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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 09 Mai 2009, 08:38 
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Je prends donc quelques lignes pour défendre un peu Ji Yun :oops: et essayer de donner davantage envie de le lire que vous, Claudine. :lol:

C'est un auteur que j'apprécie beaucoup, c'est vrai :oops: , et j'ai acheté l'ensemble de son œuvre personnelle, il y a quelques années. C'est une édition ancienne, de 1869, agréable, mais sans beauté particulière quoique les caractères en soient élégants :oops: . Comme elle est composée en fragments, cette oeuvre peut se lire à petites doses, et c'est toujours pour moi un vif plaisir de m'y plonger pour un moment. C'est aussi, à mes yeux, une source de réflexion et une vraie richesse morale. :oops:

Je ne souhaite pas revenir sur la position politique de Ji Yun, parce que ce ne serait pas très intéressant, et difficile à comprendre sans bien connaître la cour impériale, et la question de la censure littéraire dans la Chine du XVIIIème siècle. On pourrait, éventuellement, reprendre ce sujet, si quelqu'un désire des précisions, car il est vrai que sa situation était délicate et ambiguë. :wink:

Je voudrais juste insister sur une chose :oops: : vous le présentez, Claudine, comme un parfait exemple de littérateur proche du pouvoir, et conforme à l'idéologie confucéenne des lettrés. Bien entendu, cela vous le rend peu sympathique : je le comprends bien. :D
C'est un peu vrai :oops: , mais pas totalement, et il faut savoir qu'il n'était pas confucéen de doctrine, au contraire. Il était taoïste, de tendance philosophique et non magique ou alchimique ; c'était, à vrai dire, d'un taoïsme léger et peu engagé :oops: , surtout intellectuel, qui lui a donc permis de faire de nombreux compromis et de vivre dans l'aura de l'empereur, sans trop souffrir. Mais le fond de sa pensée était véritable, je pense.

N'oubliez pas que le compromis est une valeur très importante dans la pensée chinoise et donc, que c'est plutôt ce trait que l'intransigeance rigoureuse, qui est apprécié chez les écrivains et les penseurs. La Chine est différente de la France sur ce point. :oops:
Ji Yun a appliqué la célèbre sentence de Qu Yuan, qu'on cite toujours pour illustrer cette idée chinoise de la nécessaire adaptation aux circonstances.

Quand l'eau de la rivière Tsang Lang est propre, j'y lave mon bonnet,
Quand elle est sale, j'y lave mes pieds.

A son époque, il faut bien reconnaître que l'eau était plutôt sale que propre, mais ce n'est pas sa faute. :oops:

Pour faire un parallèle compréhensible avec des auteurs français, il était davantage un Voltaire qu'un Rousseau, même s'il n'a jamais haï le « Rousseau chinois », qui serait alors votre (ou notre :wink: ) très cher Yuan Mei, comme Voltaire a haï Rousseau. La haine n'entrait pas dans son caractère ni dans ses façons, contrairement à ce que vous laissez entendre.

Il a donc certes, souvent suivi les avis des confucéens, mais il a également su, et osé, polémiquer contre eux quand il pensait que c'était nécessaire. Par exemple, pour rester dans le cadre de son œuvre littéraire, il a été très sévère contre les courants dogmatiques, et puritains, pourtant les mieux en cour, et ceux que suivait l'empereur, jusqu'à les accuser de crimes sur des sujets assez dangereux.

Il a beaucoup défendu les femmes : mais non pas de manière radicale comme Yuan Mei en prétendant qu'elles était égales des hommes, c'est vrai :? :oops: . Il l'a fait en montrant, par des cas concrets, que la morale confucéenne rigide envers elles était imbécile et inapplicable sans barbarie :bravo: . Il a de la sorte pris le parti des prostituées, des épouses remariées et des concubines peu fidèles.
Je donne un exemple pour montrer jusqu'où il pouvait aller.

Dans une de ses notes, très célèbre, il raconte l'histoire suivante (je la résume car malgré la concision de Ji Yun, ce serait trop long de donner le texte entier).

Un médecin est appelé par une femme qui lui demande de l'aider en cachette à avorter. Il refuse, à plusieurs reprises, bien que la femme lui offre des objets de valeur : c'est une concubine et elle lui propose des bijoux. Il la repousse toujours, pour ne pas cacher par son acte un adultère et pour ne pas transgresser l'interdiction confucéenne de tuer. Il applique donc strictement la morale de Confucius.

Il rêve ensuite qu'il est mort, et convoqué devant le roi des Enfers Yama, qui est le juge des morts dans la religion chinoise taoïste. Yama l'accuse de meurtre, et lui présente ses victimes : la femme qu'il a repoussée et l'enfant qu'elle portait. En effet, cette femme a finalement accouché, et son enfant, illégitime, a été étranglé tandis qu'elle-même était pendue (c'était la loi régulière, en Chine au XVIIIème siècle, malgré tout le bien qu'en pensaient les Jésuites et Voltaire :( ). « Vous avez suivi les principes, lui dit Yama, mais en servant les rites, vous n'avez servi que votre tranquillité, au mépris de la situation de cette femme. Aussi vous avez détruit deux vies, sous prétexte d'en protéger une, et provoqué de cruelles souffrances : la faute vous incombe. »

Cela n'est pas de la morale confucéenne, c'est de la pure morale taoïste. Il y a beaucoup d'exemples de ce genre chez Ji Yun, toujours appliqués au service des plus faibles : ici une jeune concubine qui a trompé son mari, souvent des servantes, des esclaves ou des courtisanes. C'est une des raisons qui le rendent encore de nos jours précieux et utile à lire, en sus du plaisir que donne son style, et de la richesse documentaire de ses anecdotes.

J'aime beaucoup aussi, la manière dont il était attaché à servir la cause des animaux. :oops: Par exemple, il a souvent décrit la souffrance des bêtes exploitées par l'homme, mais comme vécue de l'intérieur, en empathie. Comme son art d'écrire était superbe, ses pages sont frappantes et très émouvantes, sans jamais de pathos. Une seule, je crois, a été traduite en français, c'est celle sur le cas des porcs à l'engrais puis à l'étal, mais elle vaut la peine de la lire. Comme tous les Chinois, Ji Yun pensait que les porcs étaient très proches des hommes :D et il a trouvé des mots admirables pour exprimer leur douleur en termes humains.

Je m'arrête ici car je pense que déjà, avec ces quelques éléments, on peut nuancer un peu le portrait sévère de Ji Yun que vous avez d'abord tracé. J'espère que des lecteurs du forum éprouveront l'envie de se pencher un peu sur cet auteur qui, je crois, le mérite. :?:

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Kong Tseu, La Grande Etude


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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 09 Mai 2009, 09:33 
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Bravo, Sam! :bravo: Vous avez très bien défendu Ji Yun.

C'est vrai que la page sur les porcs est merveilleuse, mais à éviter juste avant de se restaurer d'un sandwich au jambon... Sinon, on risque de trouver une drôle de tête à sa tranche de jambon. :shock: :lol:

Juste sur le point de l'éventuelle comparaison avec les "philosophes" français du XVIIIème siècle, vous suggérez de comparer Ji Yun à Voltaire et Yuan Mei à Rousseau : mais moi, qui n'y connais pas grand chose :oops: , j'ai parfois lu des comparaisons de Ji Yun avec Diderot, et je croyais que celui qu'on appelle le "Rousseau chinois", c'était Dai Mingshi. Dai était le plus intransigeant des critiques du pouvoir, si mes renseignements sont bons, et il est allé jusqu'au bout de ses idées, puisqu'il a été condamné à mort (par découpage, ahh... :bat: ). Je ne sais pas trop ce qu'il faut penser de ce genre de parallèle, mais votre avis serait intéressant. :D

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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 09 Mai 2009, 12:28 
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Je suis content que vous aimiez ma défense de Ji Yun, Claudine, et j'espère que d'autres lecteurs se trouveront dans ce cas, bien qu'elle soit maladroite. :oops:
Je dois avouer que le problème de la tranche de jambon ne s'est jamais posé pour moi, parce que je n'ai jamais mangé de viande de porc, mais je suppose bien que le texte de Ji Yun doit peser à l'estomac des omnivores :lol: . Sa conclusion concerne un boucher, qui entend le récit de la souffrance des cochons, sous forme d'un rêve fait par un de ses clients : "Il prit peur, jeta son couteau et se fit marchand de légumes". :mrgreen:

Pour vous répondre sur la question des philosophes, je crois qu'aucune comparaison ne peut fonctionner de façon complètement satisfaisante, pour plusieurs raisons. Ce qui peut pousser, néanmoins, à tenter l'analogie, c'est le fait qu'au XVIIIème siècle, en Chine comme en Europe, ont existé des réseaux d'écrivains, qui ont composé des oeuvres hostiles au pouvoir, et des critiques profondes de la mentalité de leur temps : ces oeuvres n'ont pas eu l'impact "direct" de celles des philosophes des Lumières, mais elles ont produit leur fruit "à retardement". Lorsque des remises en cause véritablement destructrices du système chinois sont apparues, au XIXème et au XXème siècle, elles ont trouvé, et revendiqué, leurs sources dans les écrits des hommes du XVIIIème siècle : par exemple, une grande partie de la réflexion sur la loi et sur le système gouvernemental qui a inspiré Sun Yat Sen et les premiers républicains a été tirée de Yuan Mei. C'est en partie pour ça, du reste, que je pense que c'est plutôt lui, le "Rousseau" de Chine, s'il faut en trouver un :oops: , que Dai Mingshi. Mais celui-ci, c'est vrai, est parfois comparé au philosophe genevois.

Dai Mingshi est proche de Rousseau pour deux raisons : ses idées "naturalistes", qui reposent sur une profonde aversion pour la culture de son époque dans ses différentes manifestations, et son caractère assez atrabilaire. Comme Rousseau, il s'est "retiré" du monde social, et a été persuadé qu'on trâmait des complots contre lui, sauf que lui avait entièrement raison de le penser. Il est mort des suites d'un complot aujourd'hui assez bien connu.

Mais naturellement, comme je disais, on ne peut pas trouver de comparaison totalement satisfaisante. Celle entre Ji Yun et Diderot est la plus fréquente, vous avez raison :oops: . Cela est dû à plusieurs points, dont je ne signale qu'un ou deux :oops: . D'abord le caractère de "savant amateur" de ces deux écrivains. Ji Yun a compilé énormément de connaissances scientifiques de son temps, sans entrer lui-même dans une carrière autre que littéraire, et son oeuvre est une source précieuse sur les sciences et les techniques chinoises, comme l'Encyclopédie de Diderot pour l'Europe. De plus, cette oeuvre est à plusieurs niveaux de sens, et elle contient des aspects cachés, qui ont servi à contourner certains obstacles politiques. Ainsi son oeuvre de compilateur lui a-t-elle permis de dissimuler, "à l'intérieur" des collections officielles, de nombreux ouvrages voués à la destruction par la censure impériale.

Mais moi, j'aime le comparer à Voltaire car il a son côté rieur, assez ironique et percutant. Il y a beaucoup de choses très drôles chez lui, et certaines constituent de vraies "piques" contre le pouvoir impérial, ce qui était plus dangereux qu'on ne le croit.
Je vais donner encore un petit exemple. Je choisis quelque chose de facile à comprendre, mais je m'excuse, c'est un peu impudique. :oops:

Dans une autre des notes de sa collection, Ji Yun raconte, avec le plus grand sérieux, comme une histoire véritable qu'il tient de sa propre famille, un fait stupéfiant. Depuis quelques décennies, dans les champs, des paysans sont violés par... un dragon. :shock: :shock:
Il décrit avec précision un cas qui lui a été rapporté par la victime elle-même. Je ne cite pas le passage car le vocabulaire qu'il emploie est assez cru. Mais il est fait de la sorte, que tous les actes du viol correspondent à des termes de la justice impériale. Et tout le monde sait très bien, en Chine, que le Dragon qui vole au dessus des campagnes, c'est... l'empereur. :mrgreen:
A l'époque où Ji Yun écrivait, l'empire était ravagé par des mouvements paysans très violents, qui protestaient contre les mesures de taxation et de maltraitance émanées du ministère. C'était facile de saisir le sens de l'historiette prétendument leste et amusante. Je trouve cela assez "voltairien" comme procédé, mais j'ai peut-être tort. :oops:

Si un tel texte était lu par la censure, le risque était énorme pour son auteur. Bien entendu, Ji Yun était assez protégé, car c'était lui et ses amis, qui étaient chargés de censurer les textes littéraires. :bravo: :lol: Mais il pouvait être dénoncé par un lettré trop zélé. Et puis, il y avait un autre risque : Qianlong, aimait le style de Ji Yun, et donc il s'était acheté une édition de son oeuvre, qu'il lisait, on le sait, à ses moments perdus. S'il tombait sur ce passage, ou un autre du même genre... :shock:

Voilà, j'espère que ce petit complément clarifie un peu les choses pour vous. :oops:

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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 10 Mai 2009, 10:31 
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Merci de toutes ces précisions, Sam.

En effet, les paysans chinois violés par un dragon, il fallait l'oser. :mrgreen: Est-ce qu'on sait si Qianlong a lu ce passage ou non? Je crois me souvenir qu'il tenait un journal de ses lectures, donc peut-être il y a marqué quelque chose à ce propos?

Et j'y pense, je suis étonnée de voir qu'il lisait des ouvrages comme celui-ci, profanes, destinés à l'amusement du public, et pas toujours conformes aux bonnes moeurs. Je croyais qu'il n'avait pas le droit de lire ce genre de texte... :shock: :oops: En tout cas, ça ne fait pas très sérieux pour un empereur de Chine, et je sens mes illusions sur l'austère dynastie Qing qui s'envolent... :mrgreen:

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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 10 Mai 2009, 11:11 
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Vous avez naturellement raison, Claudine. Qianlong n'avait en aucun cas le droit de lire un ouvrage profane et distrayant comme celui de Ji Yun. Dans la bibliothèque impériale, qui comptait des milliers de titres, on n'en trouvait aucun de ce genre, ni de roman, ni de poésie autre que celle des Classiques.

Mais on sait, par des sources indirectes, que cet empereur était porté à "tricher" sur les règles de sa condition impériale, et qu'il se faisait acheter en cachette des livres qu'il désirait lire :shock: :oops: . On a même prétendu qu'il avait lu le Rêve dans le Pavillon Rouge, vous vous rendez compte! :shock: Mais c'est assez contesté, car ce serait une grande indécence de sa part, et il avait un vif sens de la mesure même dans les libertés qu'il prenait.

Bien entendu, il ne risquait pas d'écrire, nulle part, qu'il avait lu ces titres défendus, et donc, il était un peu "coincé" : s'il lisait les passages choquants et irrespecteux, il ne pouvait pas le dire... :mrgreen: En revanche, on sait très bien qu'il a trouvé en personne, dans les collections officielles, certains des textes cachés par les censeurs impériaux pour tourner les interdits. Il a sévi très durement dans ce cas, y compris par des condamnations à mort. On ne peut pas le lui reprocher, car c'était son rôle d'empereur. :oops: :cry:

Ji Yun a été puni également dans cette affaire, sévèrement, mais il a échappé à la mort, en partie sans doute à cause de l'admiration que Qianlong vouait à son style littéraire très pur. L'empereur n'a pas voulu sacrifier un tel artiste, et il a été sauvé comme cela : d'autres moins talentueux, associés dans sa faute, ont en quelque sorte "payé à sa place", ce qui certainement est mal. :oops:

Mais tout cela est bien difficile à juger simplement de nos jours, je pense. :oops:

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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 10 Mai 2009, 13:11 
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Eh bien, c'est du propre! :oops: :shock:

Moi qui croyais que Qianlong était un souverain rigoureux et attaché à la justice... :( Si j'ai bien compris, vous faites allusion à l'affaire de 1787, et c'est donc le pauvre Lu Fei Chi qui a été victime de la préférence de l'empereur envers Ji Yun, puisque c'est lui qui a été condamné à cette occasion. Je n'ai jamais rien lu de lui, mais c'est affreux qu'il ait "payé pour un autre" mieux en cour, comme vous dites.

De toute façon, c'est une assez laide histoire, que celle de la compilation du Siku Quanshu, avec sa chasse aux sorcières, ses condamnations, et les destructions massives d'ouvrages censurés. On estime qu'environ quatre mille oeuvres "immorales" ont été détruites par le feu à cette occasion, me semble-t-il... :oops: Elles sont perdues à jamais, naturellement, mais il devait y avoir des chefs-d'oeuvres parmi elles.
Je pense que c'est une des raisons pour lesquelles j'ai du mal avec Ji Yun, qui a tout de même été le maître d'oeuvre de l'ensemble, puisqu'à cette époque il était chef du censorat : je lui en veux un peu d'avoir dirigé une telle entreprise de destruction...

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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 10 Mai 2009, 16:47 
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Je ne peux qu'être d'accord avec ce que vous écrivez. :(

Il est toujours périlleux de porter des jugements nets, à deux siècles et plus de distance :oops: . Néanmoins, on peut dire, je crois, que les vingt dernières années du règne de Qianlong ont été plutôt un malheur pour la Chine : et la manière dont cet empereur, en vieillissant, a persécuté la littérature non conforme à ses idées puritaines a causé de graves préjudices au patrimoine littéraire chinois. C'est indiscutable et aucun historien raisonnable, aujourd'hui, ne songe à le contester.

Cependant il faut se garder de faire porter le poids de ces mesures terribles à ceux qui les ont appliquées, surtout à Ji Yun. Il est vrai qu'il était chef du censorat dans les années de la destruction la plus grande :oops: , mais il a plutôt contribué à protéger ce qu'il pouvait, qu'à éliminer sans vergogne.

C'est vraiment l'empereur en personne qui est responsable, car nul ne pouvait contester ou mal appliquer ses ordres sous peine de mort. Qianlong a été terrible, mais il faut savoir qu'il n'innovait pas : le puritanisme littéraire, et les pratiques d'éradication de la mauvaise littérature, ont été pratiqués par les trois empereurs au XVIIIème siècle. Le bilan, en oeuvres et en humains sacrifiés, est impossible à dresser avec certitude : une estimation "modérée" compte environ dix mille ouvrages détruits et trois mille condamnations à mort, uniquement dans les affaires littéraires, pour le siècle. Certains historiens croient que c'est beaucoup plus.

A vrai dire, on doit considérer comme une chance d'avoir malgré tout conservé certains trésors littéraires de ce siècle...

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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 10 Oct 2009, 17:12 
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A la suite de Ji Yun, il est juste que ce sujet aborde maintenant l’autre grand écrivain chinois du XVIIIème siècle qui peut lui être opposé, un peu comme Rousseau est rituellement, en France, opposé à Voltaire. :lol:

Je vais donc parler de Yuan Mei, qui est né en 1716 et mort en 1797.

C’était un homme beaucoup moins impliqué dans le monde politique de son temps que Ji Yun, et pas du tout un personnage officiel : cependant, il s’est fortement préoccupé d’affaires de politique et de morale malgré tout, et il est à l’origine de beaucoup de modernisations de la pensée en Chine.

Sur le plan du style, il est vraiment le rival de Ji Yun pour la perfection de l’écriture. Son art était différent et même opposé à celui du grand censeur et compilateur : c’était un art de la profusion du langage, de l’analyse psychologique profonde et de la peinture de l'émotion ; un art moderne, et non imité des anciens, assez sentimental et égocentrique, mais très riche. Yuan Mei faisait fond sur toutes les ressources et sur la polysémie du chinois, comme personne d’autre, peut-être, ne l’a fait. :P Il est un délice à lire pour cette complexité merveilleuse de sa langue, et pour sa qualité de contenu, naturellement. Il a été l'origine d'un courant véritablement nouveau de littérature qui s'est développé au siècle suivant.

Sa vie est assez rapide à évoquer. Il était de la ville de Hangzhou, le fils d’une famille aisée mais non riche ni puissante. Il a suivi des études très brillantes, car c’était un enfant prodige. Comme il n’était pas de milieu mandarinal, il a d’abord, dans son jeune âge, vécu d’expédients, fait des travaux serviles d’écriture, puis il a passé des concours impériaux. A vingt-quatre ans, il avait si bien réussi qu’il a été recruté dans l’académie impériale dite « de la Forêt des Pinceaux », ce qui devait signifier le début d’une carrière parfaite. Mais ensuite, il a échoué aux autres concours officiels, parce qu’il ne savait pas, ou ne voulait pas, se plier aux règles. :shock:

Grâce à l’appui de lettrés qui avaient remarqué son talent et sa personnalité, il a obtenu des postes modestes, et mené quelques années la vie de magistrat de province, ce qui lui a permis d’expérimenter le fonctionnement du système politique chinois dans ses plus bas degrés, et de commencer des réflexions sur la loi qui devaient fructifier par la suite jusqu’à nos jours. Dans le milieu de la trentaine, écœuré par les vices de l’administration, il a résigné tous ses titres et s’est retiré dans une « villa », une demeure de campagne qu’il avait achetée à bas prix, en ruine, et restaurée : il y a mené une vie consacrée à l’étude, à l’écriture et à la promotion de jeunes artistes de talent. A plusieurs reprises dans la suite de cette vie, de hauts personnages, qui avaient appris à l’admirer, ont essayé de lui faire reprendre le chemin du service impérial. Il a toujours refusé, s’en tenant à la formule qu’il avait envoyée au premier d’entre eux à le solliciter :

« C’est pour toujours que je me suis retiré dans mon jardin. Pour toujours, j’ai abandonné toute pensée du monde de poussière ». :shock: :bravo:

Il a beaucoup voyagé dans le cours de sa vie, mais assez tard, après la soixantaine, et uniquement dans le Sud de la Chine. Il a tenu des journaux de voyage très importants.
Son œuvre est immense, aussi il est impossible de la décrire en entier. :oops: Elle comporte de nombreux traités philosophiques, des nouvelles, des poèmes, une vaste correspondance et un recueil de cuisine, dont il a déjà été question dans le forum, et qui est encore très employé en Chine.
Les deux ensembles les plus fameux de son pinceau sont le recueil de notes Au fil du pinceau dans le Jardin de l’Abandon (Suiyuan Biji), qui contient de nombreux poèmes d’une grande beauté, et le recueil de nouvelles Ce que le Maître n’a pas dit (Zi Bu Yu). Dans ce second titre, Yuan Mei a compilé des « histoires extraordinaires » un peu à la Pu Song Ling, en illustration malicieuse d’un célèbre passage des Analectes de Confucius : « Le Maître n’a jamais parlé des prodiges, des miracles et des anomalies dans l’ordre naturel ». Confucius, on le sait, refusait de croire au surnaturel et prônait qu’on s’en tienne à l’étude du monde humain. Yuan Mei, lui, y croyait, mais cette compilation était aussi, de sa part, un moyen de rejeter l’ordre confucéen « humain », pour montrer que parfois, cet ordre était un désordre et que la Voie du Ciel était peut-être préférable. On ne connaît pas ses idées religieuses avec certitude, mais il a beaucoup attaqué les confucéens, s’est beaucoup gaussé des taoïstes et des lamas, et a manifesté de la sympathie envers le bouddhisme Chan. Cela se ressent dans son oeuvre.

Yuan Mei était un excentrique, proche des peintres connus sous ce titre : c’était un homme indépendant, libre de toute attache au pouvoir, mais pas un opposant déterminé et systématique, ni un comploteur politique. Il a beaucoup dénoncé les aberrations de la justice de son époque, et réfléchi à des moyens modernes et moraux de produire et de faire respecter la loi.
Il est exceptionnel sur un autre point, son traitement des femmes car il professait leur égalité avec les hommes et mettait ses idées en pratique :shock: :bravo3: . Parmi les écrivains qui l’entouraient, on comptait ses trois sœurs, ses épouses et ses filles, à qui il avait fait donner des éducations lettrées, ce qui était une vraie « folie » pour son époque :bravo2: . Il a fait publier de nombreux textes écrits par des femmes.

Assez peu de son œuvre peut se lire en traduction française, malheureusement. Il existe toutefois un livre sur lui dans la collection de littérature des éditions Moudarren, intitulé Divers plaisirs à la villa Sui. On y trouve une biographie assez détaillée, quelques extraits en prose et un certain nombre de ses poèmes les plus célèbres. C'est un livre que je recommande, bien qu'il donne une image un peu réduite et biaisée de Yuan Mei, et qu'on puisse regretter que certains textes de lui n'y figurent pas.

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 Sujet du message: Re: Littérature chinoise du XVIIIème siècle
MessagePosté: 03 Avr 2011, 08:00 
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Allez, après Yuan Mei, il faut continuer ce sujet : j’enchaîne donc sur la présentation d’un autre géant du XVIIIème siècle chinois, accessible en français, Wu Jinzi.

Image



On ne sait pas énormément de choses, me semble-t-il, de ce lettré modeste, qui resta toujours à l’écart du système impérial et préféra, aux honneurs et à la richesse, les joies d’une vie simple et vouée aux douceurs de la littérature et de l’amitié. :bravo:

Il était né dans une famille illustre qui comptait parmi ses membres des médecins, de hauts mandarins et de grands philosophes néo-confucéens comme Yuan Yan et Li Gong ; son père était un fonctionnaire de rang médiocre mais déjà un écrivain réputé. Il semble avoir été fort critique vis-à-vis de la société de son temps et avoir transmis à son fils son indépendance d’esprit. Wu Jinzi ne suivit donc pas la voie des ancêtres :shock: :oops: , et dans un de ses poèmes, il rappelle avec humour qu’il servait « de mauvais exemple à tous les jeunes gens doués de sa région »…

Muni assez tôt, après des résultats décevants aux examens impériaux, d’une charge de magistrat provincial, il ne sut pas mener ses affaires (ou les fit couler volontairement, c’est discuté par ses biographes :mrgreen: ) au point de devoir, frappé de pauvreté, se retirer à Nankin dans une maisonnette où les nuits d’hiver, dit-on, il devait se réchauffer en dansant, faute de combustible pour garnir son poêle… :shock: Cette indigence ne l’empêchait nullement d’être recherché par les meilleurs esprits de son temps, qui l’appréciaient autant pour son style littéraire admirable que pour son grand cœur et sa hauteur de vue.
Il est passé à la postérité pour un seul roman, composé aux alentours des années 1740 : mais quel roman ! L’histoire de la forêt des lettrés est considéré comme le plus grand roman satirique chinois jamais écrit, mais c’est aussi, plus simplement, une merveille capable d’enchanter les lecteurs de tous les horizons.

Situé sous les Ming, le livre rapporte allègrement, au fil de cinquante-cinq chapitres (plus un cinquante-sixième probablement apocryphe) les heurs et malheurs d’une foule de lettrés de toutes sortes. Il est composé de façon souple, sans personnage principal ni structure bien définie : aussi peut-on le lire comme une suite de « nouvelles » ou de tableaux sociaux et moraux, ou mieux, le contempler comme une peinture chinoise sur rouleau où se succèdent des scènes disparates aux mille couleurs.

La langue employée est la langue commune, non le chinois classique : le style du roman est réputé pour son extraordinaire saveur, tandis que la richesse de son vocabulaire vernaculaire en fait un trésor pour les spécialistes du chinois parlé au XVIIIème siècle. Si dans un premier temps, la seule lecture anecdotique est un régal à cause de la drôlerie des situations et de la verve légère du récit, toujours simple et brillant, on en vient rapidement à admirer la profondeur des portraits psychologiques et l’humanité misa à les tracer. :bravo3:

Une lecture plus approfondie révèle une satire acérée du système mandarinal et des mœurs corrompues du temps de l’auteur, à peine voilée par le renvoi de l’intrigue au siècle et à la dynastie précédents. Aussi l’ouvrage ne fut-il pas publié du vivant de Wu Jingzi : il circula sous le manteau, en éditions privées, jusqu’au XIXème siècle, ce qui le sauva de la destruction et assura la vie sauve à son auteur : ni l’un, ni l’autre n’eussent en effet supporté la censure imposée par les empereurs Qing à la production littéraire.

C'est vraiment un roman que je conseillerais à quiconque souhaite s'initier tranquillement à la grande littérature chinoise, car il est simple, accessible et d'un charme incomparable. On s'amuse d'un bout à l'autre, en apprenant mine de rien une infinité de choses sur la culture chinoise. Sans compter, bien sûr, l'étonnante actualité du propos. :shock: :mrgreen:

Il est disponible chez Gallimard, dans la collection Connaissance de l'Orient, traduit par Tchang Fu-Juei, sous le titre Chronique indiscrète des mandarins.

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Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots.
Jean Jaurès


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