En attendant que Sam revienne compléter son sujet sur la céramique chinoise et l’art du thé en Chine au XVIIIème siècle, j’ouvre en parallèle un tout petit sujet

sur la céramique japonaise de ce siècle, qui sera principalement orienté également sur les « pièces de thé », quoique de façon moins exclusive.
Contrairement à la Chine, où l’anonymat des pièces est généralement la règle au XVIIIème siècle, le Japon de l’ère Edo a vu, en marge des principales écoles de céramique « officielles », se développer la renommée de quelques grands maîtres aux styles fortement personnels, voire individualistes.
J’ouvre donc le sujet sur la présentation de l’un de ces maîtres, qui est accessoirement l’un des mes artistes japonais préférés, Ogata Kenzan.
Bien que né en 1663, Kenzan (on l’appelle traditionnellement par son nom personnel et non par son nom de famille, pour le distinguer de son frère Ogata Kôrin, le grand peintre de fleurs) est totalement un artiste du XVIIIème siècle puisque, venu relativement tard à la création personnelle, c'est en 1699 seulement qu'il a fabriqué sa première pièce de céramique.
Né à Kyôto, il appartenait à une dynastie de grands artisans, spécialisée dans les soieries depuis plus d’un siècle, mais dont l’entreprise fut ruinée durant la première moitié du XVIIème siècle par l’insolvabilité de ses créanciers nobles.
Les deux frères Ogata, qui auraient normalement dû suivre le chemin de leurs ancêtres et ne jamais s’en écarter, se retrouvèrent de la sorte forcés de sortir des traditions familiales pour se forger des identités artistiques indépendantes. L’aîné, Kôrin, se dirigea rapidement vers la peinture où il connut un succès presque immédiat, tandis que le cadet, Kenzan, après avoir longtemps hésité en dilettante entre poésie, calligraphie et peinture, choisit finalement la poterie.
Il semble qu’en réalité, seule l’intéressait… sa religion

, le bouddhisme zen, et en cela il se rapproche d’un artiste que j’ai déjà présenté ici, le moine-peintre Itô Jakuchu. Les deux hommes ne se sont pas connus, mais leurs démarches artistiques sont en partie parallèles : l’art n’est au fond, pour eux, qu’un moyen de cultiver leur propre méditation et, éventuellement, de transmettre des concepts religieux par la voie visuelle

. Retiré du monde assez tôt dans son ermitage du Shuseido, Kenzan y produisit pendant trente ans, dans une quasi solitude, des œuvres extraordinaires, qui allaient être à l’origine d’un style entièrement nouveau.
Il commença, logiquement, par fabriquer des pièces destinées à la cérémonie du thé, art majeur associé au bouddhisme zen. En bon religieux, il travaillait le grès, matière particulièrement adaptée par son austérité à l’art du thé de style
wabi, « simple et sain », tel qu’on le pratiquait depuis le XVIème siècle dans l’école de Sen no Rikyu à laquelle il se rattachait.
Dans un premier temps, il demanda à son frère de créer pour lui les décors de ses pièces. Kôrin était un artiste aussi brillant que Kenzan était sobre, aussi mondain qu’il était retiré, aussi avide de notoriété qu’il était discret. Il conçut néanmoins les décors demandés pendant une dizaine d'années, avant de se faire remplacer par un des élèves, Watanabe Shiko, qui devait demeurer fidèle à Kenzan jusqu’à la mort de ce dernier en 1743.
Il n’est pas utile d’entrer dans les détails de la carrière de Kenzan

: sinon peut-être pour signaler qu’en 1731, rattrapé par la gloire, il quitta les faubourgs de Kyôto pour suivre à Edo un daimyo qui fit connaître son art au shogun, ce qui lui valut pour quelques temps la clientèle de la plus haute aristocratie militaire japonaise. Mais il s’en lassa vite et renonça dès lors à la céramique, pour se tourner vers la peinture

.
Ses dernières années virent la création d’œuvres sur papier et sur soie, d’une incomparable beauté et d’une qualité de liberté et de douceur qui font de leur auteur l’un des plus grands peintres du Japon du XVIIIème siècle. Quoiqu’elles n’entrent pas dans le cadre de ce sujet, j’en montre quelques-unes parmi les plus célèbres –ce serait dommage de s’en passer.
Traditionnellement, la production de Kenzan est divisée en trois « périodes », nommées d’après le lieu des fours où il cuisait ses pièces. Ces périodes ont donné lieu à des œuvres très différentes au fil du temps, mais une constante demeure : l’usage de la calligraphie. A bon nombre de pièces sont adjoints un ou plusieurs poèmes, toujours calligraphiés par Kenzan lui-même et empruntés, pour la plupart, aux anthologies chinoises des Tang, et japonaises de l’époque Heian. L’œuvre de Kenzan constitue ainsi un écho, une réponse aux mille aspects aux poésies chinoise et japonaise dans leurs formes les plus pures, dont elle décline à l’infini les thèmes : fleurs, herbes et motifs naturels, solitude de l’homme dans la nature, sentiment mélancolique de l’impermanence du monde
Période de Narutaki (1699-1713)Essentiellement la période de des objets de thé, notamment les plateaux à friandises, en grès sous engobe blanche, décorés au lavis en brun de fer : Kenzan imite l’art chinois des Ming, et notamment le style « bleu et blanc » dont il a été récemment question ici

, mais remplace le bleu par un brun restituant les effets de l’encre, tandis que le fond se fait semblable au papier. A la fin de cette période, l’ajout de bleu au brun de fer lui permet d’obtenu un noir profond et riche, encore plus proche de l’encre de Chine, jusqu'à l'illusionnisme total.
Période de Kyôto (1713-1731)Kenzan imite de nouveau l’art chinois mais cette fois-ci avec des motifs colorés, dits « de papier découpé », obtenus grâce à des glaçures au plomb. Il compose alors de véritables peintures, aux couleurs vives, avec des motifs imbriqués, complexes et très riches qui recouvrent toute la surface disponible. La forme des pièces, qui jusqu’alors se situait dans la lignée des écoles traditionnelles japonaises, essentiellement l’école
raku, commence à se diversifier et imite, toujours à la chinoise, des objets naturels : fleurs, feuilles, insectes, etc.
Période d’Edo (1731-1732)Les motifs sont de plus en plus vivement colorés, avec de nombreux effets visuels d’une grande recherche et confinant à l’abstraction. Malgré leur beauté spectaculaire, les pièces de la courte période d’Edo sont les moins prisées actuellement, en raison de leur tendance à un certain maniérisme.
Pour finir, quelques exemples de peintures, toutes datées des années 1730. On voit bien à la fois l’influence sur Kenzan du style de son génial aîné, Kôrin, et la liberté de style progressivement acquise…