Pour compléter définitivement ce sujet

, voici une courte présentation du dernier des trois grands empereurs, Qianlong.
Comme c’est le plus fameux des trois, je développerai un peu davantage et diviserai donc mon exposé en trois parties :
-de la naissance à l’accès au trône et les traits fondateurs de la personnalité
- le règne proprement dit
-un bilan politique, économique et culturel possible du règne.
I. Hongli, le prince héritier et futur empereur
Né en 1711, il était le fils de l’empereur Yongzheng et de l’impératrice Xiao Shen Xian. Ce n’est pas nécessaire de revenir sur son père

, mais sa mère est une figure intéressante qui mérite quelques mots.
Elle était la dame Niuhuru, fille du prince Liang, et elle venait d’un clan particulièrement réputé pour sa vaillance et sa férocité, le clan dit « des loups », à bannière jaune. C’était une petite-fille du légendaire prince Eidu, qui avait combattu pour la conquête de la Chine aux côtés de Nurhaci (le patriarche des Aisin Gyoro, le clan impérial). Elle était réputée pour sa force de caractère et son intelligence, et on sait qu’elle a beaucoup marqué le caractère de son fils. Durant toute sa vie et son règne, celui-ci a été très proche d’elle, pas seulement parce que les rites l’exigeaient : mais en vertu d’une affection respectueuse, véritable et tendre. Souvent les avis de l'impératrice douairière ont été pris en compte dans des décisions importantes par le prince, ce qui n'est pas forcément une bonne chose

, mais témoigne de son amour filial.
S’il était proche de sa mère, Hongli ne paraît pas particulièrement l’avoir été de son père ; cependant, celui-ci l'appréciait, et faisait cas de lui publiquement, sans hésiter à l'associer au rituel de la cour de façon ostensible, lui marquant ainsi nettement sa faveur. Mais le jeune prince était adoré par quelqu’un de plus important, son grand-père, Kangxi. Le vieil empereur le chérissait plus que tous ses autres petits-fils, et se mêlait lui-même de son éducation et de ses loisirs (il lui avait en personne appris l'art de la pêche à la ligne

). Ce point a beaucoup suscité de recherches et il est important de le savoir : Hongli a été apprécié et « couvé » par deux grands personnages, illustres et puissants, sa mère et son grand-père.
De ce fait, il a reçu une éducation particulièrement développée et approfondie, et il a été traité comme un être exceptionnel dès sa jeunesse. L’éducation des princes mandchous était toujours excellente, et très soignée : c’était un trait caractéristique des Qing, qui avait des raisons de morale, et surtout de politique. L’empereur ne pouvait se permettre de laisser en friche la personnalité d’aucun de ses enfants, car tous lui étaient précieux pour assurer sa puissance. Le trône de Chine chancelait toujours un peu pour les Mandchous

, il lui fallait des soutiens impeccables.
Mais Qianlong a vraiment eu les meilleurs maîtres dans tous les domaines. Il était doué et très intelligent, aussi a-t-il pu atteindre un niveau remarquable en arts de combats, en littérature, en esthétique et en philosophie. Comme il a par la suite, continué toute sa vie à approfondir ses connaissances et ses talents, il a été profondément un prince « éclairé » : un savant, et un artiste véritable davantage que ses deux prédécesseurs qui étaient bons lettrés (et grand combattant pour Kangxi) mais pas autre chose. Il a même été un écrivain authentique et prisé, un poète auteur de cinq recueils totalisant plus de quarante-mille pièces. Sa calligraphie est considérée comme l’une des plus belles jamais produites en Chine.
D’un autre côté, cette jeunesse choyée provoqua des influences moins heureuses sur son caractère. Elle explique peut-être une certaine fragilité de coeur, jointe à de la raideur. De loin, des trois empereurs, Qianlong a été le plus sentimental, jusqu’à une relative faiblesse, ainsi que le plus influençable. Il était aussi peu porté à l’innovation, mais davantage à la nostalgie et au conservatisme : peut-être parce qu’il avait été formé en partie par un homme âgé qui l'avait marqué affectivement, et lui avait inculqué l’amour d’un temps en train de disparaître.
A part cela, il a connu la jeunesse normale d’un prince dans la Cité interdite. Son choix comme héritier du trône a été surprenant et bien entendu, contesté (pour changer

) : il faut reconnaître qu’il avait peu d’expérience lorsque Yongzheng l’a choisi

: il avait mené des missions d' inspecteur dans le Sud et conduit des négociations avec habileté, mais c’était assez peu de choses. Il y a donc eu des petites « affaires » autour de son accès au trône, essentiellement des cabales, qui ont tout de même fait quelques dégâts dans la famille : elles ont conduit son frère aîné, Hongshi, au suicide sur ordre, et son oncle le huitième prince, Yinsi (dont il a été question, il y a longtemps dans le forum) à la prison à vie. Un peu de sang donc, mais moins que pour la succession précédente…
En montant sur le trône, Qianlong affirma sa volonté d’être un souverain modéré, adepte entre tous de l’ «invariable milieu » confucéen : il ne serait ni adepte de la douceur et de la concorde autant que son grand-père, ni pratiquant de la rigueur et de la dureté comme son père. Il entendait être un empereur parfait.
Il possédait de nombreuses qualités pour cela : comme ses père et grand-père, il était pétri du sens du devoir, très moral, doté d’une immense puissance de travail et aussi de création. Il était très bien informé des réalités de l’empire, et attaché à l’exercice réel de son autorité. Il maîtrisait les langues de la plupart des peuples soumis à l’empire : mandchou, mongol, chinois, tibétain (pas le cantonais, ni le hakka

: c’était foncièrement, un homme du Nord

).
Cependant, son règne allait être glorieux mais aussi difficile, avec un effondrement catastrophique dans les dernières années.