Je lance aujourd'hui un petit sujet à part

, pour compléter la trop longue série que j’avais entreprise, sur les œuvres d’art bouddhique du XVIIIème siècle facilement visibles en France.
De la sorte, je veux présenter quelques statues remarquables du Musée Guimet, en les mettant mieux en valeur que dans un ensemble très large, où elles finissent par se perdre.
Ce sont quelques-unes, choisies parmi les plus belles ou intéressantes à mes yeux, des statues des Saints et Vénérables visibles dans la galerie du panthéon bouddhique, au 119 Avenue d’Iéna.
Je commence aujourd’hui par les quatre statues des Arhats : Pindola, Rahula, Ingada et Chudahandaka.
Ces quatre statues, toutes d’une hauteur d’environ 70 cm, sont très remarquables, à la fois par leur qualité et par leur caractère représentatif d’un art bouddhique japonais bien particulier. Elles datent du début du XVIIIème siècle, sans qu’il soit possible de leur assigner à chacune une date, ou un auteur en particulier

. Ce sont des œuvres d’atelier, dont les modèles remontent à des types, très légèrement antérieurs, créés par des artistes individuels dans le dernier tiers du XVIIème siècle. Mais à cause de leur diffusion au XVIIIème siècle, elles peuvent vraiment être classées comme appartenant à ce siècle.
On peut les trouver un peu rigides, c’est certain

: mais cette rigidité est bien typique de l’art bouddhique japonais tardif, d’époque Edo. J’en avais parlé pour les images des Bouddhas : à cette époque la statuaire religieuse avait beaucoup perdu de sa grâce et de sa vie intérieure, si marquées aux époques Heian et Kamakura. Mais ces pièces demeurent de grande valeur, par leur réalisation parfaite, leur douceur et le soin apporté aux détails des mains et des visages. Elles possèdent également, me semble-t-il, une valeur de curiosité à qui n’est pas familier de l’imaginaire du bouddhisme.
Ces quatre Arhats (en japonais
Rakan) sont des grandes figures de la tradition indienne du bouddhisme primitif. On peut traduire leur appellation par le mot « Saints » : ce sont des disciples personnels du Bouddha : comme les Apôtres pour Jésus, si l’on veut

. Tous ont manifesté une extrême perfection dans la pratique des Quatre Vérités et du Noble Octuple Sentier, ce qui a conduit à son terme leur recherche de l’Eveil sous la direction du Maître. Toutefois, dans la tradition ultérieure, née en Chine, et qu’on appelle celle du Grand Véhicule, ils se sont trouvés dépréciés, à cause du caractère individuel de leur quête de salut

. Cela conduit à leur attribuer, dans les panthéons chinois et japonais, une place seconde après celle des Eveillés à vocation universelle, Bouddhas et Bodhisattvas. Ils demeurent au premier rang dans les écoles du Petit Véhicule, donc en Thaïlande, en Inde et dans une partie de l’Asie du Sud-Est.
Ces statues japonaises les représentent donc comme des Vénérés de second rang, placés en principe à l’extérieur des temples. A propos de chacun existent nombre de légendes, destinées à rendre compte de leur place et qui se reflètent dans leur iconographie. Je les expose très brièvement pour faire comprendre les traits les plus importants.
Les quatre photographies sont (C) RMN / Philipp Bernard.
Pindola était un ascète extraordinaire, parfaite imitation du Bouddha lui-même, mais il manifesta malheureusement quelques faiblesses : selon les sources, il aurait mangé un peu trop goulument, ou bien regardé une femme

, ou encore fait preuve d’une légère impatience. Aussi son Maître lui intima-t-il de renoncer à l’Eveil, jusqu’à ce qu’il ait expié sa faiblesse : en attendant, il serait en charge, grâce à une vie indéfiniment prolongée, de la protection du monde en souffrance après l’extinction du Bouddha. Il est représenté comme un homme très âgé, ascétique, au visage avenant, chargé de bonté, car il est un Vénéré très aimé de tous ceux qui souffrent, notamment les malades et les mères endeuillées. Il ressemble beaucoup à Kçiitigarbha (Jizô, dont j’ai déjà parlé

) en tant qu’il est chargé de soutenir le monde douloureux : aussi, son iconographie s’en ressent-elle. Il est en costume de moine bouddhiste, le crane rasé, et tient de sa main gauche la gemme qui accomplit les désirs, tandis que sa droite fait le sceau de l’apaisement. Il ressemble aussi un peu, par sa longue vie, son côté « jouisseur » et sa bonté, aux Saints taoïstes.

Rahula, bien entendu, c’est le fils de Bouddha, l’ « obstacle » (sens de son nom indien) né de son mariage et qui faillit le retenir, le détournant du départ pour la quête de l’Eveil. Il est représenté comme un homme d’âge mûr, et porte son père, non dans sa coiffure comme le ferait un Bodhisattva, mais dans sa poitrine, qu’il ouvre pour le montrer à l’adepte qui le vénère. Ce geste, qui peut paraître curieux, même un peu morbide peut-être, se rattache à une tradition chinoise très ancienne de représentation de cet Arhat. C’est un symbole Chan, qui représente la nature de Bouddha présente en tout être, même le plus mal venu.

Ingada était un disciple très fort, mais qui manquait d’intelligence et se disputait souvent avec les autres. Il est donc représenté dans un mouvement violent, signe de son manque de pondération, mais tourné vers le bien puisqu’il s’agit d’un acte de piété. A l’extinction du Bouddha, Ingada souleva un stupa, pour permettre d’y déposer les reliques issues du bûcher funéraire. L’objet qu’il tient est un stupa miniature, en souvenir de cet exploit.

Chudahandaka ressemble beaucoup à Ingada, comme lui il avait des problèmes de concentration. Il était si stupide et si agité qu’il faillit être rejeté de la communauté. On dit qu’alors Bouddha, le voyant désespéré de ne pas pouvoir s’apaiser, suant et soufflant, lui remit son mouchoir et lui conseilla de s’asseoir un moment face à l’Est, puis de s’essuyer le visage. Chudahandaka obéit et toute son agitation passa dans le mouchoir. Il atteignit alors l’état d’Arhat. Toutefois il doit encore méditer pour guérir de sa stupidité : ses traits un peu épais rappellent ce défaut, et il est représenté en posture de méditation, concentré sur ses pensées.
En conclusion, on peut noter les traits assez particuliers de ces statues : toutes ont de longues oreilles, signe de sagesse, mais aussi des visages plutôt occidentaux qu’asiatiques

. Cela tient à une tradition, là encore, chinoise et de source Chan, qui veut qu’on donne aux Arhats, en souvenir de leur origine indienne, des traits « de Persans et d’Indiens ». C'est une curiosité, car le Bouddha lui-même, quoique de même origine, est toujours, sans exception, représenté avec des traits asiatiques

. Au Japon de l’ère Edo, on a eu tendance à tirer ces traits « occidentaux » encore plus vers l’Ouest, et à les imiter de ceux des Blancs, Portugais et Hollandais, connus dans le pays. Ici le cas de Rahula est très net, c’est clairement un Européen (comme Daruma, dont il a déjà été question dans le forum).