Hakuin Ekaku (1686-1769)
Je poursuis aujourd'hui ce sujet en consacrant un message entier à présenter cette figure extraordinaire du Zen au XVIIIème siècle dont il a été question dans les posts précédents, mais sans jamais beaucoup de précision.
C'est probablement par son art pictural que Hakuin est le plus à même de parler aux lecteurs français du XXIème siècle ; toutefois il faut bien avoir conscience que ce n’est pas là, pour les Japonais, et généralement pour les bouddhistes, que se situe sa véritable grandeur, mais dans son œuvre de réforme religieuse. C’est le grand restaurateur de la tradition du Zen Rinzai, qui avait atteint en son temps un degré de décadence catastrophique, et qu’il revitalisa profondément ; mieux encore, il conféra à cette tradition religieuse austère et ésotérique, à l’origine réservée à une élite de moines coupés du monde, une portée universelle comme personne avant lui n’avait su le faire, hormis peut-être le génial Ikkyû –mais c’était à une autre époque et par des moyens entièrement différents.
Hakuin vu par lui-mêmeHakuin était né en 1686 dans un petit village du Tokaido, au pied du mont Fuji. De son nom laïc Iwajiro, « garçon de pierre », c’était en réalité un enfant au cœur tendre, hyper-sensible, d’une grande fragilité psychologique qui devait durer toute sa vie, mais qu’il sut transformer en force. Son père était samouraï et dans sa famille, on pratiquait le bouddhisme rigide et doloriste de l’école de Nichiren.
A dix ans, Hakuin accompagna sa mère pour entendre un prédicateur célèbre de cette école, et fut terrorisé par son évocation de l’enfer

; il a raconté lui-même comment la peur des souffrances infernales dès lors ne le quitta plus, au point de lui occasionner des troubles nerveux… et de décider de sa vocation religieuse.
Deux exemples de sentences bouddhiques par Hakuin, qui illustrent bien la puissance de sa calligraphie.A quinze ans, il fut ordonné moine dans l’école Rinzai, sous le nom d’Ekaku, « crane de la sagesse » au monastère de son village. Quatre ans plus tard, une nouvelle expérience psychologique douloureuse (il fut saisi d’angoisse et de désespoir au récit de la fin tragique d’un moine célèbre

) le convainquit de renoncer temporairement à la vie communautaire.
Il erra dès lors de monastère en monastère, méditant les koans et se livrant à des pratiques ascétiques extrêmes –une voie dont il aurait dû se méfier comme il le reconnut plus tard. A vingt-deux ans, au terme d’une semaine ininterrompue de Zazen (méditation en posture assise), il connut une première expérience d’ « éveil », une illumination si l’on veut, qui le poussa à se croire devenu un maître

. Heureusement pour lui, la rencontre d’un autre moine le conduisit à rechercher la certification de son expérience par un maître véritable, réputé pour sa dureté et son incorruptibilité. Le légendaire Dôkyô Etan (1642-1728) vivait alors retiré du monde dans une cabane isolée, où il fuyait la richesse et les honneurs : Ekaku se rendit auprès de lui et, comme on pouvait s’y attendre, fut fraîchement reçu. Etan lui refusa la confirmation mais, pressentant en lui un religieux d’exception, l’accepta comme disciple.
Après plusieurs années d’effort, Ekaku quitta Etan sans en avoir reçu le sceau, mais seulement l’ordre de « ne jamais se contenter de réalisations ordinaires »

. Il reprit sa vie d’errance mais tomba bientôt malade. Sa maladie était d’origine psychique : après avoir tenté tous les traitements, il en fut finalement guéri par un ermite taoïste qu’il dut aller chercher dans la grotte de montagne où il se cachait –le taoïsme étant évidemment interdit dans le Japon des Tokugawa. L’influence de ce maître, qui lui enseigna de nombreuses pratiques dont il devait par la suite enrichir le Zen, marqua profondément le jeune moine.
Je passe sur les détails de la suite de sa vie spirituelle : en 1717, après la mort de son père, il retourna au village de son enfance et s’installa dans le temple de ses débuts, tombé en ruine et qu’il restaura avec l’aide de ses premiers disciples. C’est alors qu’il prit le surnom de Hakuin, « caché dans le blanc ». Il ne devait plus quitter ce temple. Au fil des années, il devint une figure très célèbre, pour son enseignement, ses prédications et ses écrits.
A la cinquantaine, il se mit à la peinture en plus de ses autres activités

. La direction religieuse et l‘écriture lui avaient apporté la célébrité : la peinture lui apporta la gloire. Son style, très influencé par l’art chinois importé par l’école Obaku, la plus « chinoise » et taoïsante des trois écoles du Zen, ressemblait à certains égards à celui des grands « excentriques », ces artistes rebelles à la discipline académique qui à la même époque que lui, peignaient en Chine : il fascina le public par sa puissance, sa sensibilité et son humour ravageur. C’est seulement dans les dernières années de sa vie, semble-t-il, que Hakuin mit définitivement au point sa manière la plus frappante : violence de l’attaque du pinceau, formes « embuées » ou empâtées par l’excès d’encre, noirs insondables, déformations extrêmes.
Il est assez facile aujourd’hui de se familiariser avec Hakuin. Le meilleur ouvrage sur lui disponible en français est sans doute :
Rien qu’un sac de peau. Le Zen et l’œuvre de Hakuin de Kazuaki Tanahashi, Evelyne Smedt, et Vincent Bardet (Albin Michel 1987). On peut lire également son « autobiographie », sous le titre
Moi, bouilloire à portée de main (L’Originel, 1991). Outre la puissance de son style pictural, et la beauté de son écriture, notamment poétique, le principal intérêt de ce maître bouddhiste réside, à mon avis, dans la qualité de sa pratique introspective. Il est l’un des rares penseurs du Zen à avoir pleinement intégré à son enseignement sa propre expérience existentielle. En cela il est excentrique au sein de sa propre tradition, me semble-t-il, puisque l’expérience personnelle y est normalement soit dévaluée, soit jugée incommunicable. Or Hakuin a consacré de nombreuses pages à s’examiner avec beaucoup de scrupule dans le but de faire servir à autrui son propre exemple : en cela on pourrait presque lui trouver des points communs avec Rousseau…

Pour finir, quatre de ses peintures les plus célèbres… Les deux premières sont des illustrations de thèmes zen très connus, les deux suivantes sont des portraits de grandes figures du bouddhisme chinois (nous avions déjà évoqué Bodhidharma, le fondateur du Chan) : on y reconnaît bien l'essentiel du style de Hakuin, notamment la stylisation des visages...