Une autobiographie chinoise du XVIIIème siècle
Les Six chapitres d’une vie flottante de Shen Fu
Shen Fu est un lettré du XVIIIème siècle, qui a laissé un texte autobiographique très célèbre en Chine et très spécial : les
Six chapitres d’une vie flottante.
Il a vécu sous la dynastie des Qing, il est né en 1763 et la date de sa mort est inconnue. On ne sait de lui que ce qu’il en a dit dans son texte, car c’était un personnage très mineur. Il était né dans une bonne famille, mais il avait échoué aux Examens impériaux qui auraient pu lui permettre de faire une carrière politique, et il est resté dans l’ombre toute sa vie. Grâce à cette obscurité, il a pu écrire avec beaucoup de liberté et de naturel, ce qui rend son œuvre très particulière : il développe plus de sentiments personnels que les écrivains plus célèbres et il est plus original. Il peut se permettre de traiter des « petits » sujets très concrets, comme la nourriture qu‘il mange, la disposition des pièces où il vit, la musique qu’il joue, les jeux auxquels il s’amuse, les nuances de son humeur, sans se préoccuper de la hauteur de la pensée, ni de l’avis de la postérité comme le ferait un homme important.
Les
Six chapitres racontent brièvement le cours de son existence, appelée "flottante" dans le titre selon une dénomination poétique empruntée au plus célèbre poète chinois des Song, Li Bai. Ils sont écrit dans un style très pur, facile à lire, et très imprégné de poésie : il y a beaucoup de citations et d’allusions aux auteurs classiques, ce qui est une pratique courante dans la prose chinoise. On ne peut plus lire aujourd’hui que les quatre premiers chapitres, retrouvés en 1869, les deux derniers ont disparu.
Shen Fu raconte son enfance, qui se déroule à Suzhou, sa jeunesse et ses études, et surtout sa vie d’homme marié, en compagnie de sa femme Chen Yun. C’est un témoignage très précis et très rare sur la vie quotidienne d’un lettré de bas rang au XVIIIème siècle et aussi un portrait de femme encore plus rare : Shen Fu adorait son épouse et il l’a perdue très tôt, de maladie. Il a voulu lui rendre vie dans son texte et il a bien réussi : il a peint un portrait très vivant et sensible d’une jeune femme chinoise dans sa vie de tous les jours. La considération de Shen Fu pour Chen Yun était exceptionnelle pour l’époque, et il dit dans son livre qu’elle lui a valu des problèmes, car sa famille ne la comprenait pas.
Mais à cause d’elle, il a écrit des pages vraiment touchantes sur sa femme. Il raconte avec beaucoup de vivacité sa vie de couple, ses joies et ses peines, les disputes, les réconciliations, les aventures : il était un peu excentrique dans ses façons envers sa femme…

Par exemple, il avait accepté que Yun, qui voulait voir une fête interdite aux femmes, se travestisse en homme pour y assister

et le résultat avait été amusant, et embarrassant aussi quand on avait découvert la fraude…

C’est très bien décrit, très drôle et réel et il y a beaucoup de petites anecdotes comme cela, vraiment curieuses et plaisantes à lire.
Le quatrième chapitre est un récit des différents voyages que Shen Fu avait fait dans sa carrière, avec des descriptions de sites célèbres. C’est moins personnel car il s’agit d’un genre très classique dans la littérature chinoise, souvent traité au XVIIIème siècle, mais il y a de jolis tableaux et des scènes poétiques aussi.
On peut lire ce texte en français dans une traduction de Pierre Ryckmans parue aux éditions 10-18 en 1982, sous le titre
Six récits au fil inconstant des jours. C’est une bonne traduction, un peu surchargée par rapport à l’original qui est vraiment très fin, vif et pur dans sa forme. Les allusions et les citations sont bien précisées en notes.
Il existe également une traduction sous le titre de
Récits d'une vie fugitive, par Jacques Reclus, parue dans la collection Connaissance de l'Orient de Gallimard en 1986 : elle est plus précise que celle de Pierre Ryckmans, mais moins charmante. Elle est bien annotée aussi.