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MessagePosté: 20 Oct 2008, 19:06 
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Régicide
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Yosa Buson (1715-1784)


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C’est moi qui interviens cette fois-ci :oops: , pour présenter Yosa Buson, le troisième des maîtres classiques du haïku, mais aussi l’un des plus grands peintres japonais du XVIIIème siècle : à la limite, Buson mériterait presque deux sujets :oops: , l’un sur son art de poète et le second sur son art de peintre. Mais autant en faire un seul, car les deux pratiques artistiques n’étaient pas séparées chez lui, et il est d’aileurs le créateur d’une forme d’œuvre tout à fait spécifique au Japon, le haiga, le « tableau poème » : contraction des deux mots haiku et eiga, poème court et peinture, il s’agit de l’intime association entre un poème et une peinture, la seconde pouvant illustrer le premier ou aussi bien lui être reliée par des liens plus subtils.

Vu que Buson est un de mes artistes préférés, l’un de ceux qui me touchent le plus, tous pays et époques confondus :oops: , et qu’il est par ailleurs extrêmement célèbre, je ne vais pas le présenter de façon formelle ni systématique : il s’agira simplement d’évoquer quelques traits de sa vie et de sa personnalité, et surtout de proposer à la contemplation des lecteurs du forum (et à la discussion si certains le désirent :D ) quelques-unes de ses œuvres les plus parlantes à mes yeux.

Donc Yosa Buson, de son vrai nom Taniguchi, est un pur produit du XVIIIème siècle japonais, puisqu’il est né en 1716 et mort en 1784.
De milieu paysan pauvre, il se dégagea progressivement de ses origines pour se former à la poésie et à la peinture, grâce au soutien de maîtres qui reconnurent tôt ses dons exceptionnels. Il connut un peu les mêmes difficultés d’intégration, dans le milieu élitiste et plutôt nobiliaire de la poésie de son temps, qu’Issa devait rencontrer presqu’une génération plus tard : mais il n’en tira pas la même amertume. Il est vrai que sa vie fut dans l’ensemble, malgré tout, nettement plus douce et sereine que celle de l’homme qui voyait dans le monde humain « l’enfer et les fleurs » :( . Sans méconnaître l’enfer, Buson fit plutôt, malgré tout, pour sa part le choix de contempler les fleurs… :lol:

Car il est, du moins pour moi :oops: , fondamentalement le peintre et le poète du bonheur et de la douceur de vivre. A la japonaise, bien entendu :lol: , c’est-à-dire sans jamais perdre de vue l’impermanence de chacune des merveilles qu’il dépeint. Le « monde flottant », le « monde de rosée » du bouddhisme dont chaque instant, à peine émergé dans le flux de la conscience, se trouve aussitôt voué à l’extinction, lui est familier ; mais c’est aussi sa fugacité même, sa fragilité qui le pare à ses yeux de tous ses charmes.

Poète de l’école de Bashô (qu’il n’avait pas connu) il était comme son maître un artiste voyageur. Ses errances se firent sur les traces de son illustre devancier, dont il suivit les fameux journaux de voyage, revisitant au passage la plupart de leurs étapes et les marquant du sceau de sa propre vision. Toutefois, il finit après la quarantaine par se fixer au village de Yosa, proche de Kyôto : il y fonda une famille, et y ouvrit un atelier de peinture qui lui permit de gagner sa vie, sans jamais renoncer totalement au voyage. Comme Bashô également, il tira de son lieu de prédilection son nom de pinceau (on ne peut pas parler de « nom de plume » pour un Japonais) : Yosa Buson, « le navet de Yosa »- la comparaison de sa propre personne avec un navet est un vieux trait sinisant. Admirateur et émule infatigable du « bananier », il s’attacha à suivre à la perfection toutes les règles du haiku classique établies dans l’école de ce dernier, règles qui s’étaient quelque peu perdues ou affadies de son temps, et on lui doit en grande partie la naissance, sinon la pérennité, du culte de Bashô au Japon. L’un de ses poèmes les plus célèbres illustre bien son attachement sans faille au souvenir de son maître, dont la mort a, quelque part, figé pour jamais le temps.

Bashô est parti
Depuis lors
L’année ne finit plus

(Ecrit en hommage/écho à un autre poème célèbre de Bashô :

L’année finit
Manteau de paille et sandales
Me durent encore)

Toutefois, plus que Bashô, qu’il tente d’imiter et dont il respecte à la lettre les prescriptions, Buson était un artiste visuel, et ce n’est pas un hasard si son art de peintre a été, de son vivant, plus prisé que son art de poète, alors que les deux sont naturellement indissociables.

Quelques exemples de poèmes, tous fameux, dont j’emprunte la traduction au recueil paru chez Moudarren, un peu succinct mais commode pour faire connaissance avec le « navet »…

Rivière en été
Traversée du guet
Savates à la main

La journée s'étire -
Un faisan vient se poser
Sur le pont de bois

Le foulard de la fillette
Trop bas sur les yeux
Un charme fou

Montant jusqu'au ciel
Parfum des fleurs de prunier -
Halo de la lune

Ondée printanière
S'en vont en devisant
Manteau de paille et parapluie

Partout le givre.
Se réflétant sur le lac,
La lune semble mienne.

Fleurs de prunier blanches
Et cette nuit qui devient
La lueur de l'aube

(Son dernier poème, dicté quelques heures avant sa mort).

En tant que peintre, il est clairement, un peu comme en poésie, un « archaïsant » :oops: , puisque son style se rattache à celui de l’époque Muromachi, dans son imitation de la peinture chinoise, notamment d’époque Song et Yuan (XIème-XIIème siècle, et XIVème siècle).
Toutefois, on sait qu’il a bien connu la peinture chinoise de son propre temps, malgré la fermeture du Japon, et dans de nombreuses pièces, en effet, l’influence des grands peintres Qing : notamment les « quatre Wang », génies de l’art paysagistes sur lesquels je ne m’étendrai pas, pour ne pas faire dévier mon sujet :oops: :lol: , mais à qui Buson emprunte aussi bien (tout en les personnalisant) leur art des compositions monumentales, que celui de l’évocation minutieuse, presque pointilliste, de la vie végétale, subtile au point qu’on sent la sève couler dans les branches et le vent respirer dans les feuilles des arbres nés de son pinceau.

Mais bon, quelques images en diront bien davantage que je ne peux le faire… :oops:

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Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots.
Jean Jaurès


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MessagePosté: 12 Nov 2008, 20:33 
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Inscription: 28 Sep 2007, 13:04
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Voici un petit texte pour présenter un auteur japonais du XVIIIème siècle de plus.

Cette fois-ci, il s'agit d'un auteur de théâtre, le plus grand de la littérature japonaise, illustre au point d'être surnommé le « Shakespeare japonais ».

Chikamatsu Monzaemon (1653-1725)


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Un peu comme Shakespeare, c'est un « homme-mystère » dont on connaît peu de choses assurées :oops: . Il s'appelait peut-être, de son vrai nom, Sugimori Nobumori (ce n'est pas certain :oops: ) ; il venait d'une famille de petits samouraïs, au service du seigneur local d'Echizen, Matsudaira. Il semble que son père était médecin.
Sa famille, pour des raisons inconnues, fut frappée de déclin et lui-même mena une vie difficile, avant de faire imprimer sa première œuvre, un poème, en 1671.
C'est en 1683 que parut sa première pièce signée, La vengeance des Frères Soga, mais il est probable qu'il en avait composé déjà beaucoup d'autres auparavant : une vingtaine, anonymes, lui sont attribuées par les spécialistes. Entre 1695 et sa mort, il écrivit des dizaines de pièces, pour les trois types de théâtre, qui constituent le fond de la dramaturgie classique au Japon à son époque : le jôruri, qui est une sorte de poésie chantée et dansée, le kabuki, le «grand » théâtre de scène, joué par des acteurs, en partie chanté et dansé, et le bunraku, le « petit » théâtre joué par des marionnettes. A partir de 1705, il n'écrivit plus que pour cette sorte de scène, pour des raisons inconnues, peut-être liées à des brouilles avec des vedettes de jôruri et de kabuki, ou bien à des scandales qui avaient frappé sa production, car il avait traité de sujets interdits par le shogunat : aussi, il avait été censuré à plusieurs reprises.



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En illustration, une représentation de Chikamatsu au kabuki, et une seconde au bunraku, dans des gravures promotionnelles de l'époque.


On ne sait rien de sa vie privée, pas même la date et le lieu exacts de sa mort. :shock: :oops:

Ses œuvres, qui sont entre cent-trente et cent-cinquante, et occupent dans la collection en japonais de ses Œuvres Complètes (par Fujii Otoo) environ 10 000 pages, se divisent en plusieurs catégories. Je ne parlerai ici que de celles qui ont été écrites et jouées au XVIIIème siècle, en choisissant les plus fameuses et en indiquant le moyen de se familiariser un peu avec elle en France. On peut les classer en deux ensembles.

- Les pièces « de genre », dites en français « bourgeoises » (sewa-mono): c'est-à-dire, les très nombreuses œuvres qui ont été composées à partir de 1705 pour les marionnettes d'Osaka. Elles mettent en scènes des tragédies situés dans le milieu familial des gens de la rôture, particulièrement des marchands, mais aussi des petits paysans. Leurs sources sont, pour la plupart, des événements récents, surtout des faits divers violents, publiés dans les journaux de l'époque. Elles illustrent la situation terrible de nombreuses personnes dans le Japon du XVIIIème siècle : des épouses maltraitées et adultères, des prostituées, des employés opprimés par leurs patrons, des cadets de familles pauvres rejetés par les leurs. Le thème majeur est celui de l'amour impossible, aboutissant soit à un crime, soit à un shinjû, un double suicide : cela était devenu, dans les premières années du XVIIIème siècle au Japon, un phénomène très courant :oops: , et les causes sociales et économiques en sont bien connues. Les exemples les meilleurs de ces pièces sont sans doute Double suicide à Sonezaki, Le Tambour des vagues à Horikawa, Le courrier de l'enfer, et Meurtre de femme dans un enfer d'huile.

- Les pièces « d'ancien style » ou pièces historiques (jidai-mono) qui traitent de sujets anciens (parfois assez peu, ce qui leur donne une coloration violemment politique) : ce sont quelques pièces de kabuki, des jôruri et des pièces de bunraku. Ce peut être des adaptations de Nô fameux, ou bien des grandes fresques tirées du fond légendaire et historique, en plusieurs dizaines d'actes, qui étaient jouées à grand renfort de machinerie. Les meilleures sont Les batailles de Coxinga (qui traite de l'épopée du héros sino-japonais, l'un des plus illustres du monde asiatique, conquérant au XVIIème siècle de Taïwan), La bataille des grenouilles à Shimabara (autour d'une secte interdite et persécutée, qui renvoie immédiatement au christianisme et valut la censure à l'auteur) et enfin, celle qui est connue, je pense, jusqu'en Occident :oops: , Le Trésor des vassaux fidèles, sur l'histoire des «quarante-sept ronins », ou l'extermination dans la vengeance d'un clan entier de samouraïs au début du XVIIIème siècle.


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Deux pages d'une édition du XVIIIème siècle du Trésor des vassaux fidèles.


Pour se faire une idée de l'art de Chikamatsu Monzaemon, ce n'est pas bien facile en France aujourd'hui :oops: : toutefois c'est possible, soit en lisant des traductions, soit en regardant des films.

Les plus fameuses pièces « bourgeoises » existent en traduction aux Publications Orientalistes de France, sous le titre de Les Tragédies bourgeoises, traduites par René Sieffert (6 tomes, 1992).
Pour les pièces historiques, toujours par le même traducteur et dans la même collection, Le Mythe des quarante-sept ronins (1981) propose quatre pièces autour de ce sujet, dont Le Trésor des Vassaux fidèles.

Sinon, on peut regarder par exemple, Les Amants crucifiés de Kenji Mizoguchi, adapté de La légende du Grand Parcheminier, Meurtre de Femme dans un enfer d'huile, de Hideo Gosha, ou encore Double suicide à Amijima de Masahiro Shinoda. Les trois sont disponibles dans de bonnes éditions DVD zone 2 ; ce sont de très beaux films, et ils sont assez fidèles, chacun à sa manière, à l'esprit de Chikamatsu. Le film de Mizoguchi le tire davantage vers un humanisme universel, autour de la souffrance humaine ; le film de Gosha est plus marqué de pensée sociale (qui était très présente chez lui) et le film de Shinoda plus attaché à un rendu formel des particularités de la pièce.

Chikamatsu est joué très régulièrement au Japon. Voici à titre d'exemple, trois affiches contemporaines pour ses plus fameuses pièces de bunraku.

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Quand on sonde les choses, les connaissances s'approfondissent.
Les connaissances s'approfondissant, les désirs se purifient.
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Le cœur étant rectifié, on peut réformer sa personne.

Kong Tseu, La Grande Etude


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