Voici un petit texte pour présenter un auteur japonais du XVIIIème siècle de plus.
Cette fois-ci, il s'agit d'un auteur de théâtre, le plus grand de la littérature japonaise, illustre au point d'être surnommé le « Shakespeare japonais ».
Chikamatsu Monzaemon (1653-1725)
Un peu comme Shakespeare, c'est un « homme-mystère » dont on connaît peu de choses assurées

. Il s'appelait peut-être, de son vrai nom, Sugimori Nobumori (ce n'est pas certain

) ; il venait d'une famille de petits samouraïs, au service du seigneur local d'Echizen, Matsudaira. Il semble que son père était médecin.
Sa famille, pour des raisons inconnues, fut frappée de déclin et lui-même mena une vie difficile, avant de faire imprimer sa première œuvre, un poème, en 1671.
C'est en 1683 que parut sa première pièce signée,
La vengeance des Frères Soga, mais il est probable qu'il en avait composé déjà beaucoup d'autres auparavant : une vingtaine, anonymes, lui sont attribuées par les spécialistes. Entre 1695 et sa mort, il écrivit des dizaines de pièces, pour les trois types de théâtre, qui constituent le fond de la dramaturgie classique au Japon à son époque : le jôruri, qui est une sorte de poésie chantée et dansée, le kabuki, le «grand » théâtre de scène, joué par des acteurs, en partie chanté et dansé, et le bunraku, le « petit » théâtre joué par des marionnettes. A partir de 1705, il n'écrivit plus que pour cette sorte de scène, pour des raisons inconnues, peut-être liées à des brouilles avec des vedettes de jôruri et de kabuki, ou bien à des scandales qui avaient frappé sa production, car il avait traité de sujets interdits par le shogunat : aussi, il avait été censuré à plusieurs reprises.
En illustration, une représentation de Chikamatsu au kabuki, et une seconde au bunraku, dans des gravures promotionnelles de l'époque.On ne sait rien de sa vie privée, pas même la date et le lieu exacts de sa mort.
Ses œuvres, qui sont entre cent-trente et cent-cinquante, et occupent dans la collection en japonais de ses
Œuvres Complètes (par Fujii Otoo) environ 10 000 pages, se divisent en plusieurs catégories. Je ne parlerai ici que de celles qui ont été écrites et jouées au XVIIIème siècle, en choisissant les plus fameuses et en indiquant le moyen de se familiariser un peu avec elle en France. On peut les classer en deux ensembles.
- Les pièces « de genre », dites en français « bourgeoises » (
sewa-mono): c'est-à-dire, les très nombreuses œuvres qui ont été composées à partir de 1705 pour les marionnettes d'Osaka. Elles mettent en scènes des tragédies situés dans le milieu familial des gens de la rôture, particulièrement des marchands, mais aussi des petits paysans. Leurs sources sont, pour la plupart, des événements récents, surtout des faits divers violents, publiés dans les journaux de l'époque. Elles illustrent la situation terrible de nombreuses personnes dans le Japon du XVIIIème siècle : des épouses maltraitées et adultères, des prostituées, des employés opprimés par leurs patrons, des cadets de familles pauvres rejetés par les leurs. Le thème majeur est celui de l'amour impossible, aboutissant soit à un crime, soit à un
shinjû, un double suicide : cela était devenu, dans les premières années du XVIIIème siècle au Japon, un phénomène très courant

, et les causes sociales et économiques en sont bien connues. Les exemples les meilleurs de ces pièces sont sans doute
Double suicide à Sonezaki,
Le Tambour des vagues à Horikawa,
Le courrier de l'enfer, et
Meurtre de femme dans un enfer d'huile.
- Les pièces « d'ancien style » ou pièces historiques (
jidai-mono) qui traitent de sujets anciens (parfois assez peu, ce qui leur donne une coloration violemment politique) : ce sont quelques pièces de kabuki, des jôruri et des pièces de bunraku. Ce peut être des adaptations de Nô fameux, ou bien des grandes fresques tirées du fond légendaire et historique, en plusieurs dizaines d'actes, qui étaient jouées à grand renfort de machinerie. Les meilleures sont
Les batailles de Coxinga (qui traite de l'épopée du héros sino-japonais, l'un des plus illustres du monde asiatique, conquérant au XVIIème siècle de Taïwan),
La bataille des grenouilles à Shimabara (autour d'une secte interdite et persécutée, qui renvoie immédiatement au christianisme et valut la censure à l'auteur) et enfin, celle qui est connue, je pense, jusqu'en Occident

,
Le Trésor des vassaux fidèles, sur l'histoire des «quarante-sept ronins », ou l'extermination dans la vengeance d'un clan entier de samouraïs au début du XVIIIème siècle.
Deux pages d'une édition du XVIIIème siècle du Trésor des vassaux fidèles.
Pour se faire une idée de l'art de Chikamatsu Monzaemon, ce n'est pas bien facile en France aujourd'hui

: toutefois c'est possible, soit en lisant des traductions, soit en regardant des films.
Les plus fameuses pièces « bourgeoises » existent en traduction aux
Publications Orientalistes de France, sous le titre de
Les Tragédies bourgeoises, traduites par René Sieffert (6 tomes, 1992).
Pour les pièces historiques, toujours par le même traducteur et dans la même collection,
Le Mythe des quarante-sept ronins (1981) propose quatre pièces autour de ce sujet, dont
Le Trésor des Vassaux fidèles.
Sinon, on peut regarder par exemple,
Les Amants crucifiés de Kenji Mizoguchi, adapté de
La légende du Grand Parcheminier,
Meurtre de Femme dans un enfer d'huile, de Hideo Gosha, ou encore
Double suicide à Amijima de Masahiro Shinoda. Les trois sont disponibles dans de bonnes éditions DVD zone 2 ; ce sont de très beaux films, et ils sont assez fidèles, chacun à sa manière, à l'esprit de Chikamatsu. Le film de Mizoguchi le tire davantage vers un humanisme universel, autour de la souffrance humaine ; le film de Gosha est plus marqué de pensée sociale (qui était très présente chez lui) et le film de Shinoda plus attaché à un rendu formel des particularités de la pièce.
Chikamatsu est joué très régulièrement au Japon. Voici à titre d'exemple, trois affiches contemporaines pour ses plus fameuses pièces de bunraku.