Dans la liste des huit excentriques, voici un nouveau nom.
Huang Shen (1687-1722)
Du groupe des huit, avec Jin Nong, il est normalement considéré comme le meilleur artiste. Il est le plus varié, en tout cas, car il a traité presque tous les sujets de la peinture chinoise sans se limiter comme les autres. Notamment, il est connu pour ses « scènes de genre » très élégantes et vivantes.
Né dans le Fujian, il était d’une famille pauvre. Il a tout d’abord été célèbre pour sa calligraphie cursive de style antique, imitée des maîtres de l’époque Tang, et de celle de Ni Tsan. Assez tard il s’est mis à la peinture, d’abord de paysages et de fleurs puis de sujets divers.
Il est admiré pour son style d’une grande liberté, proche du croquis au pinceau, et ses effets de flou. On lui a reproché de « laisser trop de choses de côté » et c’est vrai que son pinceau est souvent allusif. Il est très poétique, et léger dans sa façon de voir le monde et de le rendre.
Ses compositions sont légèrement décentrées en général, pourtant moins que celles d'autres "excentriques" de cette époque. Il travaillait surtout au pinceau sec, ce qui donne beaucoup de douceur à son trait. Mais il n’est jamais mou ni faible. Huang Shen est un artiste plus paisible et détaché que les autres excentriques, ou que leurs prédécesseurs de la voie indiviudaliste et anti-académique, Shitao et Bada Shanren. Plutôt souriant et agréable, sans ambition particulière mais avec un charme délicat, qui fait qu’il est encore aujourd’hui prisé.
Pour montrer l’originalité de son art, je montre en dernier sa peinture peut-être la plus célèbre, qui représente une figure héroïque de l’histoire de Chine, très admirée au XVIIIème siècle comme modèle de résistance à l’oppression, et de fidélité parfaite à l’empereur et au pays.
Su Wu est un diplomate chinois des premiers Han, qui fut exilé en Mongolie du Nord par le roi des Xiongnu, les ennemis de la Chine, sous prétexte d’un complot dont il était innocent. Il refusa durant trente ans de se déclarer coupable, ni de s’inféoder au roi étranger, alors qu’il avait été réduit en esclavage et mis à garder un troupeau de chèvres.

Il apprit la mort de sa mère, de sa femme, de son frère, mais ne céda jamais à demander sa grâce.
En regard du traitement par Huang Shen, je place une représentation du XVIIIème siècle du même personnage en gravure, qui figure bien la façon « classique » de le montrer.
On voit bien que Huang Shen respecte scrupuleusement tous les traits conventionnels de la figure, mais transforme l’esprit, rendant plus humain et vivant son personnage grâce à son style enjoué. Il décentre sa figure principale et la détourne du spectateur, pour rendre le regard lointain de Su Wu, fixé sur la Chine dont il est exilé. Son trait est léger, mais sans maniérisme, et il donne beaucoup de vigueur au profil du personnage -qui est sans doute un autoportrait.