Comme il y a beaucoup de participants qui s’intéressent spécialement à l’histoire de l’art, je voudrais présenter dans cette série de messages quelque chose qui est très connu en Europe mais peut-être pas toujours très précisément : la peinture chinoise, ici seulement bien sûr pour le XVIIIème siècle.
Il faut savoir deux ou trois choses pour saisir comment fonctionne la peinture chinoise à cette époque. Ces choses sont encore vraies de nos jours, avec des très petits changements, pour les peintres qui travaillent en style traditionnel, qui sont encore assez nombreux en Chine.
La peinture classique de forme pure est composée au XVIIIème siècle de quatre, cinq ou six éléments :
- un titre qui décrit l’œuvre,
- un poème, en général mais pas toujours rédigé et calligraphié par le peintre lui-même,
- une image, qui peut être peinte dans plusieurs styles différents ; elle peut illustrer le poème ou non, mais elle a toujours un rapport, parfois très subtil, avec lui,
- la signature au pinceau de l’artiste,
- une ou plusieurs sentences en prose, calligraphiées souvent par d’autres personnes que l’artiste : un ami à lui, son patron, le client qui a acheté la peinture, une personne lettrée qui l’a contemplée et aimée. A l’époque Qing, les plus célèbres peintures produites dans l’académie impériale, ou achetées par le Palais, portent souvent une sentence de l’empereur lui-même pour marquer qu’il les a regardées,. Ces textes peuvent concerner le contenu de l’œuvre ou son histoire,
- un ou plusieurs sceaux gravés, imprimés en rouge, de nature différente selon celui qui les imprime. En principe il y a d’abord celui du peintre, celui de son patron, celui de son acheteur (comme pour les sentences). Là encore, les peintures fameuses portent le sceau impérial.
Tous les éléments ne sont pas obligatoirement là : les sentences manquent assez souvent pour les peintures produites dans la voie excentrique, parce que le peintre a pu ne pas avoir de patron, ou volontairement ne pas mettre de sentence. Le poème est absent de certaines formes particulières, surtout les formes en éventail. En principe, il y a toujours quand même le titre ou le poème, l’image, la signature ou le sceau au minimum. Donc image, texte, sceau : c'est cet ensemble qui constitue l'oeuvre. Les différents éléments souvent ne sont pas de même époque : les sentences et les sceaux, mis par les acheteurs et amateurs de l’œuvre, sont parfois bien plus tardifs que la peinture elle-même.
Un point important, c’est qu’il y a presque toujours du texte dans une peinture chinoise classique, et que ce texte, sa place, son style de calligraphie, fait partie pleinement de l’œuvre, même s’il n’est pas de même main que l’image. Les personnes qui ajoutent des sentences, des sceaux après l’artiste continuent l’œuvre ; celle-ci n’est jamais fermée ni totalement achevée, elle peut toujours être continuée par une autre personne à une autre époque ; au XVIIIème siècle, l’art des sentences sur des peintures d’époque Ming, par exemple, était très important et celui des sceaux, leur gravure, leur impression, leur position dans les peintures, également.
Les peintures étaient classées en trois catégories : fleurs et oiseaux (花鸟画 hua niao hua), paysages (山水画 shan shua hua) et personnages (人物画 ren wu hua). Dans chaque catégorie, plusieurs éléments pouvaient entrer, mais en principe on ne mélangeait jamais les catégories. Bien sûr, il y a des peintres qui ont mélangé, mais pas comme en Occident où on trouve souvent un paysage en arrière-plan d’un portrait, ou une nature morte en complément d’une scène de genre. On pouvait combiner le paysage et les personnages, mais ils devaient se suivre dans une structure précise, dont on a de bons exemples dans les grands rouleaux impériaux, qui décrivent des actions importantes des empereurs Qing.
Tous les éléments de l’oeuvre étaient codifiés et classés : les types de pinceau, les nuances d’encre, les façons de poser le pinceau sur le support, la forme des traits employés, l’ordre des éléments dépeints, l’orientation des lignes directrices dans le tableau, etc.
Je ne sais pas si cela intéresse quelqu’ un que je décrive les détails de cela, donc je laisse pour le moment, mais c’est très important dans chaque peinture au XVIIIème siècle.
Sous les empereurs mandchous, la peinture était en principe très contrôlée par le gouvernement, par le biais de l’académie impériale qui regroupait les artistes et leur imposait des commandes et des règles strictes de style. L’académie fournissait au régime mandchou une production officielle, parfois à sens idéologique. Mais à l’extérieur de l’académie, beaucoup de gens ont fait quand même de la peinture, qui est alors non officielle et parfois même anti-officielle. On les appelle les excentriques, et on qualifie d’expressionnistes certains entre eux, à cause de leur style violent et abstrait.
Je ne vais pas présenter les peintres dans l’ordre chronologique, mais selon un choix privé. Je commencerai donc, pour faire plaisir à Claudine

, par un des ses peintres préférés, qui est aussi (c’est très rare) une femme.
Yun Bing
恽冰
Elle était la fille du maître de l’époque Ming Yun Shou Ping, l’académicien le plus renommé de son temps pour ses peintures de fleurs. Fait exceptionnel pour cette époque, Yun avait enseigné son art non seulement à ses fils mais aussi à sa fille : celle-ci fut meilleure que ses frères à saisir le style et la technique de son père et devint une très grande artiste. Étant femme, elle ne put faire de carrière officielle, alors que son talent méritait bien d’entrer dans les cercles impériaux. Mais elle produisit beaucoup, dans la marge du système officiel, qui la reconnut dans une certaine mesure en l’autorisant à réaliser des commandes pour la cour, ce qui était extraordinaire pour une femme.
Yun Bing est surtout célèbre pour ses peintures de fleurs et d’insectes, ainsi que d'oiseaux, spécialement de coqs ; elle a aussi peint des scènes de personnages, et un tout petit peu des paysages. Elle était encore poète et calligraphe, et adepte du bouddhisme dans la voie de l’école Chan (ce qui est assez non-conformiste, le bouddhisme Chan étant mal vu du pouvoir, pour des raisons politiques). Ses poèmes développent une expression très fine de l’union mystique avec la nature, un des thèmes fondamentaux du Chan, et sa peinture reflète bien cette pensée.
En Europe, elle est connue, seulement presque, pour une série de
Fleurs et oiseaux conservée au Musée Guimet, en France. C’est une de ses plus belles œuvres, à vrai dire, elle est vraiment merveilleuse, mais ce n’est pas la seule. Le style personnel de Yun Bing, comme celui de son père, combine deux des grands styles classiques de la peinture chinoise : le
Gong Bi, (pinceau fin), qui est précis et brillant par ses détails, et le
Mo Qu (sans os) qui est sans contour et ne rend les formes que par leur substance.
Les quatre premières illustrations donnent des exemples de la série du Musée Guimet. Chaque élément de la peinture est symbolique dans la tradition Chan. Le poème, qui les complète clairement et fournit une clef d’interprétation des symboles, y est calligraphié par Yun Bing elle-même, on reconnaît bien son pinceau délicat et très maîtrisé. Les autres illustrations reproduisent des œuvres conservées en Chine.


