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 Sujet du message: Le Tibet au XVIIIème siècle
MessagePosté: 14 Avr 2008, 17:57 
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Voici un nouveau sujet, un peu dans l'air du temps :oops: : je précise qu'il s'agit d'une "commande" de notre administrateur, qui nous en expliquera lui-même, je pense, les raisons. :lol:

Il s'agit d'une présentation, courte et forcément incomplète :oops:, de l'histoire du Tibet, essentiellement vue dans ses relations avec la Chine, au cours du XVIIIème siècle. C'est un sujet "dans l'air du temps" puisque c'est pendant de ce siècle qu'a été mis en place, ou plutôt perfectionné, un système de protectorat de la Chine sur le Tibet dont on entend dire, ou dont on peut lire, qu'il est à l'origine de l'actuelle mainmise chinoise sur le "Toit du monde". :shock: C'est en grande partie inexact, sans être tout à fait faux, j'y reviendrai dans ma conclusion. :oops:

Par mesure de clarté, je divise mon sujet en deux parties, dont la première, je m'excuse :oops:, échappe un peu au cadre du forum puisqu'elle offre un bref aperçu de l'état politique et religieux du Tibet à la fin du XVIIème siècle. Viendront ensuite, dans une seconde partie, les principaux épisodes des relations mouvementées du "Toit du monde" avec la Chine au cours du siècle suivant.


I. Le Tibet à la fin du XVIIème siècle

Le Tibet apparaît à cette époque comme un royaume relativement unifié sur le plan culturel et politique, bien que constitué de quatre provinces, toujours plus ou moins agitées de tendances séparatistes : l'Ü, le Tsang, le Kham et l'Amdo, toutes gouvernées par des souverains locaux semi-autonomes, mais soumises dans la réalité à un pouvoir central, riche et puissant, situé à Lhassa.

L'unification politique du pays était ancienne : elle datait, à l'origine, du XIIIème siècle, qui avait vu les souverains tibétains l'obtenir pour la première fois de façon stable grâce à une alliance avec la dynastie sino-mongole des Yuan.
Cette alliance fonctionnait sur la base d'une forme d'accord déjà bien établie, et destinée à perdurer six siècles : le TcheuYön. Il s'agit d'une alliance entre "maîtres spirituels "et "protecteurs", où les premiers, tibétains, assurent le versant spirituel du pouvoir tandis que les seconds (mongols en l'occurrence, plus tard chinois) se chargent du versant politique et matériel.

Ce type d'alliance existait localement au Tibet depuis au moins le Xème siècle, qui avait vu se mettre en place le réseau des grands monastères bouddhistes, qu'on peut qualifier de "seigneuries monastiques" : ces centres religieux, qui assuraient un pouvoir spirituel et une main-mise économique très forte sur la population paysanne, s'appuyaient tous pour ce faire sur des "bras armés" politiques, qui pouvaient être locaux ou étrangers selon leur position géographique et leurs choix politiques.

La monarchie tibétaine présentait en effet une forme très particulière, assez difficile à appréhender selon les critères occidentaux :oops: : c'était une "théocratie", un "gouvernement de dieux", où le pouvoir était détenu par des hommes censés incarner les principales divinités du panthéon bouddhique de la "voie de diamant", le vajrayana. L'unique légitimité de ce pouvoir résidait dans le caractère divin des monarques, ce qui explique la forme étonnante que prenait leur succession : ils ne se succédaient pas de père en fils, mais d'incarnation en incarnation selon le système des Tülkous. A la mort du souverain, son successeur était recherché, puis désigné par des oracles d'Etat dans la personne d'un enfant né l'année de son décès. Dans cet enfant le dieu était supposé avoir choisi de "reconduire", si l'on peut dire :oops:, son incarnation.

Un tel système, qui nous paraît étrange, supposait évidemment la mise en place de régences de longue durée, avec le risque de rivalités ultérieures entre le souverain réincarné, devenu adulte, et les hommes qui avaient assuré le pouvoir durant sa minorité. Il supposait également des dissensions multiples sur la personne du "dieu" réincarné, et la contestation quasi systématique de sa légitimité, ce malgré des mesures solides pour en unifier les sources oraculaires.
Ce type de pouvoir magico-politique, par nature instable, divisé, et par ailleurs terriblement coûteux pour la population très pauvre qu'il gouvernait :oops:, nécessitait une force de contrainte puissante : or cette force, il ne la possédait pas par lui-même. La croyance dans les divinités bouddhiques et dans la valeur religieuse de leurs "incarnations", quoique assez solidement implantée, ne suffisait pas à soumettre la population, sans compter que le pouvoir ne dispensait pas de protection concrète en retour des biens qu'il extorquait à la population (comme celle, par exemple, que les seigneurs féodaux assuraient, plus ou moins efficacement, aux populations qu'ils dominaient en Europe :oops:). Par ailleurs, il ne disposait pas de forces militaires, les moines bouddhistes n'étant aucunement des "moines soldats" : il lui fallait donc s'appuyer sur un "bras séculier" pour assurer sa permanence et sa continuité, ce qui le poussait à rechercher ce bras soit dans l'aristocratie militaire tibétaine, soit dans des alliances étrangères. C'est ce dernier choix qui prévalut la plupart du temps.
Les seigneuries bouddhistes étaient nombreuses, et déchirées de rivalités violentes, voire sanglantes, qui se reflétaient dans les choix et les formes de leurs alliances politiques.

Pour revenir au XVIIème siècle, deux grandes lignées monastiques (parmi cinq principales existantes au Tibet) se disputaient âprement le pouvoir, et au cours de ce siècle l'une d'elle avait pris le dessus sur l'autre grâce à la force de son alliance avec les Mongols, et aussi à un maître exceptionnel, le cinquième Dalaï-Lama.

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Ces deux lignées étaient les Kagyus, (dits aujourd'hui les "bonnets rouges") et une lignées plus récente née au XVème siècle, les Gelug (dits les "bonnets jaunes"). Chacune de ces lignées était divisée en une vingtaine d'écoles différentes.
La principale autorité religieuse et politique des Kagyus était (c'est encore le cas, et je précise que globalement, toute cette brève présentation des chefs religieux tibétains au XVIIème siècle vaut encore pour notre époque) le Karmapa, "activité de tous les bouddhas", incarnation supposée de l'Adibouddha Vajradhara, le Bouddha suprême dont il a déjà été question ici. Célèbre pour sa coiffe noire tissée, dit-on, de cheveux de déesses bouddhiques, le Karmapa régnait dans son palais de Nedong. Il appuyait son pouvoir spirituel sur la puissance politique et militaire des "rois divins" du royaume de Tsang. A ses côtés, ou même au-dessus de lui puisqu'il possédait le pouvoir de l'introniser, le Sharmapa, incarnation de Tilopa (qui est, je crois, une forme du Bouddha historique Sakyamuni :oops:) portait la "coiffe de rubis", réplique exacte de la coiffe noire, symbole de son parfait accomplissement spirituel.

La lignée rivale, Gelug, était issue de la réforme religieuse, qui, à la fin du XIVème siècle, avait vu l'ascète Tsong KhaPa se détourner de sa lignée d'origine, les Shakya (qui avait régné sur le pays au XIIème siècle puis perdu le pouvoir :oops:). Puritaine, austère, (Gelug signifie "vertueux"), cette lignée était également prosélyte et expansionniste, et sous son règne le Tibet devait s'agrandir de nombreux territoires. Ses chefs étaient le Dalaï Lama, incarnation de Avalokitesvara, le Bodhisattva de compassion, et le Panchen Lama, incarnation d'Amithaba, le Jina de l'Ouest. Ces souverains devaient leurs titres et l'essentiel de leur pouvoir au Grand Khan mongol, depuis qu'un siècle plus tôt Altan Khan avait fait le choix, pour reconstituer l'empire de ses pères, de s'appuyer sur le Tibet et donc de rechercher leur alliance : c'est lui qui avait conféré au chef de Gelug son titre de Dalaï, "Océan de sagesse", tandis qu'en retour celui-ci le reconnaissait comme incarnation de Brahma, le roi divin par excellence. :oops:

Le XVIIème siècle avait donc vu croître le pouvoir des Gelug et du Dalaï Lama en particulier : au milieu de ce siècle, le cinquième Dalaï Lama, Lobsang Gyatso, avait définitivement conquis la place de "monarque du Tibet" grâce à l'invasion de l'empereur mongol Güshi Khan, qui avait anéanti les rois de Tsang et bouté hors du pays son rival le Karmapa, avec à peu près toute sa lignée, partie avec lui en exil. En 1642, le Grand Khan avait intronisé Lobsang Gyatso roi du Tibet, assurant en échange de son soutien spirituel la sécurité de ses territoires et surtout... les moyens militaires de se débarrasser des lignées rivales restées dans le pays. :oops:
L'année suivante, dans la capitale de Lhassa, débutait la construction du palais du Potala, un chantier colossal de quarante années, qui allait aboutir à l'un des joyaux architecturaux de la période.

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Toutefois, le puissance mongole déclinait, tandis que le vieil empire chinois au contraire gagnait en puissance, depuis que sa conquête par les Mandchous avait chassé la dynastie chinoise des Ming. Or les Mandchous, à la différence de leurs prédécesseurs chinois, étaient des alliés possibles pour les souverains tibétains du fait de leur religion. Les nouveaux maîtres de la Chine, qui pratiquaient le chamanisme traditionnel de leur peuple avec rigueur, n'en étaient pas moins attirés par le bouddhisme vajrayana, au point de se convertir à partir du milieu du XVIIème siècle.
Aussi Lobsang Gyatso n'hésita-t-il pas à changer d'alliance :shock: : son nouveau "protecteur" serait le fils du Ciel mandchou, plutôt que le Khan mongol (le fait qu'il ait dû son trône à ce dernier ne paraît pas l'avoir embarrassé :oops:) : en 1649, il rendit visite à l'empereur Yunzhi à Pékin et établit avec lui les termes d'une nouvelle alliance. Grâce à la puissance militaire conférée par son nouveau protecteur, le Tibet allait pouvoir, dans les années suivantes, conquérir de nombreux territoires, notamment au sud et à l'ouest.

Aux premières années du XVIIIème siècle, pour nous résumer, quelles étaient les personnages et les forces en présence, dont l'affrontement allait déterminer la plus grande partie de l'histoire du Tibet au cours de ce siècle?

- A Lhassa, règnait sur le territoire nouvellement agrandi le 6ème Dalaï Lama Gelug, soutenu par Pékin : c'était désormais Tsangyang Gyatso, un tout jeune homme aux mœurs assez étranges, pour ne pas dire franchement irrégulières :shock:, doté d'un admirable talent poétique et d'une fine sensibilité, mais dont la manifeste incapacité spirituelle et politique inquiétait fortement les membres de sa lignée, et presqu'autant qu'eux le nouveau Fils du ciel, Kangxi... Bouddhiste dévot, sévère dans ses mœurs, ce dernier était un homme avec qui il ne faisait pas bon plaisanter sur le chapitre du comportement : nous l'avons vu lorsque nous avons parlé de sa querelle de succession (qui allait se dérouler dans les années suivantes) :lol:. Fin stratège politique également, le Mandchou n'imposerait pas ses vues à son protectorat tibétain, mais le garderait soigneusement à l'œil. Et il n'hésiterait pas à mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour en assurer la stabilité...

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Aux côtés du Dalaï Lama, jeune et peu attiré par la politique, deux hommes détenaient la réalité du pouvoir : le Panchen Lama Lobsang Yeshe et le régent du royaume Sangyé Gyatso. Ils étaient tous deux favorables à l'alliance chinoise, et avaient joué un rôle important dans la politique expansionniste du royaume au cours des années précédentes.

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- Réfugié dans le petit royaume indépendant de Dege, le 12ème Karmapa, Changchub Dorjé, piétinait en espérant pouvoir rétablir un jour le pouvoir des Kagyu. Il lorgnait sur le Népal, où régnait la dynatise des Gurkhas, pour le soutenir... :shock:

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-Le Grand Khan, désormais Lazhan Khan, petit-fils de Güshi, regardait tout cela d'un assez mauvais oeil :lol: : plus qu'au Dalaï Lama lui-même, trop jeune alors pour avoir de véritables responsabilités, il en voulait à son régent... et allait bientôt le prouver. Le XVIIIème siècle au Tibet commencerait pas un assassinat... :shock: :oops:

La suite demain, sauf s'il y a des questions entre temps...
:oops:


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MessagePosté: 14 Avr 2008, 18:39 
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Merci Claudine pour cette présentation alléchante. :P

Oui, j'ai passé commande de ce sujet en effet. Pourquoi ? :?:
Le déferlement médiatique récent sur les événements au Tibet m'a fait penser qu'il serait peut-être bon de s'intéresser de plus près aux relations sino-tibétaines, en les regardant du point de vue chinois - pour changer un peu :roll: - d'autant qu'elles évoluent justement au XVIIIème siècle.

En fait, je me suis dit que la Lorraine n'était française que depuis 1766, la Corse depuis le traité de Compiègne en 1768. Or nul n'aurait plus l'idée aujourd'hui - sur le plan diplomatique - de contester la souveraineté française sur ces deux régions et pour tout Français - à l'exception des indépendantistes corses naturellement - il est bien évident que ces deux régions sont françaises.

Je me suis donc posé cette question : pour le Chinois lambda, le Tibet est-il aussi évidemment une province chinoise que la Lorraine et la Corse sont françaises pour le Français continental moyen ?
Et si la réponse est oui, pour quelles raisons historiques et/ou culturelles ?

Voici, grosso modo, les raisons qui m'ont poussé à demander à Claudine de nous préparer un sujet sur les relations entre la Chine et le Tibet au XVIII[sup]ème[/sup] siècle.

J'espère que cela vous intéressera autant que moi. :wink:

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"Les habitants de Tahiti envoyèrent à M. Cook un cochon et une jeune fille en signe de bienvenue. Moyen de combler deux sortes d'appétit."

Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799)


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MessagePosté: 14 Avr 2008, 19:44 
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Merci des explications Louis-Auguste.

J'espère que ce sujet vous donnera quelques éclaircissements sur l'histoire du Tibet : toutefois, comme je vous l'ai déjà dit en privé, je ne pense pas qu'il soit forcément très utile pour saisir les enjeux de la "question tibétaine" telle qu'elle se pose aujourd'hui. :oops: Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis les Grands Lamas du XVIIIème siècle, qui tous étaient favorables à des protectorats étrangers (mongols, chinois, népalais, etc.), dans la mesure où ces protectorats étaient la condition sine qua non de leur propre pouvoir. Ce serait du reste encore le cas aujourd'hui, si l'une ou l'autre des deux grandes lignées rivales devait rentrer au Tibet : aucune des deux ne tiendrait sans une autorité politique et militaire extérieure.

Le point à retenir peut-être, c'est justement cette absence de pouvoir politique proprement national au Tibet... Et encore, car les choses ont en partie changé au XIXème et au XXème siècle.

Sinon pour répondre à votre question sur l'opinion du "Chinois lambda", je pense que la réponse est "oui", les Chinois considèrent massivement le Tibet comme faisant partie de l'empire chinois. Mais cela ne nous avance pas forcément à grand chose de le savoir... :oops:

Bref, nous verrons bien ce qui va sortir de ce sujet.


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MessagePosté: 14 Avr 2008, 20:33 
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Claudine Cavalier a écrit:
Sinon pour répondre à votre question sur l'opinion du "Chinois lambda", je pense que la réponse est "oui", les Chinois considèrent massivement le Tibet comme faisant partie de l'empire chinois. Mais cela ne nous avance pas forcément à grand chose de le savoir... :oops:


Cela ne nous avance peut-être pas pour notre sujet mais cela m'intéresse. :lol:

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MessagePosté: 14 Avr 2008, 21:55 
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Merci Claudine Cavalier pour cet exposé.
J'attends également la suite avec intérêt. :D

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MessagePosté: 15 Avr 2008, 01:24 
Je suivrai également avec grand intérêt.
Merci pour ce passionnant sujet.


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MessagePosté: 15 Avr 2008, 11:42 
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2.Le Tibet et la Chine au XVIIIème siècle

a. Echec au Dalaï Lama

Les premières années du XVIIIème siècle furent au Tibet, comme on pouvait s'y attendre, des années de troubles et d'instabilité. Je n'entrerai pas dans le détail des événements, :oops: puisque mon exposé se concentre sur les relations du royaume avec la Chine, mais ils furent fort compliqués.

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Lobsang Gyatso, le 5ème Dalaï Lama
(C) RMN - ©Thierry Ollivier



Disons pour faire court (et clair, du moins je l'espère :oops:) que le jeune royaume des Lamas Gelug se trouvait pris en tenaille entre un peu trop de protecteurs potentiels : si le 5ème Dalaï Lama, en accord avec les hommes qui l'entouraient au pouvoir, avait choisi l'alliance de la Chine des Qing, les mongols n'avaient pas pour autant abandonné leurs prétentions à "protéger" son territoire. Le problème était que lesdits mongols étaient mal unifiées, déchirés entre des Khans rivaux plus ou moins soumis à la Chine, que la situation de la région était très instable, l'empereur mandchou très loin... et les Gelugpa plutôt retors. :shock:

En 1706, le Grand Khan Lazhan, successeur de l'homme qui avait placé le Dalaï Lama sur son trône, jugea bon de réaffirmer son autorité, avec une petite invasion, qui se termina plus ou moins en queue de poisson :lol:, mais aboutit nénanmoins à l'assassinat du régent du jeune Dalaï Lama. :shock:
Il s'agissait d'un drôle de bonhomme, à vrai dire :shock: : Sangye Gyatso, c'est son nom, occupait depuis longtemps la place de "régent" -une sorte de premier ministre- auprès du trône de l'"Océan de Sagesse" ; il était très probablement, en réalité, le fils naturel du 5ème Dalaï Lama :oops:. C'était un fort partisan de la Chine, mais aussi, et surtout semble-t-il, de lui-même :oops: : il avait été le principal acteur de la politique expansionniste du royaume menée à la fin du XVIIème siècle.


Sa fin devait, presque automatiquement, entraîner la chute du 6ème Dalaï Lama en personne, qui n'était guère qu'un pantin entre ses mains et qui, au fond, ne satisfaisait aucun parti :shock:. Comme le souverain était, par chance si l'on ose dire :oops: :lol:, débauché notoire, alcoolique et mentalement instable, il ne fut pas très difficile de le faire reconnaître comme un imposteur, ou plus exactement une fausse réincarnation.

Derrière cette chute, on trouvait bien entendu l'empereur Kangxi, :lol: qui devenait de plus en plus méfiant envers le gouvernement tibétain et s'ingérait dans ses affaires... :oops: mais non sans quelques bonnes raisons, comme on va voir.
Je reviens en arrière pour expliquer les circonstances de cet assassinat et de cette déchéance.

Tsangyang Gyatso, le Dalaï Lama déchu, était un prince de l'ethnie Monpa : il était né à Tawang, au nord de l'Inde. Sa "reconnaissance" avait été difficile, et largement contestée dès l'origine, d'autant plus qu'elle avait été exceptionnellement tardive... et un peu trop liée à un contexte politique délicat ; en effet, à la mort du 5ème Dalaï Lama Lobsang Gyatso, en 1682, le régent Sangye Gyatso avait caché cette mort... :shock: pendant quinze ans :oops: :shock: (ce qui en dit long sur la politique de communication des Grands Lamas, mais passons :roll:).

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Le 1er Panchen Lama dans une représentation chinoise du XVIIIème siècle
(C) RMN - ©Michèle Bellot



Dans l'intervalle, il avait gouverné lui-même : il l'avait fait de façon plutôt dure et autoritaire, en accord avec le Panchen Lama, ce qui était déjà discutable, et surtout tout en bernant son "protecteur" mandchou, qui ne savait rien de la mort de l'homme qui avait conclu avec son propre père l'alliance mettant le Tibet sous sa protection :shock:. Kangxi, des années durant, avait écrit à un mort (et lu ses réponses :lol:) sans le savoir... Il avait fini par se douter de quelque chose (en 1690 seulement, donc huit ans plus tard, mais le Tibet était si loin... :oops:) et envoyé des émissaires vérifier de visu l'état du cinquième Dalaï Lama : on leur avait présenté un double, qui avait plus ou moins fait illusion.
Mais l'empereur, on s'en doute, n'allait pas apprécier la supercherie lorsqu'il la découvrirait. :lol:

En attendant, il avait honnêtement honoré son rôle de protecteur : au cours de la fin du XVIIème siècle, il était intervenu à plusieurs reprises pour protéger le royaume, notamment contre les entreprises du Khan Dzoungare Galdan, ennemi et rival de Lazhan qui détenait alors l'essentiel du pouvoir sur les nations mongoles (la sienne étant la nation Qoshot). Il ne pouvait pas savoir, le malheureux, que du côté tibétain, le régent était devenu partisan de Galdan, dont il espérait, semble-t-il, qu'il unifierait en sa faveur, contre Lazhan, les peuples mongols et deviendrait un nouveau protecteur, plus efficace et généreux que le Mandchou. Encore un protecteur pour le Tibet, ou plutôt pour les Gelugpa, eh oui... :shock: Il faut bien le reconnaître, les retournements d'alliance au gré des évolutions géostratégiques de la région sont une spécialité des gouvernants tibétains de cette époque, notamment de la famille Gyatso... :oops:

C'était un mauvais calcul, car Kangxi avait écrasé le Dzoungare en 1697 : sous sa protection, le Grand Khan pouvait de nouveau imposer sans (trop de :lol:) problèmes sa loi aux peuple mongols. L'empereur mandchou avait donc efficacement pacifié la région, mais aussi, à son insu, déclenché un miracle à Lhassa :lol: : subitement, Sangye Gyatso avait découvert la mort du cinquième Dalaï Lama... :shock: et aussi son successeur, âgé de quatorze ans, dans la foulée. :bravo:

Même pour un bouddhiste fervent comme Kangxi, les ficelles étaient tout de même bien grosses...

Image
Gilet de lama tibétain garni de soieries chinoises (fin XVIIIème siècle)
(C) RMN - ©Thierry Ollivier


Le jeune "Tülkou" choisi, qui prit pour nom de règne Sangyang Gyatso, fut finalement reconnu du bout des lèvres par les émissaires impériaux mandchous, mais les conséquences pour la famille Gyatso allaient se révéler rapidement tragiques : assez vite, Lazhang, fort du soutien de Kangxi, fit éliminer Sangye Gyatso, d'abord politiquement, à la faveur d'un scandale de moeurs touchant la personne du Dalaï Lama, puis physiquement. En 1706, finalement, il occupa militairement Lhassa, et fit destituer le Dalaï Lama, en proclamant la fausseté manifeste du choix de la réincarnation. Ce fut au profit d'une autre réincarnation supposée, qui était en réalité... un de ses propres fils. :roll:

Le malheureux Sangyang Gyatso fut assigné à résidence, puis partit sous bonne escorte pour Pékin ; il mourut quelques semaines plus tard à Gongganor au sud de Kokonor, au cours du voyage.

Les Kagyus, dans leur refuge népalais, en bondirent de joie :lol: : le Karmapa Changchub Dorjé félicita chaleureusement le Khan et l'empereur, et en profita illico pour rentrer au Tibet, accompagné du Sharmapa. Ils essayèrent d'utiliser cet intervalle douteux dans la succession des Dalaï Lama pour rétablir l'autorité de leur lignée, mais sans grand succès : les protecteurs du Tibet n'étaient pas décidés à rompre avec la lignée Gelug, malgré ses récents "exploits"... :lol: La maîtriser leur paraissait plus fructueux : pourtant, cela n'allait pas être facile... :oops:

Jusque là, Kangxi n'avait agi sur le Tibet qu'indirectement, à travers son client et allié mongol. Bientôt il ne se contenterait plus de cette action par personne interposée.

Je m'arrête là pour le moment, :oops: car c'est tout de même un sujet assez long et indigeste, et je ne veux pas trop peser sur l'estomac des lecteurs... Je continuerai ce soir en principe.
Toujours pas de questions? :?:


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MessagePosté: 15 Avr 2008, 11:44 
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Localisation: Touraine
C'est effectivement un sujet fort intéressant que vous nous proposez là. J'attends donc la suite avec impatience ! :wink:

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Il n'y a que les passions et les grandes passions, qui puissent élever l'âme aux grandes choses. (Denis Diderot)


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MessagePosté: 15 Avr 2008, 12:34 
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Inscription: 28 Sep 2007, 13:04
Messages: 550
J'aime bien votre récit, Claudine : il y a quelques inexactitudes mais ce n'est pas grave. Ce qui me plaît, c'est la façon dont vous laissez percevoir combien les Lamas du Tibet sont chers à votre cœur. :lol: C'est une narration vraiment objective, n'est-ce pas? :?: :oops:


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MessagePosté: 15 Avr 2008, 13:20 
Je me pose la question de savoir si l'aval ou la reconnaissance du peuple tibétain avaient une quelconque incidence, dans la prise de pouvoir d'un Dalaï Lama...


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