Voici un nouveau sujet, un peu dans l'air du temps

: je précise qu'il s'agit d'une "commande" de notre administrateur, qui nous en expliquera lui-même, je pense, les raisons.

Il s'agit d'une présentation, courte et forcément incomplète

, de l'histoire du Tibet, essentiellement vue dans ses relations avec la Chine, au cours du XVIIIème siècle. C'est un sujet "dans l'air du temps" puisque c'est pendant de ce siècle qu'a été mis en place, ou plutôt perfectionné, un système de protectorat de la Chine sur le Tibet dont on entend dire, ou dont on peut lire, qu'il est à l'origine de l'actuelle mainmise chinoise sur le "Toit du monde".

C'est en grande partie inexact, sans être tout à fait faux, j'y reviendrai dans ma conclusion.

Par mesure de clarté, je divise mon sujet en deux parties, dont la première, je m'excuse

, échappe un peu au cadre du forum puisqu'elle offre un bref aperçu de l'état politique et religieux du Tibet à la fin du XVIIème siècle. Viendront ensuite, dans une seconde partie, les principaux épisodes des relations mouvementées du "Toit du monde" avec la Chine au cours du siècle suivant.
I. Le Tibet à la fin du XVIIème siècleLe Tibet apparaît à cette époque comme un royaume relativement unifié sur le plan culturel et politique, bien que constitué de quatre provinces, toujours plus ou moins agitées de tendances séparatistes : l'Ü, le Tsang, le Kham et l'Amdo, toutes gouvernées par des souverains locaux semi-autonomes, mais soumises dans la réalité à un pouvoir central, riche et puissant, situé à Lhassa.
L'unification politique du pays était ancienne : elle datait, à l'origine, du XIIIème siècle, qui avait vu les souverains tibétains l'obtenir pour la première fois de façon stable grâce à une alliance avec la dynastie sino-mongole des Yuan.
Cette alliance fonctionnait sur la base d'une forme d'accord déjà bien établie, et destinée à perdurer six siècles : le
TcheuYön. Il s'agit d'une alliance entre "maîtres spirituels "et "protecteurs", où les premiers, tibétains, assurent le versant spirituel du pouvoir tandis que les seconds (mongols en l'occurrence, plus tard chinois) se chargent du versant politique et matériel.
Ce type d'alliance existait localement au Tibet depuis au moins le Xème siècle, qui avait vu se mettre en place le réseau des grands monastères bouddhistes, qu'on peut qualifier de "seigneuries monastiques" : ces centres religieux, qui assuraient un pouvoir spirituel et une main-mise économique très forte sur la population paysanne, s'appuyaient tous pour ce faire sur des "bras armés" politiques, qui pouvaient être locaux ou étrangers selon leur position géographique et leurs choix politiques.
La monarchie tibétaine présentait en effet une forme très particulière, assez difficile à appréhender selon les critères occidentaux

: c'était une "théocratie", un "gouvernement de dieux", où le pouvoir était détenu par des hommes censés incarner les principales divinités du panthéon bouddhique de la "voie de diamant", le
vajrayana. L'unique légitimité de ce pouvoir résidait dans le caractère divin des monarques, ce qui explique la forme étonnante que prenait leur succession : ils ne se succédaient pas de père en fils, mais d'incarnation en incarnation selon le système des
Tülkous. A la mort du souverain, son successeur était recherché, puis désigné par des oracles d'Etat dans la personne d'un enfant né l'année de son décès. Dans cet enfant le dieu était supposé avoir choisi de "reconduire", si l'on peut dire

, son incarnation.
Un tel système, qui nous paraît étrange, supposait évidemment la mise en place de régences de longue durée, avec le risque de rivalités ultérieures entre le souverain réincarné, devenu adulte, et les hommes qui avaient assuré le pouvoir durant sa minorité. Il supposait également des dissensions multiples sur la personne du "dieu" réincarné, et la contestation quasi systématique de sa légitimité, ce malgré des mesures solides pour en unifier les sources oraculaires.
Ce type de pouvoir magico-politique, par nature instable, divisé, et par ailleurs terriblement coûteux pour la population très pauvre qu'il gouvernait

, nécessitait une force de contrainte puissante : or cette force, il ne la possédait pas par lui-même. La croyance dans les divinités bouddhiques et dans la valeur religieuse de leurs "incarnations", quoique assez solidement implantée, ne suffisait pas à soumettre la population, sans compter que le pouvoir ne dispensait pas de protection concrète en retour des biens qu'il extorquait à la population (comme celle, par exemple, que les seigneurs féodaux assuraient, plus ou moins efficacement, aux populations qu'ils dominaient en Europe

). Par ailleurs, il ne disposait pas de forces militaires, les moines bouddhistes n'étant aucunement des "moines soldats" : il lui fallait donc s'appuyer sur un "bras séculier" pour assurer sa permanence et sa continuité, ce qui le poussait à rechercher ce bras soit dans l'aristocratie militaire tibétaine, soit dans des alliances étrangères. C'est ce dernier choix qui prévalut la plupart du temps.
Les seigneuries bouddhistes étaient nombreuses, et déchirées de rivalités violentes, voire sanglantes, qui se reflétaient dans les choix et les formes de leurs alliances politiques.
Pour revenir au XVIIème siècle, deux grandes lignées monastiques (parmi cinq principales existantes au Tibet) se disputaient âprement le pouvoir, et au cours de ce siècle l'une d'elle avait pris le dessus sur l'autre grâce à la force de son alliance avec les Mongols, et aussi à un maître exceptionnel, le cinquième Dalaï-Lama.
Ces deux lignées étaient les Kagyus, (dits aujourd'hui les "bonnets rouges") et une lignées plus récente née au XVème siècle, les Gelug (dits les "bonnets jaunes"). Chacune de ces lignées était divisée en une vingtaine d'écoles différentes.
La principale autorité religieuse et politique des Kagyus était (c'est encore le cas, et je précise que globalement, toute cette brève présentation des chefs religieux tibétains au XVIIème siècle vaut encore pour notre époque) le Karmapa, "activité de tous les bouddhas", incarnation supposée de l'Adibouddha Vajradhara, le Bouddha suprême dont il a déjà été question ici. Célèbre pour sa coiffe noire tissée, dit-on, de cheveux de déesses bouddhiques, le Karmapa régnait dans son palais de Nedong. Il appuyait son pouvoir spirituel sur la puissance politique et militaire des "rois divins" du royaume de Tsang. A ses côtés, ou même au-dessus de lui puisqu'il possédait le pouvoir de l'introniser, le Sharmapa, incarnation de Tilopa (qui est, je crois, une forme du Bouddha historique Sakyamuni

) portait la "coiffe de rubis", réplique exacte de la coiffe noire, symbole de son parfait accomplissement spirituel.
La lignée rivale, Gelug, était issue de la réforme religieuse, qui, à la fin du XIVème siècle, avait vu l'ascète Tsong KhaPa se détourner de sa lignée d'origine, les Shakya (qui avait régné sur le pays au XIIème siècle puis perdu le pouvoir

). Puritaine, austère, (Gelug signifie "vertueux"), cette lignée était également prosélyte et expansionniste, et sous son règne le Tibet devait s'agrandir de nombreux territoires. Ses chefs étaient le Dalaï Lama, incarnation de Avalokitesvara, le Bodhisattva de compassion, et le Panchen Lama, incarnation d'Amithaba, le Jina de l'Ouest. Ces souverains devaient leurs titres et l'essentiel de leur pouvoir au Grand Khan mongol, depuis qu'un siècle plus tôt Altan Khan avait fait le choix, pour reconstituer l'empire de ses pères, de s'appuyer sur le Tibet et donc de rechercher leur alliance : c'est lui qui avait conféré au chef de Gelug son titre de Dalaï, "Océan de sagesse", tandis qu'en retour celui-ci le reconnaissait comme incarnation de Brahma, le roi divin par excellence.

Le XVIIème siècle avait donc vu croître le pouvoir des Gelug et du Dalaï Lama en particulier : au milieu de ce siècle, le cinquième Dalaï Lama, Lobsang Gyatso, avait définitivement conquis la place de "monarque du Tibet" grâce à l'invasion de l'empereur mongol Güshi Khan, qui avait anéanti les rois de Tsang et bouté hors du pays son rival le Karmapa, avec à peu près toute sa lignée, partie avec lui en exil. En 1642, le Grand Khan avait intronisé Lobsang Gyatso roi du Tibet, assurant en échange de son soutien spirituel la sécurité de ses territoires et surtout... les moyens militaires de se débarrasser des lignées rivales restées dans le pays.
L'année suivante, dans la capitale de Lhassa, débutait la construction du palais du Potala, un chantier colossal de quarante années, qui allait aboutir à l'un des joyaux architecturaux de la période.
Toutefois, le puissance mongole déclinait, tandis que le vieil empire chinois au contraire gagnait en puissance, depuis que sa conquête par les Mandchous avait chassé la dynastie chinoise des Ming. Or les Mandchous, à la différence de leurs prédécesseurs chinois, étaient des alliés possibles pour les souverains tibétains du fait de leur religion. Les nouveaux maîtres de la Chine, qui pratiquaient le chamanisme traditionnel de leur peuple avec rigueur, n'en étaient pas moins attirés par le bouddhisme
vajrayana, au point de se convertir à partir du milieu du XVIIème siècle.
Aussi Lobsang Gyatso n'hésita-t-il pas à changer d'alliance

: son nouveau "protecteur" serait le fils du Ciel mandchou, plutôt que le Khan mongol (le fait qu'il ait dû son trône à ce dernier ne paraît pas l'avoir embarrassé

) : en 1649, il rendit visite à l'empereur Yunzhi à Pékin et établit avec lui les termes d'une nouvelle alliance. Grâce à la puissance militaire conférée par son nouveau protecteur, le Tibet allait pouvoir, dans les années suivantes, conquérir de nombreux territoires, notamment au sud et à l'ouest.
Aux premières années du XVIIIème siècle, pour nous résumer, quelles étaient les personnages et les forces en présence, dont l'affrontement allait déterminer la plus grande partie de l'histoire du Tibet au cours de ce siècle?
- A Lhassa, règnait sur le territoire nouvellement agrandi le 6ème Dalaï Lama Gelug, soutenu par Pékin : c'était désormais Tsangyang Gyatso, un tout jeune homme aux mœurs assez étranges, pour ne pas dire franchement irrégulières

, doté d'un admirable talent poétique et d'une fine sensibilité, mais dont la manifeste incapacité spirituelle et politique inquiétait fortement les membres de sa lignée, et presqu'autant qu'eux le nouveau Fils du ciel, Kangxi... Bouddhiste dévot, sévère dans ses mœurs, ce dernier était un homme avec qui il ne faisait pas bon plaisanter sur le chapitre du comportement : nous l'avons vu lorsque nous avons parlé de sa querelle de succession (qui allait se dérouler dans les années suivantes)

. Fin stratège politique également, le Mandchou n'imposerait pas ses vues à son protectorat tibétain, mais le garderait soigneusement à l'œil. Et il n'hésiterait pas à mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour en assurer la stabilité...
Aux côtés du Dalaï Lama, jeune et peu attiré par la politique, deux hommes détenaient la réalité du pouvoir : le Panchen Lama Lobsang Yeshe et le régent du royaume Sangyé Gyatso. Ils étaient tous deux favorables à l'alliance chinoise, et avaient joué un rôle important dans la politique expansionniste du royaume au cours des années précédentes.
- Réfugié dans le petit royaume indépendant de Dege, le 12ème Karmapa, Changchub Dorjé, piétinait en espérant pouvoir rétablir un jour le pouvoir des Kagyu. Il lorgnait sur le Népal, où régnait la dynatise des Gurkhas, pour le soutenir...

-Le Grand Khan, désormais Lazhan Khan, petit-fils de Güshi, regardait tout cela d'un assez mauvais oeil

: plus qu'au Dalaï Lama lui-même, trop jeune alors pour avoir de véritables responsabilités, il en voulait à son régent... et allait bientôt le prouver. Le XVIIIème siècle au Tibet commencerait pas un assassinat...

La suite demain, sauf s'il y a des questions entre temps...
