Je prends donc quelques lignes pour défendre un peu Ji Yun

et essayer de donner davantage envie de le lire que vous, Claudine.
C'est un auteur que j'apprécie beaucoup, c'est vrai

, et j'ai acheté l'ensemble de son œuvre personnelle, il y a quelques années. C'est une édition ancienne, de 1869, agréable, mais sans beauté particulière quoique les caractères en soient élégants

. Comme elle est composée en fragments, cette oeuvre peut se lire à petites doses, et c'est toujours pour moi un vif plaisir de m'y plonger pour un moment. C'est aussi, à mes yeux, une source de réflexion et une vraie richesse morale.
Je ne souhaite pas revenir sur la position politique de Ji Yun, parce que ce ne serait pas très intéressant, et difficile à comprendre sans bien connaître la cour impériale, et la question de la censure littéraire dans la Chine du XVIIIème siècle. On pourrait, éventuellement, reprendre ce sujet, si quelqu'un désire des précisions, car il est vrai que sa situation était délicate et ambiguë.
Je voudrais juste insister sur une chose

: vous le présentez, Claudine, comme un parfait exemple de littérateur proche du pouvoir, et conforme à l'idéologie confucéenne des lettrés. Bien entendu, cela vous le rend peu sympathique : je le comprends bien.
C'est un peu vrai

, mais pas totalement, et il faut savoir qu'il n'était pas confucéen de doctrine, au contraire. Il était taoïste, de tendance philosophique et non magique ou alchimique ; c'était, à vrai dire, d'un taoïsme léger et peu engagé

, surtout intellectuel, qui lui a donc permis de faire de nombreux compromis et de vivre dans l'aura de l'empereur, sans trop souffrir. Mais le fond de sa pensée était véritable, je pense.
N'oubliez pas que le compromis est une valeur très importante dans la pensée chinoise et donc, que c'est plutôt ce trait que l'intransigeance rigoureuse, qui est apprécié chez les écrivains et les penseurs. La Chine est différente de la France sur ce point.
Ji Yun a appliqué la célèbre sentence de Qu Yuan, qu'on cite toujours pour illustrer cette idée chinoise de la nécessaire adaptation aux circonstances.
Quand l'eau de la rivière Tsang Lang est propre, j'y lave mon bonnet,
Quand elle est sale, j'y lave mes pieds.
A son époque, il faut bien reconnaître que l'eau était plutôt sale que propre, mais ce n'est pas sa faute.
Pour faire un parallèle compréhensible avec des auteurs français, il était davantage un Voltaire qu'un Rousseau, même s'il n'a jamais haï le « Rousseau chinois », qui serait alors votre (ou notre

) très cher Yuan Mei, comme Voltaire a haï Rousseau. La haine n'entrait pas dans son caractère ni dans ses façons, contrairement à ce que vous laissez entendre.
Il a donc certes, souvent suivi les avis des confucéens, mais il a également su, et osé, polémiquer contre eux quand il pensait que c'était nécessaire. Par exemple, pour rester dans le cadre de son œuvre littéraire, il a été très sévère contre les courants dogmatiques, et puritains, pourtant les mieux en cour, et ceux que suivait l'empereur, jusqu'à les accuser de crimes sur des sujets assez dangereux.
Il a beaucoup défendu les femmes : mais non pas de manière radicale comme Yuan Mei en prétendant qu'elles était égales des hommes, c'est vrai

. Il l'a fait en montrant, par des cas concrets, que la morale confucéenne rigide envers elles était imbécile et inapplicable sans barbarie

. Il a de la sorte pris le parti des prostituées, des épouses remariées et des concubines peu fidèles.
Je donne un exemple pour montrer jusqu'où il pouvait aller.
Dans une de ses notes, très célèbre, il raconte l'histoire suivante (je la résume car malgré la concision de Ji Yun, ce serait trop long de donner le texte entier).
Un médecin est appelé par une femme qui lui demande de l'aider en cachette à avorter. Il refuse, à plusieurs reprises, bien que la femme lui offre des objets de valeur : c'est une concubine et elle lui propose des bijoux. Il la repousse toujours, pour ne pas cacher par son acte un adultère et pour ne pas transgresser l'interdiction confucéenne de tuer. Il applique donc strictement la morale de Confucius.
Il rêve ensuite qu'il est mort, et convoqué devant le roi des Enfers Yama, qui est le juge des morts dans la religion chinoise taoïste. Yama l'accuse de meurtre, et lui présente ses victimes : la femme qu'il a repoussée et l'enfant qu'elle portait. En effet, cette femme a finalement accouché, et son enfant, illégitime, a été étranglé tandis qu'elle-même était pendue (c'était la loi régulière, en Chine au XVIIIème siècle, malgré tout le bien qu'en pensaient les Jésuites et Voltaire

). « Vous avez suivi les principes, lui dit Yama, mais en servant les rites, vous n'avez servi que votre tranquillité, au mépris de la situation de cette femme. Aussi vous avez détruit deux vies, sous prétexte d'en protéger une, et provoqué de cruelles souffrances : la faute vous incombe. »
Cela n'est pas de la morale confucéenne, c'est de la pure morale taoïste. Il y a beaucoup d'exemples de ce genre chez Ji Yun, toujours appliqués au service des plus faibles : ici une jeune concubine qui a trompé son mari, souvent des servantes, des esclaves ou des courtisanes. C'est une des raisons qui le rendent encore de nos jours précieux et utile à lire, en sus du plaisir que donne son style, et de la richesse documentaire de ses anecdotes.
J'aime beaucoup aussi, la manière dont il était attaché à servir la cause des animaux.

Par exemple, il a souvent décrit la souffrance des bêtes exploitées par l'homme, mais comme vécue de l'intérieur, en empathie. Comme son art d'écrire était superbe, ses pages sont frappantes et très émouvantes, sans jamais de pathos. Une seule, je crois, a été traduite en français, c'est celle sur le cas des porcs à l'engrais puis à l'étal, mais elle vaut la peine de la lire. Comme tous les Chinois, Ji Yun pensait que les porcs étaient très proches des hommes

et il a trouvé des mots admirables pour exprimer leur douleur en termes humains.
Je m'arrête ici car je pense que déjà, avec ces quelques éléments, on peut nuancer un peu le portrait sévère de Ji Yun que vous avez d'abord tracé. J'espère que des lecteurs du forum éprouveront l'envie de se pencher un peu sur cet auteur qui, je crois, le mérite.
