Non non, Aude, excusez-moi : je ne pensais pas spécialement à vous en écrivant mon dernier paragraphe

. C'est un peu une marotte chez moi, vous savez bien

: je pense qu'il est important de rendre aux différents aspects de la culture chinoise toute leur véritable dimension, trop souvent réduite par des discours un peu rapides ou méprisants.
Ce qui est assez drôle, à ce sujet, c'est de voir comment les Jésuites, pour des raisons idéologiques, ont présenté les choses à leur public occidental complètement à l'envers. Ils ont fait du confucianisme une religion, la seule valable à leurs yeux, et ont réduit les deux autres "sectes" (qu'ils n'ont jamais fait l'effort de connaître) à de monstrueux amas de superstitions, sans corps ni pensée, vaguement coagulés autour des figures "hideuses" des "idoles" Fô et Lo Chan.
Ce qui est moins drôle, et qui motive ma tendance à enfoncer le clou, c'est que le résultat de cette inversion a conduit à partir du siècle suivant, une fois qu'on eut compris que le confucianisme était une pensée politique, agnostique ou athée, à certaines idées assez déplaisantes sur les Chinois, notamment celle de leur incapacité "naturelle" à toute vie spirituelle et intellectuelle un peu élevée... Tenez, juste pour illustrer ce que je veux dire

, un petit exemple. C'est de Jean Rodes, auteur un peu oublié de nos jours mais qui connut un très grand succès dans la première moitié du XXème siècle.
Citation:
Ce qui domine toute la mentalité du Chinois, disais-je, c’est un extraordinaire mélange de puérilité et de malice aiguë, de matérialisme étroit et de crédulité, qui fait de lui une sorte de vieillard enfant. (...) Il semble, en effet, que le Céleste, si expert et rusé pour tout ce qui concerne ses intérêts immédiats, n’ait pu, en des matières plus élevées, atteindre à la plénitude de la raison virile.
Cette inaptitude à la haute intellectualité, associée à cet enfantillage et à une ignorance à peu près complète des lois de la nature, aboutit, dans le domaine religieux, par exemple, à de bien curieux résultats. En le maintenant dans une atmosphère de merveilleux, elle limite le Chinois aux croyances du paganisme le plus ancien et le soumet au monde redoutable et charmant d’une théogonie primitive qui a son recrutement dans la déification des forces naturelles et des grands hommes. (...)
Alors que, chez les autres peuples, l’instinct religieux a pour base la préoccupation de l’inconnaissable, le désir élevé de trouver une solution à l’angoissant problème des origines et de la destinée, il est fait, chez le Céleste, d’une terreur enfantine des esprits qui a donné de la force au seul culte vraiment pratiqué en Chine, le culte des ancêtres. (...)
La philosophie chinoise également se ressent de cette espèce de débilité mentale qui empêche le Céleste de dépasser un certain niveau, de s’élever au-dessus du plus étroit réalisme et qui est symbolisée par cette phrase de Confucius : "Comment pourrais-je m’occuper du ciel, quand il est si difficile de connaître la terre ?" Les hautes spéculations métaphysiques, les grands systèmes par lesquels les philosophes anciens et modernes de l’Occident se sont efforcés d’expliquer le monde, d’approfondir le mystère des origines et de la foi, sont inconnus en Chine. (…)
Edifiant, non?
Vous me direz, tout cela est dépassé... Ce serait à vérifier, quand on voit le succès auprès du grand public de certains ouvrages récents, que je ne citerai pas pour ne pas leur faire de publicité, où l'on retrouve la même chose, en des termes seulement un peu plus accordés à notre temps... Brr...
D'où mon insistance un peu lourde

sur les points de vocabulaire.
