong a été le plus sentimental, jusqu’à une relative faiblesse, ainsi que le plus influençable. Il était aussi peu porté à l’innovation, mais davantage à la nostalgie et au conservatisme : peut-être parce qu’il avait été formé en partie par un homme âgé qui l'avait marqué affectivement, et lui avait inculqué l’amour d’un temps en train de disparaître.

A part cela, il a connu la jeunesse normale d’un prince dans la Cité interdite. Son choix comme héritier du trône a été surprenant et bien entendu, contesté (pour changer :lol: ) : il faut reconnaître qu’il avait peu d’expérience lorsque Yongzheng l’a choisi :shock: : il avait mené des missions d' inspecteur dans le Sud et conduit des négociations avec habileté, mais c’était assez peu de choses. Il y a donc eu des petites « affaires » autour de son accès au trône, essentiellement des cabales, qui ont tout de même fait quelques dégâts dans la famille : elles ont conduit son frère aîné, Hongshi, au suicide sur ordre, et son oncle le huitième prince, Yinsi (dont il a été question, il y a longtemps dans le forum) à la prison à vie. Un peu de sang donc, mais moins que pour la succession précédente… :oops:

En montant sur le trône, Qianlong affirma sa volonté d’être un souverain modéré, adepte entre tous de l’ «invariable milieu » confucéen : il ne serait ni adepte de la douceur et de la concorde autant que son grand-père, ni pratiquant de la rigueur et de la dureté comme son père. Il entendait être un empereur parfait.
Il possédait de nombreuses qualités pour cela : comme ses père et grand-père, il était pétri du sens du devoir, très moral, doté d’une immense puissance de travail et aussi de création. Il était très bien informé des réalités de l’empire, et attaché à l’exercice réel de son autorité. Il maîtrisait les langues de la plupart des peuples soumis à l’empire : mandchou, mongol, chinois, tibétain (pas le cantonais, ni le hakka :( : c’était foncièrement, un homme du Nord :lol: ).

Cependant, son règne allait être glorieux mais aussi difficile, avec un effondrement catastrophique dans les dernières années.

_________________
Quand on sonde les choses, les connaissances s'approfondissent.
Les connaissances s'approfondissant, les désirs se purifient.
Les désirs une fois purifiés, le cœur se rectifie.
Le cœur étant rectifié, on peut réformer sa personne.

Kong Tseu, La Grande Etude


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