Pour conclure ce sujet sur les adaptations cinématographiques de Pu Songling, voici une brève présentation de celle donnée par King Hu dans
A Touch of Zen : la plus belle et la plus profonde qui existe, mais aussi sans doute la plus originale, et la plus difficile à appréhender pour le spectateur peu habitué au cinéma chinois.
Le film, tourné à Taiwan et sorti en 1971, est l'adaptation du même titre de la nouvelle
Hsia Nu, littéralement
La fille admirable, parfois traduit en français par
La vengeresse.
L'histoire n'est pas facile à raconter

: dans les grandes lignes, c'est celle de la belle et malheureuse Yang Hui Chen. Son père, fonctionnaire vertueux, a été assassiné par la police politique d'un eunuque corrompu, et elle-même vit aux abois, cachée dans une vieille forteresse abandonnée, qu'on dit hantée. Grâce à l'aide qu'elle reçoit d'un scribe de village tombé amoureux d'elle, et de moines bouddhistes peu orthodoxes, elle parvient à se venger... Mais son destin ne s'arrêtera pas là.
Les deux titres « inventés » pour le public occidental,
Les Héroïques, et
A Touch of Zen, rendent mal compte du contenu réel du film, qui dépeint le parcours initiatique d'une jeune fille, de l'innocence à l'illumination bouddhique en passant par la déchéance, le deuil et le crime.
Dans son rapport à l'œuvre de Pu,
A Touch of Zen est paradoxal : à certains égards, il en constitue probablement l'adaptation parfaite, tant dans l'esprit que dans la forme. Après avoir contemplé la vision de King Hu, on n'imagine plus autrement le monde des
Contes extraordinaires : le village isolé, peuplé de braves gens courageux, la forteresse abandonnée, friche du monde civilisé que ronge une végétation merveilleuse et inquiétante, demeure des malheureux et refuge temporaire des esprits errants, les montagnes et les forêts de bambous où errent et se croisent hommes et démons, tous en chemin vers une hypothétique réconciliation... Tout cela prend vie sous nos yeux, avec une poésie visuelle extraordinaire, tandis qu'une bonne partie de la galerie de personnages des contes passe au fil de cette histoire complexe : un lettré misérable et vertueux, un haut fonctionnaire corrompu et cruel, des soldats empêtrés dans leur propre violence, une veuve courageuse et préoccupée de l'avenir de son fils, une belle en détresse, des moines aux pouvoirs mystérieux...

Mais si la trame d'origine est bien celle de la nouvelle de Pu, King Hu ne la suit avec fidélité que jusqu'à la moitié du film, avant d'y injecter un matériau différent, reflet de sa propre préoccupation religieuse et existentielle. D'une histoire de vengeance assez simple, il tire une ambitieuse médiation sur la nature humaine et les voies du salut dans un monde hanté par la souffrance et la cruauté : presque un exposé doctrinal du Zen

. L'usage d'un cadre naturel exceptionnel, présenté non comme un décor mais comme la substance même du monde où se déroulent les tristes destinées humaines -montagnes et plantes, cascades et bambous sont des figures à part entière, et l'on a pu écrire sans exagération que le principal, voire l'unique personnage réel du film était la lumière

, se combine avec des procédés expérimentaux extrêmes, destinés à transmettre en images certains concepts bouddhistes -notamment l'opposition entre samsâra et nirvana. La fin, que je ne dévoilerai pas, est à cet égard prodigieuse, du jamais vu sur un écran. C'est ce qui rend le film profondément fascinant et unique, mais aussi étrange et déroutant.
Malgré toute mon admiration pour cette œuvre, que je considère simplement comme une des plus merveilleuses de toute l'histoire du septième art, je serais donc tentée de la déconseiller pour une première approche de l'univers de Pu au cinéma. Et encore davantage si cette première approche devait être une première approche du cinéma chinois... Ne serait-ce que par sa durée (trois heures!

) mais aussi par sa lenteur, son caractère contemplatif, sa présentation complexe de la matière narrative, le film a de quoi rebuter le spectateur non prévenu.
Je dois ajouter en conclusion que les éditions DVD disponibles en France et plus largement en Europe sont proprement honteuses et ne donnent qu'une faible idée de la splendeur du film

. Je ne sais pas pourquoi un tel chef d'œuvre n'a pas encore bénéficié chez nous d'une édition à sa mesure. Les curieux ont donc intérêt à se rabattre sur les éditions asiatiques : celle de Hong Kong est excellente.