Shitao, surnoms et poèmes
Quelques précisions ici sur les surnoms poétiques de Shitao qui plaisent tant à Aude

(et dont fait partie le nom par lequel la postérité a choisi de le désigner, sachant que son nom pour l’état civil de l’époque était Zhu Ruoji).
Il s’agit de pseudonymes, connus par ses sceaux qu’il gravait lui-même et apposait selon la règle sur chacune de ses peintures. Il en existe une trentaine en tout, de significations diverses selon les époques de sa vie. Plusieurs illustrent des paradoxes taoïstes, dont bien entendu les deux exemples les plus connus sont
Vague de pierre, qu’on pourrait aussi traduire par Mouvement figé, et
Citrouille amère (la citrouille étant normalement sucrée). Plusieurs illustrent ses états psychologiques, surtout sa détresse et son sentiment de faiblesse, son dégoût de soi :
Sans vertu,
Rongé jusqu’à l’os,
Vieillard chauve,
Demi-homme,
Racine obtuse… D’autres font référence à son histoire tragique :
Fils aîné,
Fils de Jing Jiang (le nom de son père assassiné) ; certains enfin marquent son idéal religieux :
Adepte de la Petite Voie,
Vénérable aveugle (c’est-à-dire qui a renoncé à la vision physique pour atteindre la vision spirituelle), et surtout le dernier,
Disciple de la Grande Pureté.
D’après Sam, ces pseudonymes sont d’inspiration plus taoïste que bouddhiste, et à la fin de sa vie, on sait par une lettre que Shitao écrivit à Zhu Da (un autre génie hors normes de l’époque, qu’il faudra présenter

) qu’il avait renoncé au bouddhisme pour la Voie, puisque lorsqu’il le prie de décrire dans une peinture son ermitage, il lui demande :
Citation:
Dans le tableau, prenez soin de ne pas signaler mon état de moine ; j’ai laissé pousser mes cheveux et je les noue sur ma tête. J’ai tout lavé, tout purifié vers le haut.
Ce qui signifie qu’il a renoncé au crâne rasé des bouddhistes pour porter le chignon des moines taoïstes (sans qu’on sache s’il a été ordonné ou non).
Sam a eu la gentillesse de traduire quelques textes de Shitao, écrits à la fin de sa vie, pour illustrer la mélancolie du peintre. Merci à lui (même si je l’ai un peu aidé pour la forme en français, je n’aurais jamais pu les traduire seule).
Dans le vent, les feuilles mortes retournent aux racines
Au fil de l’eau je retourne
Dans le brouillard usé jusqu’à la corde. Je vois
Une cabane minuscule, accrochée à la berge du fleuve vert
Epais et doux, les nuages blancs dans l’air froid.
Une cabane sauvage
Seule et désolée
Au flanc de la montagne sauvage.
Un vieil arbre sans fleurs
Se courbe sur la berge :
Après souper, je me promène
Cherchant le calme…
Comme le crépuscule est triste
Pour moi, si amer et si froid!
Encens brûlé, sonne encore la cloche de pierre
Devant les pétales parfumés, le dernier éclat de l’an,
Comment s’étonner que les plants se dégarnissent?
Ce matin j’ai mis de l’encre sur la soie : aussitôt figée en givre.
Je crains de voir les fleurs dans le miroir du monde
Ma vie n’est qu’errance, ma pensée tendue vers l’infini
Quel désir encore quand l’encre a séché, que le pinceau s’est dégarni?
Sur la route sans fin, sans fin le voyageur pleure.
Le soleil se couche derrière les murailles,
La trompe du chasseur sonne au loin.
Puissé-je embrasser le prunier en fleur
Moi qui n’ai plus rien que mes cheveux blancs…
Mendiant, moi le moine Citrouille-amère
Sans vertu, l’adepte de la Petite Voie!
Cinquante ans et je marche encore sans père
Mon corps malade est plus froid que la glace.
Clair de lune répandu sur la montagne
Lueur du petit jour dans le ciel
Naît le vent d’est : il en prend l’éclat
Et le donne à l’Univers dans les fleurs.
Vide le vieux sentier,
Solitaire la vallée où l’eau s’écoule.
Seul, l’oiseau au cœur du printemps,
Soudain son chant dans les montagnes!
Sous mon pinceau, parfum des montagnes et des eaux!
La couleur des arbres a disparu dans la brume lointaine
Un homme dort dans une cabane en ruines
Son cœur erre dans les nuages, dans le tableau.
Plus de cheveux, plus de coiffe! Plus de toit où fuir!
Que je devienne l’homme dans le tableau
Bambou en main, errant dans les roseaux mouillés,
Rejoindre le sans-borne, où terre et ciel sont un.
Les deux derniers poèmes renvoient à un thème connu des lecteurs français, car il a été traité (assez mal à mon goût, trop mélangé à un fatras de lieux communs pas très fins sur la Chine

) par Marguerite Yourcenar dans sa célèbre nouvelle "orientale"
Comment Wang Fo fut sauvé. Il s'agit d'un thème politique important de l’époque des Qing : lorsque le monde, déréglé par un pouvoir politique intolérable, devient inhabitable pour l’artiste, celui-ci rêve d’entrer dans sa propre peinture où il a reconstitué un monde en harmonie. Shitao, chinois persécuté par le pouvoir mandchou, bouddhiste et/ou taoïste maltraité par une société confucéenne rigide, non-conformiste acharné, est un des artistes du temps qui l’ont le plus illustré.
Shitao a aussi composé en prose, des textes courts où l’on retrouve sa grande souffrance. Voici un extrait daté de 1702, qui est très beau et très représentatif (mais difficile à traduire, Sam dit qu‘il l‘a mal rendu

).
Citation:
La veille du nouvel an ; malade, une émotion m’étreint le coeur, mais je n’ai pas de mots pour la dire. Je pense au corps engendré par mes parents, celui qui est à moi : soixante ans déjà! Un corps d’homme, un corps de femme? Je ne sais pas. Je crie comme j’ai dû le faire en naissant. Autrefois, ceux qui m’ont engendré l’ont fait dans la joie : mais moi, germe sans conscience, je ne pouvais leur répondre alors. Aujourd’hui il me reste mon cœur, toujours battant, chair et sang. Dois-je finir ma vie dans le remords et la honte? Peur, chagrin… Face au ciel, comment ne pas pleurer?
En postant, je me rends compte que j’ai une question

: est-ce qu’on sait à quoi Shitao fait allusion dans ce texte? D’où viennent sa honte et sa peur, et que signifie cette idée qu’il n’est pas certain de son sexe? Est-ce qu’on possède des détails sur sa vie privée pouvant éclairer ces lignes?
Merci d’avance, Sam!
